05 avril 2009
La demoiselle de beauté - Jean Fouquet, 1453
Une pécheresse en vierge Marie
Tombeau d’Agnès Sorel en albâtre sur socle de marbre noir – Chœur de la Collégiale Notre-Dame du château de Loches (Indre-et-Loire)
Photo de l’auteur
Après un printemps inhabituellement froid en Touraine, l'air de ce début mai s'est adouci.
Les dalles de la collégiale Notre-Dame de Loches sont encore glacées. Je me recueille longuement devant la tombe de celle que j'admirais et aimais secrètement. Des cierges restent allumés jour et nuit autour du monument installé au milieu du chœur de l'église. Leurs flammes sautillantes rougeoient le socle en marbre noir.
La statue d'Agnès, taillée dans un albâtre blanc, contraste fortement avec le marbre foncé du socle. Elle repose allongée, vêtue d'un surcot bordé d'hermine. Ses cheveux sont ceints d'une couronne. Deux anges soutiennent le coussin sur lequel sa tête s'appuie. Un léger sourire éclaire son visage calme, serein.
J'ai fait placer le diptyque sur un meuble large, face à son tombeau. J'avais demandé l'accord du roi pour l'installer dans ce lieu. Celui-ci m'avait répondu : « Messire Etienne Chevalier, vous étiez son ami. Je vous y autorise. Je suis certain qu'elle aurait aimé ce portrait. »
A ma mort, les deux panneaux en bois de chêne seront posés au-dessus de mon tombeau dans l'église Notre-Dame de Melun où mon corps et celui de mon épouse reposeront. Tous les matins, une messe y sera lue pour la paix de mon âme.
Je pose ma main sur le drapé froid de sa robe et la caresse avec tendresse. Agnès Sorel, la « demoiselle de beauté » comme certains l'appelaient, avait souhaité reposer dans ce lieu où elle venait si souvent.
Avant d'entrer dans la collégiale, je m'étais assis un instant dans le jardin. La nature avait explosé d'un coup. Les roses rouges dont elle aimait respirer le parfum suave dressaient leurs jeunes boutons pourpres. Des senteurs de lilas envahissaient l'air. Autrefois, j'aimais me promener ici et bavarder avec la favorite du roi. Cultivée, elle s'intéressait à tout. En particulier aux arts. En politique, elle s'emportait. Nos discussions étaient rudes. Malgré mon rang de trésorier des finances du royaume et membre du conseil de Charles VII, elle me tenait tête sur les affaires du gouvernement. Le plus souvent, je lui laissais le dernier mot. Elle me récompensait d'un sourire appuyé qui me transperçait.

Jean Fouquet - Le diptyque de Melun, partie droite, La vierge à l’enfant entourée d’anges, 1453, Musée royal des Beaux Arts, Anvers
J'avance vers les deux panneaux peints. Il y a plusieurs années que j'en avais passé commande au peintre Jean Fouquet très apprécié par l'excellence de son travail à la cour. Le diptyque ne m'avait été remis que récemment, ainsi qu'un livre d'heures à mon nom, entièrement enluminé, que j'avais commandé à la même époque.

Jean Fouquet – Le Diptyque de Melun, partie gauche, Etienne Chevalier agenouillé à côté d’Etienne son saint patron, 1453, Gemäldegalerie, Berlin
Le peintre m'a représenté sur le volet gauche du diptyque, agenouillé en prière, revêtu d'un élégant pourpoint rouge. « Estienne » est gravé en lettres d'or sur la colonne de marbre placée derrière moi. La prestance de Saint Etienne, mon saint patron, habillé en bleu et or à mes côtés, le visage aussi clair que le mien est foncé, ne m'avantage guère, pensai-je ?... Je reconnais le livre d'heures à couverture rouge qu'il tient à la main. Il provient de ma bibliothèque personnelle. La pierre qui lapida le martyr repose sur le livre.
La vierge Marie me fait face. Fouquet choqua beaucoup de monde à la cour lorsqu'il commença à peindre le portrait peu avant le décès d'Agnès en 1450. Trois ans déjà... J'avais souhaité que la maîtresse du roi serve de modèle pour la vierge Marie. Au début, le peintre avait refusé prétextant le sacrilège. Aujourd'hui, je me félicite de mon insistance énergique pour qu'il réalise ma demande.
Autoportrait de Jean Fouquet – médaillon en cuivre, 1453, Musée du Louvre, Paris
Sa présence illumine la pénombre de la Collégiale. Ce visage...
Sa beauté ét
ait insolente. Je la retrouve, inchangée, magnifique... Son joli nez pointu, sa petite bouche surmontant un menton garni d'une fossette, des yeux en amande baissés vers l'enfant. Sa carnation est d'une extrême pâleur. Assise sur son trône porté par des chérubins bleus et rouges, elle tient l'enfant jésus sur ses genoux. Le gros bébé joufflu pointe gentiment son doigt vers mon image placée face à lui. Ma prière devrait m'obtenir la grâce divine...
C'était Agnès qui faisait la mode à la cour. Ses sourcils et ses cheveux étaient toujours soigneusement épilés afin de dégager très haut son front d'un bombé parfait. Suprêmes élégances, des hennins énormes surmontaient son beau visage ovoïde et ses robes étaient suivies de trames qu'elle voulait plus longues que toutes les princesses environnantes. Que de jalousies elle suscita...
Fouquet a laissé son sein gauche, nu... Elle n'hésitait pas à porter hardiment des décolletés vertigineux qui attiraient tous les regards. J'ai souvenir qu'une fois l'archevêque de Reims se voila la face en la croisant. Il se plaignit ensuite auprès de Charles VII des ouvertures permettant de voir les seins des femmes et leurs mamelons.
Le roi en riait hier encore lorsque je lui en parlais.
Un courant d'air balaie la nef et me fait frissonner. Je m'assois sur une chaise servant à la prière. Des souvenirs...
Agnès était demoiselle d'honneur de la duchesse Isabelle de Lorraine lorsque je la vis pour la première fois il y a une dizaine d'années dans la bonne ville de Toulouse. Charles VII avait remarqué cette jeune femme au profil d'ange et m'avait chargé de l'inviter un soir à une fête qui se tenait au château. Je l'avais regretté par la suite...
20 ans, blonde aux yeux bleus, une taille de guêpe, une bouche mutine, le roi était incapable de résister au trouble qu'elle suscitait en lui. Sa femme Marie d'Anjou, occupée à élever leurs 14 enfants, ne pouvait concurrencer cette jeunesse. Agnès devint la favorite et, rapidement, sa maîtresse officielle.
Je ne l'avais guère quittée pendant les années que dura sa liaison avec le roi. Elle seule connaissait les sentiments qu'elle m'inspirait. Elle avait de nombreux amis à la cour : le beau sénéchal Pierre de Brézé, le grand argentier du roi Jacques Cœur, Guillaume d'Estouville, Guillaume Cousinot, et d'autres. Nous formions un clan, tous un peu amoureux d'elle. J'étais son plus proche confident.
Son influence sur le roi lui attirait des ennemis. Aujourd'hui encore, je reste persuadé que l'un de ceux-ci est responsable de sa mort tragique dans d'atroces souffrances. Son pire ennemi était le dauphin. Je redoute le jour où ce triste sire accèdera au trône sous le nom de Louis le onzième ! Le jeune homme la haïssait. Mesquin, coléreux, envieux, il ne pensait qu'au trône. Agnès était devenue sa rivale auprès du roi son père. L'on m'avait rapporté qu'un jour, excédé, il la coursa dans les salles du château de Loches l'épée à la main. La belle fut obligée de se réfugier dans la chambre de Charles pour s'en débarrasser.
La liaison d'Agnès avec le roi dura seulement six années. Charles VII, homme mélancolique, souvent triste, était devenu joyeux. Il dansait, participait à des tournois. Il retrouvait confiance en lui. Il ne pensait plus aux anglais qui avaient troublé son règne et avec lesquels il avait signé une trêve. Ses remords pour avoir lâchement abandonné Jeanne d'Arc à Rouen ne hantaient plus ses nuits. Il n
e voyait plus qu'elle. Il la couvrait d'argent, de terres, des plus belles tapisseries, de soieries, de vaisselle en argent, de bagues et pierres précieuses. Lui qui, auparavant, courrait de châteaux en châteaux pour rompre son ennui, vivait sa nouvelle idylle dans des demeures modestes : Razilly, Roberdeau, Bois-Sir-Amé. Son plus beau cadeau à celle qu'il aimait fut, à la naissance de leur première fille, la seigneurie de Beauté-sur-Marne, près de Paris. Elle aimait s'y rendre seule pour se reposer de ses grossesses.
Cette femme enlumina sa vie jusqu'à ce triste jour de février...
Jean Fouquet – Charles VII, roi de France, 1453, Musée du Louvre, Paris
Un discret bruissement d'étoffe me fait sursauter.
- Antoinette, que faites-vous ici ?
- Comme vous je pense, messire Chevalier ! Je viens de temps à autre déposer quelques fleurs sur la tombe de ma cousine.
Je remarquai que, malgré la fraîcheur de la Collégiale, la jeune femme affichait une gorge provocante qu'un léger voile noir recouvrait. Tout le monde à la cour savait qu'Antoinette de Maignelay, la cousine germaine d'Agnès, n'était guère farouche. A peine trois mois après la mort de la favorite, elle avait déjà pris sa place dans le lit de Charles VII. Il se disait qu'elle entourait le roi de jolies femmes pour le distraire. Avant son décès, Agnès lui avait confié le soin de garder et éduquer ses trois filles Marie, Charlotte et Jeanne qu'elle avait eues avec le roi.
- Comment vont les enfants, ma mie ?
- Je les entretiens dans la pensée de leur mère, messire. Ils me donnent bien du souci... Quelle excellente idée d'avoir mis ce diptyque face à son tombeau, dit-elle !
Elle cacha de la main une grimace moqueuse.
- Pourquoi ce sein découvert ? La Vierge Marie s'apprête-t-elle à nourrir l'enfant Jésus ?
- Le peintre Jean Fouquet l'a voulu ainsi, Antoinette... Je ne trouve pas ce sein blasphématoire... Cette peinture de la sainte Vierge est la plus belle que j'aie jamais vue !
Antoinette effleura le mamelon avec la pointe du doigt, le contempla un instant, puis s'enfuit. Son rire espiègle raisonna longuement sous la voûte silencieuse.
Ma dernière rencontre avec la demoiselle de beauté eut lieu au Mesnil, près de l'abbaye de Jumièges. Enceinte et malade, elle avait tenu à voyager en plein hiver sur des routes gelées. Le chemin avait été long depuis le château de Loches. Elle se languissait de son roi à nouveau en guerre contre les anglais. C'était elle qui l'avait incité à reprendre les armes. « Boutez les anglais hors de France, sire ! Exhaussez le vœu de Jeanne la Pucelle ! » Charles VII l'avait écoutée et de nombreuses villes étaient déjà tombées. Rouen allait être reprise.
Elle m'avait fait demander avec Jacques Cœur après avoir accouché d'une fille. Allongée sur son lit, elle s'était faite coiffer pour nous recevoir. Son visage était amaigri par le mal qui l'emportait. Elle nous avait parlé d'une petite voix faible : « Mes amis, je vais vous quitter. Je vous demande comme ultime faveur de bien vouloir accepter d'être mes exécuteurs testamentaires. »
Et, soutenue par deux femmes, elle nous avait énoncé ses dernières volontés. Je revoyais la femme resplendissante, bien droite sur son destrier caparaçonné de velours rouge, que j'avais escortée jusqu'à Paris deux années auparavant. Ce corps rabougri, qui avait été si beau, n'était plus que douleur.
Elle avait reçu les sacrements de l'église et avait murmuré : « C'est peu de choses, et vile, et fétide, que notre fragilité. » Ses yeux bleus s'étaient voilés. « Notre-Dame ayez pitié de moi ! » Elle s'était éteinte dans un cri.
Agenouillé devant sa dépouille au visage enfin apaisé, j'avais repensé à la conversation que nous avions eue le jour où je lui avais demandé de poser pour une maternité de Jean Fouquet.
« Quel honneur messire ! Je n'en suis pas digne, m'avait-elle répondu, une pécheresse ne peut être représentée en mère du seigneur ! »
Ce jour là, ma réponse avait été spontanée : « Votre beauté vous vient de Dieu, madame. Votre image peinte en Notre-Dame restera à jamais éternelle. »
Alain

Portrait d’Agnès Sorel – peinture du 16ème siècle, château de Loches, Indre-et-Loire
09:48 Publié dans Histoires de peinture (17) | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, jean fouquet, charles 7, agnès sorel, loches


Commentaires
Merci Alain pour ce joli récit!!! Amoureux d'Agnès Sorel, toi aussi??? Il est certain qu'elle reste une icône pour beaucoup de messieurs et Jean Fouquet l'a peint si délicieusement en Marie généreuse et impudique!! Tu fais une pose en ce qui concerne Van Gogh, tu as raison, la finalité est difficile à admettre!!
BISOUS FAN
Ecrit par : FAN | 05 avril 2009
Répondre à ce commentaireOn ne peut qu’être amoureux d’Agnès Sorel lorsque l’on regarde ce superbe tableau de Jean Fouquet.
Il fallait oser la représenter en vierge Marie ce qui a dû faire beaucoup jaser à l’époque.
Bonne journée Fan
Ecrit par : Alain | 06 avril 2009
Répondre à ce commentaireJ'aime bien le récit de cette amitié amoureuse, les sentiments d'Etienne (l'a t'il vraiment aimée ?) sont bien rendus et Agnès est si belle.
Ecrit par : Louvre-passion | 07 avril 2009
Répondre à ce commentaireBeaucoup de personnages importants de la cour de Charles VII faisaient partie d’une sorte de cercle des ses admirateurs. Etienne Chevalier était l’un d’eux, très proche d’elle.
Je penche pour la thèse qu’il était amoureux d’elle. Difficile de ne pas l’être… Et ce diptyque destiné à son futur tombeau ne peut que confirmer cette thèse.
Mais en histoire…
Ecrit par : Alain | 08 avril 2009
Répondre à ce commentaireMerci Alain de vos 1er mots dans mon souterrain...il y a beaucoup à regarder ici & je ne manquerais pas de revenir...et profiter pleinement de votre bel espace...merci
Ecrit par : IsaBersée | 10 avril 2009
Répondre à ce commentaireJ’espère que mon espace vous plaira autant que le vôtre m’a séduit.
Ecrit par : Alain | 10 avril 2009
Répondre à ce commentaireMerci Alain de votre visite.
Moi je vous regarde de temps en temps seulement, car l'ordinateur me fatigue beaucoup. L'écriture y est petite et mes yeux asséchés souffrent de la lumière projeté.
Ce que vous nous donné est toujours aussi interessant, je reviendrais.
Amicalement
Ecrit par : colette | 12 avril 2009
Répondre à ce commentaireBonjour Colette
Je suis désolé que mes récits soient peut-être un peu long pour vous et donc difficile à lire. Savez-vous que vous pouvez agrandir la taille du texte ? Vous cliquez en haut dans Windows sur Affichage, ensuite Taille du texte et Plus grande. Mon texte est ainsi plus confortable à l’œil. Ah les yeux ! Moi aussi j’ai quelques problèmes de ce genre.
Heureusement, le printemps est enfin arrivé sur la région parisienne. Le parc Monceau doit s’éveiller de tonalités tendres. Cela donne des ailes…
Ecrit par : Alain | 13 avril 2009
Répondre à ce commentaireToujours le même talent de conteur.
Toujours le même bonheur de te lire.
Toute petite remarque : il ne s'agit évidemment pas du sein droit d'Agnès, comme tu l'as écrit ci-dessus par inadvertance, mais bien du gauche que Fouquet dévoile. Un sein presque irréel, par parenthèse ...
Et effectivement tellement inouï pour une représentation de la Vierge !
Ecrit par : Richard LEJEUNE | 20 avril 2009
Répondre à ce commentaireBravo pour le sein gauche ! Décidemment… Je corrige.
Pour la représentation en Sainte Vierge, il fallait oser le faire à l’époque. Je suppose que le rang de maîtresse officielle du Charles VII a permis l’acceptation de celui-ci.
Agnès Sorel fut la première femme ayant le statut de favorite officielle d’un roi de France. Pas étonnant, Charles VII était si « assoté » qu’il ne pouvait plus se passer d’elle. Je le comprends…
Une autopsie récente (2005) de ses restes, démontre qu’elle aurait bien été empoisonnée. Il faut aller à Loches où une salle entière est consacrée à cette recherche.
Merci pour ta visite.
Ecrit par : Alain | 21 avril 2009
Répondre à ce commentaireTrès bel article, merci
Ecrit par : AD-Mary44 | 16 août 2009
Répondre à ce commentaireA mon tour merci pour votre visite.
Ecrit par : Alain | 17 août 2009
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