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21 juillet 2007
Un poète des flots (Winslow Homer, 1890)
Nuit de pleine lune
- Winslow, viens voir !
Cornelia ouvre la porte et entre fougueusement dans l’atelier du peintre.
- Je t’ai déjà dit de ne jamais me déranger lorsque je travaille !
Il est tard. Les soirées sont longues à cette période de l’année. Winslow aime s'attarder dans l’atelier. Il triture les toiles qu’il a croquées sur le vif dans la journée.
Le peintre regarde la fillette avec tendresse. Cornelia, sa nièce, la fille de son frère Charles, est en vacances chez lui depuis peu. Elle a bien grandi depuis l’été dernier. Sa vivacité, sa spontanéité naturelle et une petite voix fluette qui ne va pas tarder à s’épanouir, amusent l’artiste. Il ne sait pas bien pourquoi elle lui fait penser à ces jeunes oisillons qu’il aperçoit parfois au cours de ses promenades. Ils paraissent fragiles mais sont déjà prêts à affronter la vie.
Vivant seul, le peintre, célibataire endurci, apprécie cette jeune présence féminine. Les rires incessants de la fillette réveillent la grande maison perdue dans la lande. Comme tous les ans, ses parents s’en sont débarrassés : « On t’envoie à Prout’s Neck, chez ton oncle. L’air marin te fera le plus grand bien. Et, surtout, n’ennuie pas Winslow ! C’est un grand peintre. Il a besoin de calme. »
Cornelia s’approche du chevalet et toise Winslow en se dandinant sur un pied comme elle aime le faire.
- Arrête de travailler, oncle ! Tu vois bien qu’il fait nuit. Tu reprendras demain matin. Allez, suis-moi !
Winslow savait qu'elle ne le lâcherait pas tant qu’il n’aurait pas posé son matériel. Aussi têtue que son père… De toute façon, elle avait raison, l’obscurité était tombée et il distinguait mal les couleurs sur sa palette.
- Que se passe-t-il de si important ? Tu es entrée comme une furie. Tu as rencontré un fantôme… ou le diable…
- Oncle, cela se passe à la crique rocheuse, face à la mer. Il n’y a jamais personne habituellement…
- Tu me déranges pour aller voir des rochers en pleine nuit ! Tu es fatiguée ma fille. Tu ferais mieux d’aller te coucher. Et moi aussi…
Cornelia attrape la main de son oncle et l’entraîne.
Winslow maugréa tout le long du chemin sinueux qui descendait vers la mer. Il marchait derrière Cornelia. Sa jupe, cintrée aux hanches, laissait deviner des formes nouvelles qu’il n’avait pas encore remarquées. Il se fit la réflexion que sa nièce devenait une jeune fille. Reviendrait-elle le voir l’année prochaine ? Cette région sauvage de l’Etat du Maine avec ses longues côtes déchiquetées et désertes était peu souriante pour une adolescente qui avait besoin de s’amuser. Occupé toute la journée à croquer la nature environnante, il n’avait guère le temps de s’occuper d’elle.

L’océan craquait bruyamment. Cette côte, au climat d’une grande rudesse une bonne partie de l’année, s’était offert une soirée d’une douceur exceptionnelle. La lune, sorte de gros phare immobile dans le ciel noir, envoyait des lueurs scintillantes sur les flots. Les vagues se soulevaient, balançaient, hésitaient, puis se cassaient en se fracassant sur les énormes rochers. Des jets d’écume giclaient en l’air.
Le spectacle était grandiose. La mer était éclairée comme en plein jour. Près du bord, l’eau bleutée était secouée de tremblements argentés qui se dissolvaient dans les vagues sombres et réapparaissaient plus loin dans un mouvement ondulatoire. Assises sur les rochers, des personnes se découpaient en ombres chinoises dans la lumière.
Winslow contemplait d’un œil gourmand cette étendue liquide qui l’attirait et l’éblouissait.
- Regarde !
D’un geste du bras, Cornelia montra un grand espace faisant comme une sorte de terrasse face à la mer. Deux silhouettes fantomatiques semblaient soudées l’une à l’autre. Deux taches floues baignées d’ombre et de lumière.
Winslow et Cornelia s’approchèrent et s’assirent dans l’herbe. Un violon jouait une musique entraînante.
Deux jeunes filles dansaient le long du rivage. Leurs longues robes flottaient autour d’elles en les unissant dans un même drapé.
Que faisait-elles à cette heure tendrement enlacées, tournant dans cette étrange lumière, se demanda Winslow ?
- Alors, oncle ! N’est-ce pas beau ?
Winslow ne répondit pas. De l’endroit où ils étaient assis, l’impression visuelle était saisissante. L’océan, comme mu par une force, une main invisible, semblait accompagner les danseuses. Les vagues se soulevaient et redescendaient au même rythme qu’elles. Une tendre complicité reliait les forces de la nature à deux jeunes filles tourbillonnant indéfiniment.
- Alors, oncle !
- C’est…
Le peintre fouilla dans sa poche. Il sortit le carnet de croquis qui ne le quittait jamais. Il fallait faire vite.
Le couple semblait transfiguré. Les jeunes femmes, les yeux fermés, étaient seules au monde. Une grâce intérieure irradiait leurs visages. Derrière elles, une grosse vague monta dans le ciel formant une auréole d’écume au-dessus de leurs têtes.
Winslow savait qu’il tenait le tableau de sa vie. En dessinant, il s’efforçait d’imprégner son cerveau des couleurs, de la lumière, des femmes, qu’il reproduirait demain sur la toile. Retrouverait-il un jour une image d’une telle puissance poétique ?
Brusquement, le violon cessa de jouer. Les jeunes femmes continuèrent à tourner un long moment. Puis leurs yeux s’ouvrirent, les visages s’animèrent, un sourire s'esquissa sur leurs lèvres. Leurs pas ralentirent et s’arrêtèrent.
Elles se désunirent. Le rêve s’était envolé. Les vagues reprirent leur mouvement naturel.
Winslow rangea son carnet. Il attira sa nièce vers lui et l’embrassa.
- Cornelia… Merci… Je n’oublierai jamais l’image que tu m’as offerte.
La fillette regardait son oncle, émue et heureuse.
Winslow murmura :
- La poésie, Cornelia… La poésie…
Alain
J’ai une photo de Winslow Homer sous les yeux : bel homme, costume élégant, grosse moustache plantée dans un visage fin, un regard triste, le front effacé par un canotier de dandy.
De nos jours, cet artiste est considéré comme un des plus grand peintre des Etats-Unis.
Difficile de faire plus poétique que la vision de ce couple bercé par les flots. Monet lui-même admira cette peinture qui obtint une médaille d’or à l’Exposition universelle parisienne de 1900. L’Etat français l’acheta et on peut l’admirer aujourd’hui au Musée d’Orsay à Paris.
Les aquarelles comptent parmi les plus éclatantes réussites de ce peintre de grand talent.

Transparence, fluidité, vibrations lumineuses

Un coucher de soleil incendiaire. Le voilier va-t-il se consumer dans les flammes ?

Le feu d’artifice est devant nous, intense. La fumée envahit le ciel et l’eau, estompant le voilier et l’horizon au loin. Les fusées explosent. Le bruit des détonations raisonne dans nos oreilles. Une symphonie en noir et orange…

Elles sont vraies ces femmes du village de pêcheurs de Cullercoats en Angleterre. Leurs valeurs sont le travail, le courage, dans une vie de rudesse dont le sort dépend entièrement des ressources de la mer. En les croquant, Homer a du penser aux toiles de paysans peintes par Millet (l’Angélus, les Glaneuses) qu’il connut en 1867 en France.
Winslow Homer :
- Nuit d’été, 1890, huile sur toile 75 x 101 cm, Paris, Musée d’Orsay- Le Port de Gloucester, 1873, aquarelle et gouache sur papier 24 x 34 cm, Collection privée
- Les feux du couchant, 1880, aquarelle sur papier 25 x 34 cm, Greensburg Pensylvanie, Westmoreland Museum of American Art
- Voilier et feux d’artifice du 4 juillet, 1880, aquarelle et gouache su papier 24 x 35 cm, Cambridge, Harvard University Art Museum
- Jeunes femmes de pêcheurs sur la plage de Tynemouth, 1884, fusain et rehauts de craie 58 x 44 cm, Hardford, Connectitut, Wadsworth Atheneum Museum of Art
Photos : catalogue de l'exposition Winslow Homer 2006 - Musée d'art américain Giverny
11:15 Publié dans Histoires de peintres, Histoires d'oeuvres | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : peinture, nouvelles, Winslow Homer
01 juillet 2007
Le Clos Normand, un jardin à Giverny (Claude Monet, 1900)
La maison rose

Au moins 300 mètres de queue… Une bonne heure d’attente… J’en étais sûr… Giverny c’est l’enfer !
Pourtant, je m’arrange toujours pour y aller en semaine. Je repère une journée où la météo est favorable. Le casse-croûte, la bouteille d’eau et c’est parti. Une heure et demie de route, les boucles de la Seine, Vernon, le pont sur la droite qui enjambe le fleuve. Une petite route serpente ensuite directement jusqu’au vaste parking du musée.
Je suis arrivé sur le coup de midi. La bonne heure… Et voilà le résultat ! Je me retrouve dans une file indéfinie, coincé entre un groupe de scolaires allemands qui me hurlent dans les oreilles et des japonais bardés de caméscopes et appareils photos miniatures. Les gens du « Soleil levant » arborent un sourire zen qui m’irrite.
Je me résigne à une attente forcée. Des accents américains que je connais bien arrivent jusqu’à moi. Ces américains… Il y a toujours une flopée de touristes américains à Giverny. Ils font coup double : ils visitent le Musée d’Art Américain et se rendent ensuite à la maison de Monet située à peine 200 mètres plus loin.
Je repense à la photo…
Il y a un instant, je déambulais tranquillement sur le petit chemin bordé de fleurs qui mène à la maison de l’artiste, lorsqu’une jeune américaine, un reflex Canon en main, m’avait apostrophé dans un français imprécis :
- Pouvez-vous faire photo devant maison de Monet ?
Interloqué, je m’étais demandé pourquoi elle était plantée devant une vieille bicoque en ruine. Dans mon meilleur anglais, j’avais essayé de lui faire comprendre son erreur :
- It is not the Monet’s house ! The good one is one hundred meters over there.- Non ! Je suis sûr ! C’est vraie maison !
La pauvre ! Elle était certaine que la maison de Monet ne pouvait, compte tenu de son ancienneté, qu’être délabrée, au bord de l’effondrement, et non la belle maison soigneusement crépie de rose devant laquelle je poirotais actuellement. Devant son obstination, je n’avais pas insisté, avais saisi l’appareil photo et l'avais immortalisée devant la ruine. De toute façon, le souvenir restera le même et ses futurs enfants ne verront pas la différence sur la photo… Ces américains, je les adore !
La file a pas mal avancé. J’entre enfin dans le musée, requinqué.
- Messieurs dames, nous sommes désolés de vous faire savoir que le jardin d’eau est fermé pour travaux. Le ticket de l’entrée n’est valable que pour le jardin de fleurs.
Un homme en chemisette d’un bleu délavé envoie cette annonce à chaque visage qui s’encadre dans la porte d’entrée. Les japonais n’ont rien compris à l'annonce et sourient toujours béatement. Les allemands se marrent, indifférents.
Lamentable… J’ai attendu plus d’une heure pour ça… Dire que je viens essentiellement pour revoir les nymphéas que Monet a immortalisés dans le monde entier... Quand les touristes japonais vont comprendre que l'étang n'est pas accessible, leur sourire va se figer… De plus, ils vont louper le fameux pont japonais…
La journée commence bien… J’y suis, j’y reste ! Gonflés… ils n’ont même pas baissé le prix de l’entrée ! J’ai envie de taper sur le caissier. Je me retiens et paye.
Je m’efforce de me calmer et me dirige vers le côté jardin de la maison du peintre.

C’est un curieux jardin. Il me surprend à chaque visite. J’en ai vu des jardins : des français réguliers et taillés de près, des « mixed borders » à l’anglaise, des méditerranéens luxuriants, sans compter les joyeux petits jardins de curés. Ce jardin là à une bobine différente des autres. Unique…
Des fleurs de toutes sortes et de tous formats se sont données rendez-vous ici. Les annuelles se mêlent aux vivaces, les fleurs les plus simples fréquentent les variétés les plus recherchées. Dahlias, campanules, rosiers, sauges, soucis, pavots, soleils, marguerites, lys… forment une palette multicolore où toutes les teintes se côtoient de façon un peu désordonnée. La maison rose rougit sous les lueurs de feux du massif de géraniums à ses pieds. Je descends l’allée extérieure qui mène habituellement à l’étang. J’enrage encore d’être privé des nénuphars et des effets de transparences que le peintre copiait inlassablement.
La dernière fois que j'étais venu, un alsacien en visite à Giverny m’avait demandé avec un fort accent :
- Monet a vraiment souhaité cet étrange jardin ?
Je connaissais bien l’historique du jardin. Je répondis sans hésiter :
- Il a tout pensé ! Monet était un peintre jardinier, fou de fleurs. C’est l’œuvre d’une vie. Lorsqu’il s’installa ici il y
avait un verger de pommiers que l’on appelait le Clos Normand. Il arracha les arbres et créa son jardin en s’inspirant des traditions de jardins françaises, italiennes et anglaises. Cela donne le résultat original qui est sous vos yeux : un dessin en lignes droites avec des surfaces tirées au cordeau. Des arbustes et rosiers grimpants donnent du volume dans les plates-bandes. Les nombreuses variétés de fleurs posées de-ci de-là apportent la touche de folie de l’artiste… Vous n’aimez pas ?
L’alsacien n’avait pas répondu. Son regard explorait le foisonnement floral du décor. Il paraissait un peu perdu. J’insistai :
- Vous savez, monsieur, les taches de couleurs ne sont pas posées au hasard ! Monet les orchestrait et reproduisait ensuite sur ses toiles toute cette beauté qui l’entourait.
Mon interlocuteur se tripotait le nez avec application, peu attentif à mes explications. Il semblait pressé de continuer l’exploration du jardin. J’eus le tort de continuer à faire étalage de mes connaissances.

- L’artiste aimait peindre plusieurs toiles en même temps. Cela lui permettait de saisir les variations de la lumière aux diverses heures du jour. Vous devez sûrement connaître les « séries » qu’il réalisa sur le thème des meules, des peupliers, des matinées sur la Seine et, surtout, ses fameuses cathédrales de Rouen. Ces cathédrales… Il s’est usé les yeux à guetter des journées entières les moindres changements lumineux sur les vieilles pierres du monument ! ».
L’alsacien peu intéressé par mon discours trop savant m’avait laissé en plan sans le moindre remerciement. Il s’était rapidement éloigné dans le jardin. L’ingratitude humaine…

Je contourne le jardin par le bas. Les allées intérieures sont réservées aux jardiniers. Installés devant l’allée centrale, les japonais mitraillent à tout va. Cette large allée est la plus belle du jardin. D’énormes roses grimpantes courent sur des arceaux en formant une voûte qui s’allonge jusqu’à la maison rose au fond. Des capucines orangées enflamment le sol.
Devant moi, des enfants prennent quelques marguerites. C’est interdit. Le « solitaire de Giverny »
les aurait certainement laissé faire. Il aimait les enfants. Savent-ils qu’ils cueillent des fleurs dans le jardin du « père de l’impressionnisme » ?
J’ai fait le grand tour et me dirige vers la haute verrière qui servait d’atelier à l’artiste. Dans un poulailler, des volatiles se poursuivent en caquetant.
Monet apprécierait son jardin aujourd’hui. Hormis les touristes qui arpentent les allées, l’ambiance que j’ai vue sur des photos anciennes est intacte. Le décor a gardé ce côté désuet d'autrefois. J’imagine le vieux peintre assis sur ce banc devant l’atelier, fumant sa pipe en attendant qu’Alice l’appelle pour le repas...
Je sors.
Les japonais rassasiés de photos sont en grande discussion sur le terre-plein faisant face du musée. L’un d’entre eux, petit, la figure mangée par de grosses lunettes de myope, s’avance vers moi. Son français est incroyable.
- Savez-vous où est enterré le peintre Monet ?
- Oui ! L’artiste repose dans le cimetière du petit village de Giverny. Suivez le chemin jusqu’à l’église à environ 800 mètres. La tombe est face à l’église. Vous la reconnaîtrez, c’est un grand monument sur la droite lorsque l’on monte vers l’entrée du cimetière. Il y a toujours du monde et souvent des fleurs… Vous aimez notre grand peintre national ?
- Si je l’aime ? Au Japon, Monet est considéré comme le peintre de la lumière. C’est un immense artiste. Nous sommes venus en France exprès pour lui et ses amis impressionnistes. Hier, nous étions au Musée d’Orsay où beaucoup de leurs toiles sont exposées. Quelle émotion ! Notre seul regret est de ne pas avoir vu le jardin d’eau. Les Nymphéas...
Le petit homme ne savait comment me remercier pour mon aide. Il voulut absolument me prendre en photo pour le souvenir.
Il partit avec ses amis dans la direction que je lui avais indiquée. Soudainement, il se retourna et courut vers moi.
- Donnez-moi votre adresse, je vous enverrai la photo !
Alain
Normandie les attiraient. Durant une trentaine d’années, Giverny deviendra une importante colonie d’artistes. Monet se plaindra d’ailleurs parfois de ne pas pouvoir faire la moindre esquisse dans la campagne « sans se retrouver entouré de curieux ».
Les visiteurs qui viennent à Giverny, ne doivent manquer sous aucun prétexte le Musée d’Art Américain proche de la maison rose. C’est un petit bijou. Les américains qui travaillèrent dans le village entre 1885 et 1915, pas assez connus, avaient un talent étonnant.
- Claude Monet : Le jardin de Monet à Giverny, 1900, huile sur toile 81 x 92 cm, Paris, Musée d’Orsay
- Claude Monet : Une allée du jardin de Monet, Giverny, 1901, huile sur toile 80 x 92 cm, Vienne, The Österreichische Galerie
- Claude Monet : Le jardin de Monet à Giverny, 1895, huile sur toile 81 x 92 cm, Zurich, Collection EG Bührle
15:50 Publié dans Histoires de musées, Histoires de peintres | Lien permanent | Commentaires (25) | Envoyer cette note | Tags : peinture, nouvelles, monet, giverny

