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27 septembre 2007

Une église toute simple (Vincent Van Gogh, 1890)

 

Un cri

 

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     Vincent attrape un pinceau pointu, l’imbibe d’un violet pur très dilué et ébauche les formes de l’église. Placé à bonne distance de celle-ci, légèrement de trois quart, il admire ses proportions harmonieuses : au premier plan, la fine abside gothique ventrue ; sur sa gauche, la chapelle de la Vierge ; à l’opposé, l’absidiole romane, la partie la plus ancienne de l’édifice. Grimpé sur les bras du transept, l’élégant clocher carré découpé de baies ogivales, s’élance en pointe vers le ciel.

      Le peintre se penche en arrière et observe la toile. Cette première esquisse le satisfait. Les volumes sont posés, solides, précis. L’église, imposante, occupe les deux tiers de la toile. Il ajoute quelques arbres et maisons derrière les épais contreforts sur la gauche.

     La palette chargée de pâte s’impatiente. Les brosses moyennes que Vincent saisit savent déjà ce qu’il faut faire. Elles laissent les formes mauves du dessin préparatoire apparaître et emplissent les vides de matière colorée en variant l’intensité des couleurs. Les taches bleues outremer vives des vitraux donnent du poids, de l’épaisseur, aux murs gris vert. Quelques touches orangées et rouges illuminent les toits.

      La brosse encore saturée d’outremer utilisée pour les vitraux balaie le ciel énergiquement dans un geste ondulatoire. Pas de temps à perdre… Le tube de bleu de prusse est pressé vigoureusement sur la toile. La pâte molle s’étale en grands cercles  déformés sombres, comme des griffes, autour du clocher. Le mauve restant sur la palette, additionné de vert, couvre de virgules le devant ombré de l’église qui paraît envahi de larves rampantes, grouillantes, s’élançant à l’assaut des murs.

     Un nuage rosé distrait l’attention de Vincent. Il s’accroche un instant au clocher et s’effiloche dans l’azur.

7488ffb430af1a1bb624f782fbe3ee00.jpg     Le peintre change de brosse pour les parties claires. Il ensoleille le pré devant l’église et aligne ensuite verticalement des bâtonnets ocre sur les deux chemins sinueux qu’il a préalablement teintés de jaune très pâle. La matière claire restante est utilisée pour souligner le contour des toits de lignes hâtives, irrégulières, qui contrastent avec le ciel sombre. Pour finir, d’une touche légère bleu pâle, il dessine les fins vitraux de l’abside et de la chapelle de la Vierge et, d’un geste étudié, enroule l’horloge ronde qui perce le clocher.

     Vincent se lève, recule d’un pas et observe son travail. L’église paraît enveloppée d’un lourd manteau sombre qui la fait ployer. Il a volontairement supprimé les contrastes ombrés sur l’édifice ; les volumes sont ainsi amoindris, gommés, ce qui donne plus de présence à l’ensemble. Les murs et les toits ondulent comme mus par une force invisible.

     Quelque chose s’exprime qu’il perçoit mal ? Rien à voir avec Millet et sa sage église de Gréville ? Satisfait, il se rassoit et esquisse une femme vue de dos remontant le chemin d’un pas ferme en direction de l’église. Un bleu vert couvre sa large jupe arrondie aux hanches. Il lui rajoute une coiffe hollandaise.

 

     - Qu’est-ce qu’elle vous a fait notre église !

     Placé de biais sur la route, Vincent n’avait pas vu arriver le jeune homme au sourire canaille planté derrière lui. Il était grand et svelte, habillé d’une chemise à rayures bleues verticales qui étiraient sa silhouette.

     - Pourquoi ? Elle ne vous plait pas ?

     Le garçon ne répond pas. Il observe avec attention l’œuvre, penché sur l’épaule du peintre. Sa chevelure était aussi fc93e46b16bbd353f1edfb5e15c2956b.jpgblonde que les blés gorgés de soleil aux alentours. Des mèches folles s’échappaient dans tous les sens, lui balayant le visage en cachant partiellement ses yeux malicieux qui s’allumaient, par instant, d’un vert étrange.

     - Pour moi, elle souffre cette église !

     Il se redresse, regarde le monument longuement, se penche à nouveau vers la toile pour vérifier ce qu’il ressent. Il se décide :

     - C’est difficile à expliquer… Votre église ne ressemble pas à la nôtre, calme, sereine. La vôtre dégage comme une douleur… Elle se plaint… On dirait qu’elle veut parler, exprimer quelque chose et qu’elle n’y arrive pas.

     Il remue sa bouche dans tous les sens, comme s’il malaxait quelque chose.

      - Mm… tout bouge dans votre tableau ! Les murs ne sont pas droits, les jointures de la toiture plient, se tordent… Cela me fait penser aux couleuvres prêtes à mordre que je dérange parfois en marchant dans les champs… Et puis ces couleurs ! Ce ciel sombre… Où est passé le soleil qui brille aujourd’hui ? Votre ciel écrabouille la malheureuse église ! De plus, elle est enserrée dans cette pince formée par les deux chemins de chaque côté. Elle ne risque pas de s’échapper ! Regardez vous-même, vous ne voyez pas qu’elle étouffe notre église ?

     Il arrête de parler pour contempler la bande de pré triangulaire devant l’édifice et les chemins sablonneux de chaque côté. Il reprend :

     - La terre semble se soulever comme une vague qui s’apprête à happer l’église… Vous l’avez vraiment voulu ainsi ? Je ne voudrais pas être à la place de la femme sur le chemin qui paraît toute menue, fragile, à côté de ce vaisseau balayé par des éléments déchaînés.

     C’était bien la première fois qu’un passant, surtout aussi jeune, donnait un avis aussi définitif sur le travail de Vincent. Ce garçon à face d’ange lui plaisait. Il se leva et se plaça à côté de lui. Le gamin le dominait d’une bonne tête.

     Tout à son excitation habituelle lorsqu’il peignait, il n’avait pas encore pris le temps de regarder sérieusement son œuvre. Le soleil descendait rapidement derrière l’église l’obligeant à plisser les yeux pour mieux appréhender le motif. Il examina attentivement l’église et fixa ensuite la toile… Nul doute ? Le jeune homme avait raison. L’édifice possédait une vie intérieure… il remuait. La force des couleurs et des lignes déformées lui donnait un rythme que n’avaient évidemment pas les murs réguliers et lisses qu’il voyait. Il avait peint la paysanne pour fixer l’échelle du tableau et s’apercevait maintenant que sa présence inerte, passive, par opposition, donnait vie à l’église. Celle-ci était humaine… Un être fait de chair et de sang. 

     - Bravo mon garçon ! Vous avez l’œil ! Le tableau est terminé. Votre appréciation sur mon travail rejoint ma propre vision. J’ai réussi ! Votre église d’Auvers n’est plus une simple église de campagne. Elle est devenue un être vivant… Elle a une âme !

     Le jeune homme regardait le peintre, étonné de son exaltation. Il avait des yeux superbes. Vincent aurait voulu le dessiner, séance tenante, avec sa tignasse ébouriffée et son regard impertinent.

     - Vous habitez Auvers, lui dit Vincent ?

     - Oui ! Mes parents ont une ferme, un peu plus haut, en suivant la route qui mène au cimetière. Je les aide aux travaux des champs. En ce moment c’est calme, mais il vont bientôt avoir besoin de moi… les moissons approchent.

     Le garçon tripotait un tube d'outremer dans la boîte de Vincent.

     - J’aime bien votre peinture ! Il m’arrive parfois de voir des toiles de peintres modernes lorsque je vais à Pontoise, mais cela ne ressemble pas à ce que vous faites… Moins de couleurs… Moins violent… Bon ! Le soleil baisse. Mes parents m’attendent pour le repas. J’aurai peut-être l’occasion de vous revoir sur les routes du village. Je vais leur dire que notre église est vivante ! Ils vont rire… Je m’appelle Georges.

     Sa face juvénile s’éclaira. Il fixa une dernière fois le tableau et partit subitement. Sa longue foulée avala le virage. Ses mèches dorées qui viraient au roux à cette heure de la journée apparurent encore un court instant. Il disparut.

     Vincent rajouta négligemment de larges traits jaunes sur l’herbe du pré et rangea son matériel. Il posa la toile par terre et l’examina à nouveau à distance. Georges avait parfaitement senti la souffrance contenue de cette église ? Vincent se demanda si c’était sa propre souffrance, celle qui l’étreignait intensément à Arles et Saint-Rémy… au point d’hurler parfois ?... Non ! C’était autre chose… Une sorte de cri… Un cri humain…

     Depuis son arrivée à Auvers, il était heureux. Il ne savait pas bien pourquoi, mais ce lieu lui plaisait. Il allait faire de grandes choses ici. Une agréable sensation de fraîcheur montait dans son corps comme si une nouvelle jeunesse s'infiltrait en lui malgré ses 37 ans récents. Il observa les mouvements de sa poitrine qui montait et descendait régulièrement. Sa respiration était ample, calme.

     L'église qu'il voyait sur sa toile se déformait. Un sentiment d'allégresse s'insinuait en lui. Il le sentait. Ces murs allaient bientôt s’ouvrir. La plainte allait se transformer en chant.

     En quittant l’église, le clocher s’empourprait de lueurs orangées.

                                                                                                                               Alain

 

7c9a23a84f0b00658b5e5d9f2b2bfaf7.jpg     Vincent a peint l’église d’Auvers sur Oise au début du mois de juin 1890, alors qu’il venait à peine d’arriver dans la petite ville proche de Paris. Il sortait de l’hospice de Saint-Rémy-de-Provence où il était resté un an environné de malades mentaux. Avant de quitter l’hospice, il avait subi une longue crise douloureuse qui avait incité son frère Théo à l’envoyer à Auvers pour se remettre, avec l’aide amicale du docteur Gachet. 

     Lorsqu’il peint l’église, Vincent vit la période heureuse du début de son séjour. La ville, l’environnement, les habitants lui plaisent. Il se sent bien. Cela va durer encore quelque temps… 

 

 

 

 

 -  Vincent Van Gogh : L’église d’Auvers 1890, huile sur toile 94 x 74,5 cm, Paris Musée d’Orsay

 - Vincent Van Gogh : L’homme au bleuet 1890, huile sur toile 39 x 30,5 cm, collection particulière

Photos des tableaux : sites internet