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16 avril 2007
Ronde de nuit en plein jour (Rembrandt Harmensz Van Rijn, 1642)
Un joyeux désordre
Je m’approche sur la pointe des pieds et soulève les rideaux du lit où elle repose. Saskia ne dort pas. Elle a les yeux grands ouverts mais son regard semble absent. Ses lèvres minces, entrouvertes, émettent un léger sifflement en aspirant l’air.
- Comment te sens-tu aujourd’hui ?
Sa tête se tourne vers moi. Un sourire entrouvre son pauvre visage bouffi que la maladie a bien changé.
- Je suis faible… As-tu été voir Titus ? Dis à la servante de le baigner.
Je saisis la main de ma femme d’un geste tendre.
- J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer. La commande des sociétés de tir d’Amsterdam sera bientôt terminée. Depuis le temps que je travaille dessus… Je pourrais laisser la toile comme elle est mais je ne suis jamais totalement satisfait. Il faut que je reprécise l’expression de certains visages.
Saskia se soulève sur un bras et boit un verre d’eau. Son visage s’éclaire en parlant :
- J’ai réussi à monter l’escalier ce matin pendant que tu étais sorti. Je voulais voir ta toile. Elle est belle… Les personnages vivent… Verrais-je ton tableau terminé ?... Cette toile va faire des envieux à Amsterdam.
Une quinte de toux la secoue longuement.
J’attends qu’elle se calme. Ses yeux se ferment.
Je referme le rideau, sors de la chambre et emprunte tristement l’escalier qui mène au premier étage. Pauvre Saskia, pensai-je… elle qui était si fraîche et gracieuse à notre mariage, il y a à peine neuf ans. Elle était mon modèle préféré. Et maintenant…
Dans la grande pièce que j’ai transformée en atelier pour mes élèves, l’atmosphère est studieuse. Une jeune femme, la poitrine dénudée, pose pour deux élèves qui la contemplent avec convoitise. J’évite de les déranger et me dirige vers mon atelier personnel qui jouxte la salle précédente.

En entrant, on ne voit qu’elle. La toile, immense, occupe tout un pan de mur. Impressionnante. Ce doit être la plus grande que j’ai faite, pensai-je en évaluant ses mensurations ? Je l’examine, pensif.
Les 18 membres de l’association de tireurs sont répartis sur toute la largeur de la toile. Mon intention au démarrage de la toile avait été claire. Il était hors de question que je fasse des portraits traditionnels : alignés sur deux rangs, les uns à côté des autres, les traits plus ou moins figés, la figure bien mise en valeur et d’un format semblable pour chacun.
Le résultat de mon travail me plait : une compagnie de gardes civiques de 16 miliciens, dirigée par deux officiers, se met en marche. J’ai placé au premier rang, bien en évidence, le capitaine Frans Banning Cocq et le lieutenant Willem van Ruytenburch. Le groupe sort d’une ruelle et s’égaille sur une place. Je voulais que tous les miliciens soient en mouvement et regardent dans des directions différentes. Aucun visage n’est à la même hauteur que les autres.
La porte de l’atelier s’ouvre et la tête espiègle et rouquine de Samuel apparaît. Samuel van Hoogstraten est mon meilleur élève. Le plus doué. Il se campe face à la toile, à mes côtés. Il paraît très excité.
- Je suis déjà venu plusieurs fois étudier le tableau en votre absence… Cette œuvre survivra à toutes les autres, maître !
- Vous croyez ?
- Je n’ai jamais vu un portrait collectif peint de cette façon. Vivacité… puissance… lumière…
Il se tourne vers moi :
- J’ai vu récemment le dernier tableau de Frans Hals à Haarlem représentant des officiers et sous-officiers de la guilde de Saint-Georges. C’est de la bonne peinture… Solide. Hals a aligné ces hommes les uns au-dessus des autres. Il a bien tenté de les animer : les officiers ébauchent des gestes, se parlent, bougent la tête. Mais cela reste un portrait classique où l’exigence des modèles est respectée : chaque personnage est bien visible et le visage d’aucun n’est sacrifié par rapport aux voisins. Rien à voir avec vous…

- Merci Samuel pour vos compliments. J’avoue que mon travail me satisfait... Je crains que mes commanditaires ne soient déçus par leurs portraits ?
Je m’écarte sur le côté de quelques mètres afin d’avoir toute la largeur de la toile dans mon angle de vision.
Je me suis vraiment fait plaisir, pensai-je, l’œil narquois… Les deux seuls personnages qui vont apprécier leur portrait sont les officiers au centre de la toile ? Le capitaine Cocq en noir, le torse barré d’une écharpe rouge, offre un fort contraste avec le costume jaune du lieutenant en pleine lumière. Ils ont fière allure ? Cela devrait leur plaire. Mais que vont penser les miliciens placés dans un ordre chaotique derrière les deux officiers ? Ils gesticulent dans tous les sens, regardent dans des directions opposées, les lances montent, descendent, penchent… Deux d’entre eux rechargent un mousquet… Les uniformes sont dissemblables : des casques, des chapeaux panachés et même un haut-de-forme…

Amusé, j’observe les créatures étrangères à la compagnie que j’avais tenu à introduire dans la toile : un nain, un chien effrayé par le son du tambour et une fillette portant un poulet accroché à sa ceinture…
Je ne pus retenir un ricanement sonore devant ce spectacle.
Samuel devina ma pensée.
- Vous avez un peu exagéré, maître ! Difficile de faire plus discordant ! Pourtant… C’est ce désordre apparent qui donne son harmonie au tableau. Vous avez peint des hommes et non de simples portraits. Ils sont dépouillés de ce qu’ils avaient de quelconque. Transfigurés…
Samuel s’écrase dans un fauteuil et ausculte le tableau.
- Cette lumière chaude… Vos couleurs s’équilibrent les unes, les autres : des verts olive, des bleus clairs, des bruns dorés, des noirs, des rouges vifs. Et, surtout, ce jaune éclatant sur l’habit du lieutenant au premier plan…
Je regarde Samuel, étonné par son emportement.
- Pourrai-je un jour imiter votre qualité de lumière ? La petite fille en robe claire au milieu du groupe… Lumineux… Sa douce lumière dorée équilibre celle de l’uniforme du lieutenant qui aurait été trop violente seule au centre de la toile.
Ce garçon est promis à un bel avenir, me dis-je en regardant fièrement mon élève… Je fixe la fillette. Elle a les traits de Saskia… Il me fallait une clarté vive à cet endroit pour combler le trou d’ombre derrière le milicien rechargeant
son arquebuse… Tous ces hommes vont être surpris quand ils vont voir cette créature étrange apparaître au milieu d’eux ? Surtout que l’on remarque plus la fillette que leurs propres visages sur lesquels une lumière capricieuse joue en estompant leurs traits. Pour le prix qu’ils ont payés, 100 florins chacun, je vais faire de nombreux mécontents...
Samuel se dirige vers la porte. Avant de sortir, il se retourne vers moi.
- Quel morceau de peinture ! Vos personnages ont une présence…
- Vos remarques me réjouissent, Samuel… J’ai la chance d’être le portraitiste le plus recherché d’Amsterdam et, grâce à cela, je peux m’exprimer librement. Les commanditaires ne m’en voudront pas trop. J'en profite car la gloire est souvent éphémère ! J'ai beaucoup d'ennemis... Des envieux. Depuis que je peins, je me bats contre le conformisme, la mièvrerie, les mensonges. Je veux exprimer ma vérité… et je crois y être arrivé dans ce tableau.
Samuel referma la porte lentement.
Un sentiment joyeux m'envahit. Je lui lançai d'une voix forte avant qu'il ne s'éloigne :
- Vous avez bien fait de venir, mon garçon. Mon œuvre vous touche. J’ai donc réussi… Je range mes brosses, la toile est terminée.
Je m’apprête à quitter l’atelier à mon tour. Je regarde la fillette à la chevelure rousse… C’était Saskia en pleine santé ?
Il faut qu'elle vive... Je l'aime tant.
Alain
La Compagnie du capitaine Frans Banning Cocq et Willem van Ruytenburch est devenue célèbre sous le nom de "Ronde de nuit". Un nettoyage de 1946, en libérant la toile de ses diverses couches de vernis jaunâtre, a fait disparaître l’ambiance nocturne dans laquelle on pensait que le peintre avait situé son sujet.
Lors d'une visite en Hollande, il ne faut pas manquer d’aller voir "La ronde de nuit" au Rijksmuseum d’Amsterdam. Au premier étage, elle est le point de fuite de l’immense galerie qui mène jusqu’à elle. Accrochée en plein centre de la grande pièce au fond de la galerie, elle est le phare qui guide les pas pressés des visiteurs.
Saskia mourra peu de temps après…
Photos: http://www.wga.hu/index1.html
· Rembrandt van Rijn : La ronde de nuit 1642, huile sur toile 363 x 437cm - Amsterdam, Rijksmuseum
· Frans Hals : Les officiers et sous-officiers de la guilde de St-Georges 1639, huile sur toile 218 x 421cm - Haarlem, Franshals museum
12:30 Publié dans Histoires de peintres, Histoires d'oeuvres | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : peinture, nouvelles, rembrandt, hals, amsterdam, haarlem

