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17 mai 2007
Quadrille au Moulin Rouge (Henri de Toulouse Lautrec, 1892)
La Goulue

La salle surexcitée fait silence.
La Goulue est prête. Elle doit lancer le quadrille. Son regard métallique fixe Lautrec. Comme tous les soirs, il est assis à la table qui lui est réservée au bord de la piste. Curieux bouddha coiffé d’un melon. Ses yeux brillent fiévreusement derrière ses lorgnons. Des tremblements nerveux agitent son menton. Il lève son verre en le dirigeant vers la danseuse et l’avale d’un trait. La Goulue sait que c’est le signal.
Toutes les danseuses sont placées en file les unes derrière les autres : Nini Pattes-en-l’air, Grille d’Egout, Sauterelle, Cri-Cri, la Glu, Vol-au-Vent, Eglantine, Torpille, Cléopâtre, Rayon d’or, la Môme Fromage. Jambes écartées, pressant leurs jupons sur leurs hanches, elles sont prêtes à bondir au départ de la musique.
Jane Avril ferme la marche. Pourquoi la surnomme-t-on Jane la Folle ou, le plus souvent, la Mélinite ? Curieux personnage… Son visage pincé la fait ressembler à une souris. C’est la plus douée de toutes, la plus souple. Gracile comme une girafe, d’une maigreur extrême, elle est capable, penchée en arrière, d’effleurer le sol avec les épaules.
Debout près de la porte d’entrée du cabaret, Joseph Oller est fier de
ses filles. Il les a engagées une à une depuis la création de son établissement. La plupart venaient de la rue. Il hume l’ambiance une dernière fois et fait le geste habituel en direction de l’orchestre.
Au premier son des trombones, les danseuses s’élancent sur la piste dans une frénésie de jupes et de jupons. Elles poussent des cris aigus. A faire peur.
Lautrec attrape son carnet de croquis. Il sait qu’il a peu de temps pour croquer sur le vif les silhouettes grotesques. Il les reprendra plus tard dans le calme de son atelier.
Le quadrille est emporté dans une rage furieuse. Les jambes et les cuisses montent en l’air à la hauteur des visages des spectateurs. Le peintre dessine rapidement. Sa sensibilité s’aiguise. La Goulue et Grille d’Egout, déchaînées, s’installent face à lui et lancent au-dessus de lui leurs dessous, rubans, soies et dentelles. Son œil noir saisit l’instant. Son trait se précise. Il fixe sur le papier l’arabesque du geste, l’acuité du regard, l’expression des visages.
C’est au tour de la Mélinite d’improviser. Elle s’avance et se place seule devant les autres danseuses. Elle n’a pas l’allure dépravée des autres filles. Une sorte d’ingénue venue s’encanailler dans le « chahut ». Son visage d’adolescente est encadré par de longues boucles noires. Son corsage blanc profondément échancré découvre un buste de jeune garçon. Elle lève la jambe gauche, attrape sa bottine et la place derrière sa tête. C’est sa figure favorite. Elle est la seule à pouvoir la faire.
L’orchestre imprime une cadence plus rapide. Elle libère sa jambe et se met à battre la rémoulade avec son pied dans un balancement frénétique d’un côté et de l’autre. Toutes les filles tapent des mains pour l’encourager sous les cris des spectateurs électrisés : « Mélinite ! Mélinite !... »
L’ambiance est bouillante. Les cuivres grondent.
La Goulue, la première, saute en l’air et retombe sur le sol cassée en deux parties, les jambes dans le prolongement l’une de l’autre. Chacune leur tour, les danseuses s’écroulent en grand écart en hurlant. A hauteur du sol, sorte de marionnettes disloquées, leurs bustes continuent de s’agiter en cadence.
La Goulue se relève. Elle remet en place son chignon relevé en crête. Lautrec l’observe. Son dessin est précis, hargneux. Il esquisse un sourire. Il sait ce qu’elle va faire.
La grande fille se place dos face au public et fait une courbette en avant. Puis, d’un geste soudain, elle soulève ses jupons jusque la taille. Elle reste ainsi plusieurs secondes afin de laisser le temps aux spectateurs de voir le cœur qu’elle a fait broder sur sa culotte rose. Jugeant que son effet est réussi, elle se redresse et s’installe devant ses admirateurs qui l’acclament.
Elle guette sa proie. Sa bouche remonte en accent circonflexe vers son nez aux narines minces ce qui lui donne un air clownesque. Ses petits yeux durs se plantent sur un homme en habit et haut de forme au premier rang. Il hurla de bonheur lorsqu’elle lança sa bottine en avant et, de la pointe du pied, fit sauter son chapeau comme un bouchon de champagne.
Les danseuses sortent en se déhanchant fortement. Valentin, que tout le monde appelle le Désossé, s’installe au milieu de la piste. Long et maigre, il danse avec une aisance prodigieuse. Etriqué et monté sur ressorts, complètement désarticulé, ses bras et ses jambes ressemblent à des lianes en caoutchouc.
La Mélinite et la Goulue l’accompagnent pour le final. Ils s’élancent tous les trois dans un grand écart et retombent côte à côte en saluant le public enthousiaste.
Les danseuses reviennent une dernière fois. Elles font des courbettes sous les applaudissements et repartent en courant.
Lautrec est cramoisi. La Goulue prend une chaise et s’assoit à sa table.
- Alors petit bonhomme ! Tu as aimé ? Le public était de feu ce soir ! La Mélinite a fait un numéro… Quelle souplesse ! Elle est capable de tenir longtemps avec cette jambe qui s’agite en l’air sous les yeux de ces crétins excités… Je peux voir ton dessin ?
- C’est une lithographie que j’ai en projet. Le directeur du Moulin Rouge m’a commandé une affiche. Regarde... C’est toi la vedette. Tu danses seule au centre de la piste. Tes dessous volent. Au fond, en ombres chinoises, des spectateurs t’entourent. Au premier plan, j’ai placé le profil d’aigle de Valentin coiffé d’un haut de forme. Sa longue main droite semble soulever tes jupons.

Le petit homme soulève la bouteille qu’une serveuse vient de poser devant lui.
- Je t’offre un verre ? Si tu avais pu voir la tête de l’homme que tu as décoiffé avec ton pied… Il est resté un long moment pétrifié de joie. Tu l’as marqué à vie !
Le buste du peintre est secoué de hoquets joyeux. Le rire vulgaire de la danseuse jaillit, interminable. Ils sont satisfaits de se retrouver tous les soirs après le spectacle. Ces deux là sont faits pour s’entendre. Ils se comprennent : un fils d'aristocrate devenu un peintre débauché et une ancienne fille publique reconvertie dans le cancan. Ils trinquent à la santé du Moulin Rouge. Sans eux l’établissement serait-il ce qu’il est devenu ?
Lautrec range son matériel. Il songe au lieu où il finira la soirée. Après le spectacle, il va souvent traîner au Mirliton écouter les chansons du scandaleux Aristide Bruant. Il fréquente également un bordel proche. Toutes les pensionnaires le connaissent et lui donnent des petits noms familiers. Il en raffole.
- Tu vas encore sécher les fonds de verre en faisant le tour des tables de tes admirateurs, dit-il en esquissant un geste pour se lever. Evite l’absinthe. Cette « fée verte » a des vertus malfaisantes. Regarde ce que je suis devenu. Je dois boire pour peindre correctement. L’alcool est en train de me tuer lentement.
Un rictus d’ivrogne entrouvre ses lèvres épaisses. En se redressant, il s’appuie un instant sur les robustes épaules de la Goulue. Il peine à maintenir un équilibre précaire que l’excès de boissons et ses courtes jambes d’infirme ne peuvent plus lui assurer.
- Viens me voir vendredi à l’atelier. Je terminerai l’affiche.
D’une démarche chaloupée, il traverse l’espace libéré par les danseuses. Les spectateurs dansent. Révérencieux, ils lui font un passage. Il fait un geste amical vers deux femmes tendrement enlacées qui valsent dans un coin de la piste.
Le directeur lui serre la main. « A demain, monsieur Lautrec… Faites attention à vous, les rues ne sont pas très sûres la nuit !»
- Ne vous inquiétez pas ! L’alcool aiguise les sens !
Avant de sortir, il jette un regard possessif vers la salle enfumée.
Elle lui appartient. C’est lui le maître des lieux…
Alain
Le cancan, issu du quadrille et du chahut, aurait été créé par Nini Pattes-en-l’air à la grande époque du Moulin Rouge.
L’alcoolisme et la syphilis occasionnèrent des complications à la frêle constitution de Toulouse Lautrec. Il décéda à 37 ans longtemps avant la Goulue et Jane Avril, ses complices des jours heureux.
Jane Avril continua à danser de longues années. Elle vivra âgée et sera enterrée au cimetière du Père Lachaise à Paris.

En 1895, se croyant reine de Paris, la Goulue décida de quitter le cabaret pour ouvrir une baraque à la foire du trône. Lautrec réalisa deux grands panneaux décoratifs pour elle. Ils sont actuellement au Musée d’Orsay. Elle finira sa vie dans la solitude et la misère. La gloire était passée… En 1992, par l’intermédiaire de son petit-fils, le maire de Paris Jacques Chirac ordonna le transfert de ses cendres au cimetière Montmartre. Ce jour là, les Poulbots de Montmartre, les nouveaux propriétaires du Moulin Rouge et une foule nombreuse, assistèrent à l'inauguration de la tombe de la première grande vedette du cabaret.

La Goulue vieillie effectuant quelques pas de danse devant sa roulotte à la foire du trône
Photos: http://www.toulouselautrec.free.fr/
· Henri de Toulouse Lautrec : Bal au Moulin Rouge, 1890, huile sur toile 115 x 50 cm – Philadelphie, Museum of Art
· Henri de Toulouse Lautrec : La Goulue arrivant au Moulin Rouge avec 2 femmes, 1892, huile sur toile 79 x 59 cm – New York, The Museum of Modern Art
· Henri de Toulouse Lautrec : Au Moulin Rouge (La Goulue et Jane Avril au fond), 1892, huile sur toile 123 x 140 cm, Chicago, Art Institute
· Henri de Toulouse Lautrec : Jane Avril dansant, 1892, huile sur toile 45 x 86cm – Paris, Musée d’Orsay
· Henri de Toulouse Lautrec : La Goulue, 1891, lithographie
· Henri de Toulouse Lautrec : Au Moulin Rouge - Deux femmes dansant, 1892, huile sur toile 93 x 80 cm – Prague, Norodni Galerie
10:00 Publié dans Histoires de peintres, Histoires d'oeuvres | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : peinture, nouvelles, toulouse-Lautrec, la Goulue, Moulin Rouge


Commentaires
Une petite anecdote à propos de l'alcoolisme de Toulouse Lautrec.
A la fin de sa vie alors qu'il était censé suivre une cure de désintoxication, il avait fait l'acquisition d'une canne spécialement aménagée pour cacher une fiole d'alcool. On peut voir cet objet au musée Toulouse Lautrec d'Albi.
Ecrit par : Louvre-passion | 20 mai 2007
un livre qui parle entre autre de Jeanne Avril
http://decoupsdecoeurenpassions.over-blog.com/article-6001021.html
tu fais vivre vraiment tres bien cette periode que j'aime beucoup .j'ai visite 2 fois le Musee Toulouse -Lautrec à Albi avec chaque fois la meme emotion...
Ecrit par : aril | 21 mai 2007
A Aril : Je ne connais pas ce livre sur Jane Avril. Par contre, je suis passé au musée d’Albi qui est remarquable, il y a à peine deux ans. Depuis le temps que je voulais visiter le musée que la ville a dédié à son grand homme (pas par la taille…)
A Louvre-passion : La canne de Lautrec est bien connue. Celle-ci, qui était sensée l’aider à marcher, lui apportait un complément de boisson lorsqu’il était en manque. Et c’était souvent, malgré ses sorties journalières dans les cabarets et autres tripots.
Il savait qu’il courait à sa perte mais l’alcool lui était indispensable à la création. Ne devait-il pas aller jusqu’au bout de sa passion ?
Ecrit par : Alain | 26 mai 2007
J' y étais ! Suzanne Valadon était à côté de moi .c'est vraiment comme ça que ça s'est passé!
merci à toi, de le raconter .
Un régal de te lire ...
Cordiales pensées bretonnes.
Ecrit par : edith | 07 juin 2007
Suzanne Valadon avait du talent en tant qu’artiste. Son fils, Maurice Utrillo, était un grand peintre mais, encore une fois, l’alcool guidait son pinceau.
Elle fut effectivement le modèle de Toulouse-Lautrec dont il fit le célèbre portrait « La buveuse ». Elle apparaît dans la nouvelle que j’envoie ce jour ayant pour thème les superbes toiles de « Danses » de Renoir.
Beau pays l’Espagne, mais il faut peut-être éviter le camping ! Enfin, quand on aime…
Ecrit par : Alain | 07 juin 2007
Via une recherche sur La Goulue, je découvre le site vers le quel je me permet de faire un lien.
Bravo
Ecrit par : Memoire Neuve | 30 novembre 2007
La Goulue... Quelle époque !
Ecrit par : Alain | 30 novembre 2007
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