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21 janvier 2008
Vermeer. L'expo... 3/4
Les femmes du peintre
Jeudi 16 mai 1996
La passe d’armes que je venais d’avoir avec le binoclard devant La laitière avait complètement retourné Flo qui me regardait, atterrée. Elle ne reconnaissait plus la personne calme et discrète qu’elle connaissait.
- Tu as fait un peu fort avec cet homme, me dit-elle, contrariée.
Je ressentais un vague sentiment de malaise. Elle avait raison, j’avais bousculé ce garçon sans raison. Pourquoi m’étais-je laissé emporté par ma passion pour ce peintre que je connaissais à peine il y a seulement six mois ?
Depuis mon face-à-face au Louvre devant La dentellière, celle-ci n’avait cessé de m’obséder. Une tache bleue et jaune en forme de dentellière s’était incrustée en moi et resurgissait constamment dans mes pensées. Mes rêves nocturnes étaient squattés et je nageais en pleine confusion mentale. J’étais venu à La Haye pour tenter de comprendre.
Je ne montrai rien de mes sentiments à Flo et lui envoyai sur un ton désinvolte :
- Ne t’inquiètes pas, j’ai été un peu rude avec cet homme mais c’était pour son bien. Je suis sûr qu’il va regarder les toiles restantes avec un œil neuf. Avant la fin de l’après-midi, ces jeunes français auront ressenti cette émotion qui t’a laissé bouche bée devant la Vue de Delft. Simple, il suffit de se laisser aller !
- Se laisser aller ! Tout est simple avec toi ! Les gens sont scotchés sur chaque toile et veulent profiter au maximum de cette expo… Comment peut-on se laisser aller alors qu’il faut se bagarrer pour approcher chaque tableau. Tout le monde ne possède pas tes talents de rugbyman !
Elle s’installa face à moi :
- Soyons clair Patrice… A compter de la prochaine toile, arrange-toi pour trouver la meilleure place possible. Ne t’occupe pas de moi. Ce n’est pas grave si ma petite taille me condamne à une vision réduite. Et ne te moque pas, tu n’es guère plus grand ! C’est pour toi que nous sommes venus, je serais trop déçue si tu repartais frustré de n’avoir pu apprécier totalement ces peintures qui te tiennent tant à cœur.
Merveilleuse Flo. Je reconnaissais bien son esprit d’abnégation. Toujours prête à se sacrifier pour le plaisir de l’autre. Je la pris tendrement par les épaules.
Nous nous dirigeâmes vers La leçon de musique.
De biais, j’observai la toile. Nous arrivions vers le milieu de l’expo et les visiteurs se dispersaient plus rapidement devant chaque peinture. Ce magnifique tableau était aisément accessible. Plus aucun français à l’horizon ? Ils avaient dû s’expatrier vers d’autres toiles pour ne pas subir ma présence dérangeante.

Une femme joue du virginal dans un intérieur élégant sous le regard attentif d’un homme. Est-ce un professeur ou un amant ? La musique semble réunir les deux personnages dans une tendre complicité.
Flo, agréablement surprise de pouvoir rester seule à mes côtés, accueillit avec plaisir mes commentaires discrets cette fois.
- Quelle finesse de coloris ! Vise la cruche blanche posée sur un tapis d’orient bariolé, c’est un petit bijou de délicatesse. Dans cette toile, des lignes de perspective partent dans tous les sens et se rejoignent en un point précis : le miroir au-dessus du visage de la jeune femme. C’est le point central de la toile. Approche-toi, tu verras que ce coquin de Vermeer a laissé une discrète signature dans le haut du miroir : les pieds de son chevalet sur lequel il est en train de peindre la scène. Il laisse percevoir sa présence sans se montrer…
Pendant que Flo cherchait les lignes de perspective du tableau, j’en profitai pour scruter les alentours.
Excellente idée ! Sur un même pan de mur, les organisateurs avaient accroché les quatre toiles de même format représentant des jeunes femmes seules, debout, pensives ; celles qui avaient été peintes au milieu de la période de pleine maturité du peintre, vers les années 1665.
Je trouvai un endroit précis, placé dans la diagonale des quatre petits tableaux serrés à la même hauteur sur le mur, qui permettait de les découvrir d’un seul regard : En premier, La femme en bleu lisant une lettre, ensuite, La femme à la balance, La jeune femme à l’aiguière et, clôturant l’angle de la pièce, La jeune femme au collier de perles.
Flo arrivait à pas lents. Elle s’installa à mes côtés et dévisagea les quatre femmes.
- Ces femmes méditatives sont superbement mises en valeurs, dit-elle. Ont-elles déjà été exposées côte à côte par le passé ?
Je fis une moue d’ignorance.
- Elles ont toutes été peintes vers la même période. Peut-être ont-elles séjourné ensemble encore fraîchement peintes dans l’atelier du maître ? A moins qu’elles ne se soient côtoyées à la vente aux enchères de la collection Jacob Dissius qui eut lieu à Amsterdam en mai 1696 ? Imagine… ce fils d’un imprimeur de Delft, vingt ans après la mort de Vermeer, possédait rien moins que 21 toiles. Presque la moitié de la production totale du maître ! Comment était-elles arrivées en sa possession ?
La lumière de Vermeer gicle irréelle enveloppant les quatre jeunes femmes dans un même halo lumineux. Elles sont toutes occupées à une activité quotidienne : la lecture d’une lettre, la toilette, l'une d'elle pèse je ne sais quoi… L’harmonie est totale entre la perspective, les formes, les couleurs.
- Ecoute le silence quasi religieux exhalé par les toiles, dis-je à Flo distraite par un individu mal intentionné qui lui faisait rideau.
Je m’approchai de La femme à la balance. Un intérieur d’église ? Le visage de la jeune femme était transfiguré en pleine lumière alors que tout le reste était dans l’ombre. Son visage exprimait un sentiment intérieur : la dévotion, la compassion ? Un petit ventre rond orangé perçait sous sa veste. Elle attendait peut-être un des nombreux enfants du maître ?
J’hésitai à m’éloigner. Je tendis une main moite à Flo et l’entraînai dans une autre pièce, plus petite, sur la gauche, où l’exposition se poursuivait et se terminait. Une petite pose aurait été la bienvenue, mais rien n’avait été prévu pour s’asseoir dans ce lieu exigu.
Dans une encoignure, Le géographe paraît intimidé au milieu de toutes ces jolies
femmes qui lui font les yeux doux. La lumière solaire pénètre par les fenêtres sur la gauche, rebondit sur le devant de la veste bleue et rouge, dessine le beau profil du savant et écrase de blancheur la carte étendue sur la table.
Quel dommage que le Louvre, qui a gardé égoïstement L’Astronome, n’ai pas permis les retrouvailles de ces deux frères qui sont séparés depuis 1797, pensai-je ? Deux siècles… Je reconnaissais dans ce scientifique le même personnage que j’avais vu au Louvre. Je savais qu’il s’agissait d’un savant, ami de Vermeer. Il aurait posé pour les deux tableaux.
Elle est là ! Je devinai, derrière ces crânes immobiles, la présence de la jeune femme qui m’avait incité à entreprendre ce voyage : La dentellière… C’était la plus petite toile de l’expo et, évidemment, comme les abeilles au Louvre il y a quelques mois, les gens étaient collés dessus pour mieux la contempler.
Cette fois, toute possibilité d’approche semblait illusoire pour Flo qui, fatiguée, abandonna en rase campagne un combat par trop inégal. Elle s’exclama :
- Je n’y vais pas ! C’est elle qui t’a incité à venir ici. Fonce !
Deux coups de chance successifs se présentèrent : Une personne découragée qui n’apercevait que la moitié du tableau m’offrit spontanément son emplacement ; ensuite, je sentis une main légère posée sur mon bras ; un jeune garçon me dit : « allez-y monsieur, je vous la laisse ». Comment savait-il que j’étais français ? J’avançai perplexe.

L’effet est le même que lors de notre première rencontre ce jour froid de novembre au Louvre : une claque en jaune et bleu. Elle médite sur son ouvrage. Elle m’apparaît encore plus épanouie. L’air du pays sans doute. Les fils blancs et rouges s’échappent indéfiniment du sac à couture et se répandent sur le tapis verdâtre. La peinture est toujours floue, diluée… Plus rien n’existe autour de moi.
Je ne voyais qu’elle et ses doigts si fins. Le temps s’était arrêté. Je flottais dans un monde où tout était facile, simple, à son image…
Le face-à-face dura un long moment. Un choc en plein sur une vertèbre lombaire déjà douloureuse me ramena à la réalité. Les grands yeux verts effrontés d’une adolescente étaient plantés dans les miens. Je compris. Il fallait laisser la place à mon tour, le message de La dentellière ne m’était pas réservé.
A suivre...
Alain
Johannes Vermeer
· La leçon de musique, 1662, huile sur toile 74 x 64 cm – Angleterre, Royal Collection, Palais de Buckingham
· La femme en bleu lisant une lettre, 1663, huile sur toile 46 x 39 cm, Amsterdam, Rijskmuseum,
· La femme à la balance, 1664, huile sur toile 40 x 35 cm, Washington, National Gallery of Art
· La jeune femme à l’aiguière, 1665, huile sur toile 45 x 40 cm, New-york, Metropolitan Museum of Art
· La jeune femme au collier de perles, 1665, huile sur toile 51 x 45 cm, Berlin, Staatliche Musen
· Le géographe, 1668, huile sur toile 52 x 45 cm, Francfort, Städelsches Kunstinstitut am Main
· La dentellière, 1669, huile sur toile 24 x 20 cm, Paris, Musée du Louvre
Photos : http://www.wga.hu/index1.html
12:20 Publié dans Histoires de peintres, Histoires d'expositions, Histoires d'oeuvres | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
02 janvier 2008
Vermeer. L'expo... 2/4
Aux lecteurs de passage ou à ceux qui s’égarent sur ce blog, je souhaite une excellente année 2008
Une servante célèbre
Jeudi 16 mai 1996.
Il faut se décider à quitter la Vue de Delft. Les touristes basanés, qui n’ont toujours pas digéré de s’être laissés surprendre, n’attendent que çà pour prendre notre place. Je fais un signe à une Flo extatique qui est maintenant complètement imprégnée par le tableau et n’arrive plus à s’en détacher. Nous partons le plus discrètement possible. La foule se referme derrière nous.
Je fais le point avant de continuer la visite :
- On va attaquer la période que je préfère. C’est la plus connue du peintre, les tableaux de genre, intimistes, à partir des années 1660. Accroche-toi, fascination garantie ! Ah ! Auparavant, en 1658, Vermeer a peint un chef-d’œuvre universellement apprécié : La laitière… Tu connais ? On ne voit qu’elle à la télé et dans les magazines ! Les pots de yaourts…
Flo m’écoute distraitement. Ses pensées sont toujours à Delft.
La célébrité de La laitière n’est pas usurpée. L’accès à la toile s’annonce une nouvelle fois périlleux.
Cette fois, pressée de faire connaissance avec la servante la plus célèbre au monde, Flo a décidé de jouer des coudes en solo. Elle me jette un clin d’œil effronté et profite de son extrême minceur pour se faufiler dans un espace étroit qui s’est libéré entre deux femmes attentives. Elle s’installe paisiblement face à la toile.
Resté à l’arrière, j’étais bien obligé d’admettre que mon manque de taille, comme pour Flo, allait m’être préjudiciable pour une visite confortable de l’exposition. Je ne pouvais refaire le coup de la Vue de Delft à chaque fois. J’attendis qu’une place se libère.
Flo avait largement profité de La laitière lorsque j’arrivai enfin auprès d’elle.

- C’est vraiment un chef-d’œuvre, dis-je pensif… Tu es devant la peinture de l’artiste où ses couleurs préférées, le bleu et le jaune citron, sont les plus éclatantes. Serrées l’une contre l’autre, ces deux couleurs complémentaires se répondent…
Savait-elle ce qu’étaient les couleurs complémentaires, pensai-je ?
- Tu sais que c’est excessivement rare dans la peinture hollandaise qu’une servante soit représentée comme motif unique d’un tableau. Par des jeux de lumière en clair-obscur, Vermeer lui donne une force, une présence étonnante. L’on ressent la tendresse que l’artiste éprouve pour cette robuste femme… Il l’embellit.
Placés juste à côté de Flo, les touristes français que je ne voyais plus depuis un bon moment, examinaient la servante. Le plus proche de Flo, un grand brun binoclard, pas épais, les cheveux en brosse, flottant dans son jean délavé, parlait à sa voisine une jolie blonde qui devait être sa compagne. Son timbre de voix était suffisamment fort pour que je l’entende : « On nous avait bien parlé d’un précurseur de l’impressionnisme avant de venir ici ! Est-ce que tu vois de l’impressionnisme dans cette peinture dans la plus pure tradition hollandaise de cette période ?… Que voit-on ? : une servante dans l’intimité de son travail quotidien, de jolies couleurs c’est vrai, une lumière savamment répartie mettant en valeur le personnage. C’est tout ! Une belle peinture classique. Rien de plus que les excellents peintres hollandais du 17e ! ».
Il regardait sa compagne, plutôt satisfait de son appréciation, en connaisseur des choses de l’art. Mon sang ne fit qu’un tour. Critiquer Vermeer, ce « maître de la lumière », devant moi. J’étais obligé de réagir. Discrètement, j’intervertis ma place avec celle de Flo afin de me placer à côté du personnage qui s’en aperçut et cessa de parler.
- Excusez-moi de vous interrompre, l’apostrophai-je poliment mais fermement, j’ai entendu votre remarque… Vous faites erreur, monsieur, Vermeer fut bien le premier peintre impressionniste !… Vous paraissez en douter ?
L’homme ne me regardait pas, inquiet.
- Approchez-vous de la toile… Encore plus près… Maintenant, examinez l’extraordinaire nature morte disposée sur la table. La technique en petites touches fragmentées ne vous rappelle-t-elle pas certaines toiles de Camille Pissarro ? Vous devez connaître ce peintre des bords de l’Oise qui apparaissait comme le patriarche de ce groupe d’artistes français qui avaient la lumière comme unique religion.
J’attendis un instant pour développer mon argumentation.
- Les miches de pain sont peintes avec des teintes terres et ocres… Bien ! Mais qu’a fait l’artiste ensuite ? Avec la pointe du pinceau, il a rajouté sur ces couleurs de base un fourmillement de petites touches légèrement plus claires dans les parties ombrées. Dans les zones où l’éclairage est le plus fort, le pain est éclaboussé de tâches brillantes carrément blanches, juxtaposées, qui accentuent l’intensité lumineuse… N’est-ce pas de l’impressionnisme çà ?… Ce pain croustille, monsieur !
La compagne du binoclard n’osait plus bouger collée contre lui. J’insistai :
- Regardez le reste de la toile. Le procédé se répète sur le pot bleu foncé criblé de points bleu pâle et blancs. Les bords de la cruche rougeâtre sont perlés d’un blanc presque aussi vif que le liquide qui s’en écoule. Partout, vous retrouvez la touche fragmentée : sur la table, la corbeille à pain, le tablier bleu de la femme, ses bras, son bonnet…
Maintenant, reculez-vous légèrement et plissez les yeux. Pas trop mon ami, vous n’allez plus rien voir ! La lumière entre par la fenêtre et tombe directement sur la servante qui est inondée de vibrations lumineuses. Même les parties ombrées ne sont pas grisâtres, mais teintées de lueurs colorées.
Le grand brun faisait tout ce que je lui disais, sans un mot, impressionné.
- Alors ! Suis-je suffisamment clair ?… A vous entendre, je suppose que vous connaissez bien la peinture hollandaise. Avez-vous déjà vu cette technique, réellement innovante à cette époque, chez les contemporains de Vermeer ?… Ai-je réussi à modifier votre vision de l’artiste ?
Je n’attendis pas la réponse.
- Oui monsieur ! Il s’agit bien, en plein 17ème siècle hollandais, de la naissance de ce style qui allait révolutionner la peinture à la fin du 19e en France. Vermeer fut le premier à concevoir la couleur comme un phénomène soumis aux variations de l’éclairage et à la perception de l’œil humain...
Je voyais sur le visage de mon voisin qu’il était mal. Il voulut partir en entraînant la jeune fille. Sadiquement, je le retins par sa veste et lui assénai le coup de grâce.
- Attendez ! Je vous donne un exemple simple ! Vous connaissez la fameuse série des Cathédrales de Rouen que Monet a peintes à différentes heures de la journée ? Elles sont recouvertes de touches colorées épaisses qui accentuent le relief de la pierre et précisent les changements de tonalités apportés par la lumière extérieure… Eh bien, il s’agit du même procédé que Vermeer utilise sur ses miches de pain ! Je suis certain que Monet, à ses débuts, aurait payé cher pour profiter des leçons d’un tel maître.
J’étais un peu énervé. Plus un son ne s’élevait autour de La laitière qui continuait sa besogne sans se préoccuper de mes commentaires stylistiques. Elle savait bien, elle, où se trouvait la vérité de celui qui l’avait conçue…
Je terminai, compatissant.
- Je suis désolé de m'être laisser déborder par ma passion mais j’admire tellement ce peintre que je ne peux supporter l’indifférence ou l’incompréhension envers lui. Pensez à mes observations pour les tableaux que vous allez découvrir dans la suite de l’exposition. C’est la meilleure période du maître.
J’ajoutai :
- Si vous le pouvez avec ce monde, mais votre taille est un sérieux avantage par rapport à moi, n’hésitez pas à vous approcher au plus près de chacune des toiles pour mieux comprendre son travail tout en toucher. Vous ne serez pas déçu… Tenez, j’aperçois La leçon de musique ! Quelle chance que la Reine d’Angleterre ait accepté de s’en séparer pour l’expo ! Concentrez-vous sur l’effet de perspective qui est calibré au millimètre près. C’est aussi un des points fort de Vermeer. Il en a beaucoup !
Après quelques vagues paroles de remerciement, mon interlocuteur qui devait être le guide du petit groupe demeuré silencieux, s’éloigna vexé.
A suivre...
Alain
· Johannes Vermeer : La laitière 1658, huile sur toile 45 x 41 cm – Amsterdam, Rijksmuseum
Photos : http://www.artchive.com/
11:15 Publié dans Histoires de peintres, Histoires d'expositions, Histoires d'oeuvres | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : peinture, nouvelles, vermeer, la laitière, rijksmuseum

