19 avril 2009
VAN GOGH A AUVERS - 13. La halte de Chaponval
Vincent Van Gogh – Maisons à Auvers, juin 1890, The Toledo Museum of Art, Toledo, Ohio
Suite...
Dimanche 8 juin 1890.
- C'est ma tournée aujourd'hui, monsieur Vincent !
Accoudé au zinc, Pascalini sirote déjà son premier ou deuxième verre de la journée.
Je suis arrivé tôt ce matin au café « A la Halte de Chaponval ». J'ai mis à peine dix minutes pour faire le chemin avec la carriole louée par le docteur Gachet. Celui-ci avait pensé qu'il était plus simple de venir chercher Théo, Jo et le bébé à la halte de chemin de fer de ce quartier d'Auvers. Celle-ci,
placée à mi-chemin entre les gares de Pontoise et d'Auvers en venant de Paris était la plus proche de la grande bâtisse du docteur.
Pascalini insiste pour m'offrir un canon. J'accepte sans grande envie, uniquement pour ne pas contrarier cet ami, ancien gendarme corse retraité, retiré à Auvers. Nous nous étions rencontrés pour la première fois dans ce café un jour où j'explorais les rives de l'Oise proches en quête de motifs et que la chaleur m'avait incité à entrer pour me désaltérer. Nous avions rapidement sympathisé.
Photo du café “A la halte de Chaponval”
C'était un joyeux luron, ce Pascalini ! Souvent éméché, il offrait des tournées à la cantonade en lançant des sonores « C'est ma tournée ! » avec cet accent corse inimitable que tout le monde connaissait aux alentours.
Malgré son apparence de fêtard en goguette, il était intelligent et curieux. Il m'arrivait parfois de le croiser dans la campagne où il occupait son temps, entre deux tournées, à se promener. Il connaissait parfaitement les noms latins des plantes et fleurs sauvages. Il m'avait appris quelques noms bizarres que je gardais en mémoire. Ainsi, je savais que les graciles coquelicots qui couvraient en ce moment les champs et talus de fleurs rouges éclatantes, étaient des « papavers », ou, plus simplement, des pavots, et que le charmant bleuet, celui qui s'abrite dans les champs de céréales l'été, se nommait « centaurea ».
Le père Penel dépose un verre devant moi, le remplit jusqu'au col d'un geste ample et précis, et me serre la main.
- Le train de Paris s'arrête bien à 11 heures 26, demandai-je ? Mon frère arrive avec sa petite famille pour passer la journée avec moi. Il repartira dans la soirée par le train de 5 heures 58.
- Les trains en provenance de Paris sont toujours à l'heure, monsieur Vincent ! Vous avez encore une bonne heure à attendre.
Rassuré, je porte le verre à mes lèvres.
Pascalini se penche vers moi :
- Alors monsieur Vincent, cette peinture ? Lorsque je vous vois peindre au cours de mes promenades, vous le faites avec une fougue incroyable ! Vous martyrisez ces pauvres toiles...
Sa dernière expression me fit sourire. Son haleine sentait la vinasse. Comment serait-il ce soir ?
- Je ne martyrise pas la toile, Pascalini, je me bats avec elle ! Et, croyez-moi, la peinture est un combat dont le peintre ne sort pas toujours vainqueur... Je n'ai jamais autant travaillé que depuis mon arrivée à Auvers. Cette région m'inspire. Qui pourrait croire que nous ne sommes qu'à une heure de Paris ? C'est la vraie campagne. Je découvre de nouveaux motifs à chacune de mes sorties... J'ai peint l'église d'Auvers récemment et lui ai donné une vie qui me surprend moi-même. A ce propos... vous connaissez un jeune garçon qui s'appelle Georges ? Il est très grand avec des cheveux blonds comme les blés et demeure non loin du cimetière, au-dessus de l'église.
- Le gars Georges ! Bien sûr que je le connais ! Ses parents ont une ferme vers le Montcel. Ils font essentiellement la culture de pois et haricots. Un peu de blé également... C'est un gentil garçon, s'intéressant à tout, toujours prêt à parler. On le reconnaît de loin avec sa démarche de héron et ses cheveux qui partent dans tous les sens. Ils ne doivent pas connaître le peigne chez lui !
En parlant, Pascalini faisait des grands pas dégingandés sur la pointe des pieds afin d'imiter la foulée aérienne du jeune homme.
- Ce garçon me plait, dis-je en souriant aux pitreries du corse. J'espère avoir l'occasion de le croquer un de ces jours. La peinture semble le passionner. L'analyse pertinente qu'il a faite, devant moi, de sa propre vision de mon église d'Auvers m'a beaucoup surpris. Il ressent bien les choses et ferait certainement un excellent peintre.
Quelques paysans entrèrent. Leurs sabots de bois claquaient sur le dallage en grès. Ils commandèrent une bouteille de vin. Leur accent rocailleux raisonnait dans le café peu fréquenté à cette heure. Le vin du père Penel était réputé pour sa qualité et son faible coût. Les ouvriers agricoles profitaient de leurs moments de pause dans la journée pour passer boire un canon. Ils saluèrent Pascalini à distance. La bouteille fut vite descendue. Ils sortirent ensuite, revigorés.
Le patron du café, Félix Penel, avait exercé la profession d'artiste graveur à Paris. Il y a deux ans, il avait fait construire le bistrot qui faisait office de gare depuis l'ouverture de la halte de chemin de fer. Penel distribuait les billets et informait les voyageurs sur les horaires des trains. Sa femme, une blonde solidement charpentée au teint constamment coloré, l'aidait dans son travail.
Rubens ! En voyant cette femme, je ne pouvais m'empêcher de penser aux nus du peintre flamand que j'avais vus lors de mon dernier séjour à Anvers, ainsi qu'à Paris, au Louvre. Ce peintre joyeux adorait peindre de plantureuses jeunes femmes au teint de pêches bien mûres, d'une sensualité
débordante. A Paris, les immenses tableaux commandés à Rubens par la reine Marie de Médicis, présentant des scènes de sa vie avec Henri IV, étaient une débauche de couleurs et de corps dénudés à la chair joyeuse.
J'entends le sifflement d'un train annonçant son approche. Je vide mon verre et sors. La femme de Penel me lance de sa voix aigrelette qui contrastait avec son physique imposant : « Bonne journée, monsieur Vincent ! A bientôt !» Je me fis une nouvelle fois la réflexion que son visage rubicond ferait un superbe portrait. J'avais déjà demandé à Penel la permission de peindre sa femme mais celui-ci avait refusé catégoriquement.
Rubens – Arrivée de M. De Médicis à Marseille (détail), 1625, Musée du Louvre, Paris
Théo était devant moi, souriant. Jo le suivait à distance portant le bébé. Ils étaient seuls sur le quai en ce dimanche ensoleillé.
Je les embrasse chaleureusement. Vincent, mon petit homonyme dormait à moitié. Je l'arrache des bras de sa mère et le serre longuement, affectueusement.
Théo me paraissait plus fringant qu'il y a trois semaines à Paris. Il portait un costume d'été jaune paille qui ensoleillait son teint pâle et accentuait, par contraste, la clarté de ses yeux bleus cristallins. Il avait fêté ses 33 ans le mois dernier mais sa silhouette fine, ses cheveux courts crantés séparés par une raie sur le côté gauche, lui gardaient un aspect juvénile. Je le voyais tel qu'il était à ses débuts professionnels, à quinze ans, à la galerie Goupil de Bruxelles. Il n'avait guère changé.
Jo était resplendissante. Sa longue robe mauve était surmontée d'un col en fine dentelle qui lui enserrait gracieusement le cou et redescendait en s'évasant jusqu'à mi-poitrine. Quelques restes d'embonpoint dus à l'accouchement récent étaient dissimulés par une large ceinture claire, très serrée à la taille. Elle était coiffée d'un petit chapeau garni de roses pompon dont elle avait soigneusement assortie la couleur à sa robe. Deux rubans noués sous le menton lui encadraient le visage.
Je les précède jusqu'à la carriole en gardant mon neveu serré contre moi. Ses yeux incisifs me fixaient sans inquiétude.
- Vous me faites un immense plaisir, leur dis-je en les aidant à monter. Depuis que j'ai appris votre venue, je ne cesse de compter les jours.
Jo s'installe confortablement dans la voiture, puis se tourne vers moi, enjouée :
- Tu respires la santé ! L'air d'Auvers semble te convenir à merveille ! A Paris, je te trouvais déjà bien, mais cette fois je peine à te reconnaître avec ce teint bronzé...
- Je suis bien Jo... Je ne vous remercierai jamais assez de m'avoir envoyé dans cette région pleine de charme et de m'avoir permis de faire la connaissance du docteur Gachet qui est déjà un grand ami.
Vincent Willem ne me quittait pas du regard. Qu'il est beau, pensai-je ? Les paroles que Jo m'avait écrites l'été dernier à Saint-Rémy lorsque j'étais seul, désespéré, me revenaient en mémoire. Elle m'annonçait qu'elle était enceinte et espérait que son enfant ressemblerait au portrait du bébé du facteur Roulin que je lui avais envoyé. Prostré dans la solitude de l'asile, j'avais appris ses paroles par cœur : « De ma place, lorsque je suis assise à table, je regarde le tableau et vois les grands yeux bleus, les jolies petites mains et les joues rondes de l'enfant. J'espère que
le nôtre sera aussi costaud et beau que celui-là et que son oncle fera un jour son portrait. »
Je dépose avec regret Vincent Willem sur les genoux de sa maman et tire sur la bride du cheval. Celui-ci hésite un moment et prend la direction de la rue Rémy, presque par habitude. Je savais que la rue Rémy menait directement à la rue des Vessenots, sans avoir à repasser par le centre ville. Le soleil, généreux à cette heure, me chauffait la nuque. Jo ajusta le bonnet du bébé afin de le protéger.
Nous parlions joyeusement. Un nid de roitelet, que j'avais ramassé sous un peuplier en venant, amusait beaucoup Vincent Willem. Je lui avais donné. Ses petits doigts enfonçaient la paille. Assis à mes côtés, Théo ne cessait de faire des remarques et se retournait sur tout ce qu'il voyait. Le paysage verdoyant de chaque côté de la route lui rappelait notre Hollande natale.
V. Van Gogh – Le bébé Marcelle Roulin, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam
Des champs de colza formaient de grands espaces jaune vif ondulant au vent. Gorgés de soleil, ils dégageaient une lumière miroitante qui nous éblouissait. Par endroit, des coquelicots envahissaient les cultures de tâches de sang indélébiles. Il n'avait pas plu et les terres étaient sèches. Les roues de la voiture soulevaient une fine poussière qui se reposait longtemps après notre passage.
Vincent Van Gogh – Maison à Auvers (avec champ de blé), juin 1890, The Philips Collection, Washington
Théo huma délicieusement des effluves de purin frais s'échappant d'une ferme aux murs récemment crépis. L'air me caressait le visage. Je l'aspirai en bombant le torse, heureux de les avoir avec moi tous les trois.
A suivre...
Projet Mise en oeuvre du projet 1. Le retour de Provence 2. L'auberge Ravoux 3. Un étrange docteur 4. L'installation dans le village 5. Martinez 6. Les marronniers 7. La famille Gachet 8. L'homme à la pipe 9. Le portrait du docteur Gachet 10. L'église d'Auvers 11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir 13. La halte de Chaponval
10:11 Publié dans VAN GOGH A AUVERS , roman (22) | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, van gogh, gachet, auvers-sur-oise, chaponval
05 avril 2009
La demoiselle de beauté - Jean Fouquet, 1453
Une pécheresse en vierge Marie
Tombeau d’Agnès Sorel en albâtre sur socle de marbre noir – Chœur de la Collégiale Notre-Dame du château de Loches (Indre-et-Loire)
Photo de l’auteur
Après un printemps inhabituellement froid en Touraine, l'air de ce début mai s'est adouci.
Les dalles de la collégiale Notre-Dame de Loches sont encore glacées. Je me recueille longuement devant la tombe de celle que j'admirais et aimais secrètement. Des cierges restent allumés jour et nuit autour du monument installé au milieu du chœur de l'église. Leurs flammes sautillantes rougeoient le socle en marbre noir.
La statue d'Agnès, taillée dans un albâtre blanc, contraste fortement avec le marbre foncé du socle. Elle repose allongée, vêtue d'un surcot bordé d'hermine. Ses cheveux sont ceints d'une couronne. Deux anges soutiennent le coussin sur lequel sa tête s'appuie. Un léger sourire éclaire son visage calme, serein.
J'ai fait placer le diptyque sur un meuble large, face à son tombeau. J'avais demandé l'accord du roi pour l'installer dans ce lieu. Celui-ci m'avait répondu : « Messire Etienne Chevalier, vous étiez son ami. Je vous y autorise. Je suis certain qu'elle aurait aimé ce portrait. »
A ma mort, les deux panneaux en bois de chêne seront posés au-dessus de mon tombeau dans l'église Notre-Dame de Melun où mon corps et celui de mon épouse reposeront. Tous les matins, une messe y sera lue pour la paix de mon âme.
Je pose ma main sur le drapé froid de sa robe et la caresse avec tendresse. Agnès Sorel, la « demoiselle de beauté » comme certains l'appelaient, avait souhaité reposer dans ce lieu où elle venait si souvent.
Avant d'entrer dans la collégiale, je m'étais assis un instant dans le jardin. La nature avait explosé d'un coup. Les roses rouges dont elle aimait respirer le parfum suave dressaient leurs jeunes boutons pourpres. Des senteurs de lilas envahissaient l'air. Autrefois, j'aimais me promener ici et bavarder avec la favorite du roi. Cultivée, elle s'intéressait à tout. En particulier aux arts. En politique, elle s'emportait. Nos discussions étaient rudes. Malgré mon rang de trésorier des finances du royaume et membre du conseil de Charles VII, elle me tenait tête sur les affaires du gouvernement. Le plus souvent, je lui laissais le dernier mot. Elle me récompensait d'un sourire appuyé qui me transperçait.

Jean Fouquet - Le diptyque de Melun, partie droite, La vierge à l’enfant entourée d’anges, 1453, Musée royal des Beaux Arts, Anvers
J'avance vers les deux panneaux peints. Il y a plusieurs années que j'en avais passé commande au peintre Jean Fouquet très apprécié par l'excellence de son travail à la cour. Le diptyque ne m'avait été remis que récemment, ainsi qu'un livre d'heures à mon nom, entièrement enluminé, que j'avais commandé à la même époque.

Jean Fouquet – Le Diptyque de Melun, partie gauche, Etienne Chevalier agenouillé à côté d’Etienne son saint patron, 1453, Gemäldegalerie, Berlin
Le peintre m'a représenté sur le volet gauche du diptyque, agenouillé en prière, revêtu d'un élégant pourpoint rouge. « Estienne » est gravé en lettres d'or sur la colonne de marbre placée derrière moi. La prestance de Saint Etienne, mon saint patron, habillé en bleu et or à mes côtés, le visage aussi clair que le mien est foncé, ne m'avantage guère, pensai-je ?... Je reconnais le livre d'heures à couverture rouge qu'il tient à la main. Il provient de ma bibliothèque personnelle. La pierre qui lapida le martyr repose sur le livre.
La vierge Marie me fait face. Fouquet choqua beaucoup de monde à la cour lorsqu'il commença à peindre le portrait peu avant le décès d'Agnès en 1450. Trois ans déjà... J'avais souhaité que la maîtresse du roi serve de modèle pour la vierge Marie. Au début, le peintre avait refusé prétextant le sacrilège. Aujourd'hui, je me félicite de mon insistance énergique pour qu'il réalise ma demande.
Autoportrait de Jean Fouquet – médaillon en cuivre, 1453, Musée du Louvre, Paris
Sa présence illumine la pénombre de la Collégiale. Ce visage...
Sa beauté ét
ait insolente. Je la retrouve, inchangée, magnifique... Son joli nez pointu, sa petite bouche surmontant un menton garni d'une fossette, des yeux en amande baissés vers l'enfant. Sa carnation est d'une extrême pâleur. Assise sur son trône porté par des chérubins bleus et rouges, elle tient l'enfant jésus sur ses genoux. Le gros bébé joufflu pointe gentiment son doigt vers mon image placée face à lui. Ma prière devrait m'obtenir la grâce divine...
C'était Agnès qui faisait la mode à la cour. Ses sourcils et ses cheveux étaient toujours soigneusement épilés afin de dégager très haut son front d'un bombé parfait. Suprêmes élégances, des hennins énormes surmontaient son beau visage ovoïde et ses robes étaient suivies de trames qu'elle voulait plus longues que toutes les princesses environnantes. Que de jalousies elle suscita...
Fouquet a laissé son sein gauche, nu... Elle n'hésitait pas à porter hardiment des décolletés vertigineux qui attiraient tous les regards. J'ai souvenir qu'une fois l'archevêque de Reims se voila la face en la croisant. Il se plaignit ensuite auprès de Charles VII des ouvertures permettant de voir les seins des femmes et leurs mamelons.
Le roi en riait hier encore lorsque je lui en parlais.
Un courant d'air balaie la nef et me fait frissonner. Je m'assois sur une chaise servant à la prière. Des souvenirs...
Agnès était demoiselle d'honneur de la duchesse Isabelle de Lorraine lorsque je la vis pour la première fois il y a une dizaine d'années dans la bonne ville de Toulouse. Charles VII avait remarqué cette jeune femme au profil d'ange et m'avait chargé de l'inviter un soir à une fête qui se tenait au château. Je l'avais regretté par la suite...
20 ans, blonde aux yeux bleus, une taille de guêpe, une bouche mutine, le roi était incapable de résister au trouble qu'elle suscitait en lui. Sa femme Marie d'Anjou, occupée à élever leurs 14 enfants, ne pouvait concurrencer cette jeunesse. Agnès devint la favorite et, rapidement, sa maîtresse officielle.
Je ne l'avais guère quittée pendant les années que dura sa liaison avec le roi. Elle seule connaissait les sentiments qu'elle m'inspirait. Elle avait de nombreux amis à la cour : le beau sénéchal Pierre de Brézé, le grand argentier du roi Jacques Cœur, Guillaume d'Estouville, Guillaume Cousinot, et d'autres. Nous formions un clan, tous un peu amoureux d'elle. J'étais son plus proche confident.
Son influence sur le roi lui attirait des ennemis. Aujourd'hui encore, je reste persuadé que l'un de ceux-ci est responsable de sa mort tragique dans d'atroces souffrances. Son pire ennemi était le dauphin. Je redoute le jour où ce triste sire accèdera au trône sous le nom de Louis le onzième ! Le jeune homme la haïssait. Mesquin, coléreux, envieux, il ne pensait qu'au trône. Agnès était devenue sa rivale auprès du roi son père. L'on m'avait rapporté qu'un jour, excédé, il la coursa dans les salles du château de Loches l'épée à la main. La belle fut obligée de se réfugier dans la chambre de Charles pour s'en débarrasser.
La liaison d'Agnès avec le roi dura seulement six années. Charles VII, homme mélancolique, souvent triste, était devenu joyeux. Il dansait, participait à des tournois. Il retrouvait confiance en lui. Il ne pensait plus aux anglais qui avaient troublé son règne et avec lesquels il avait signé une trêve. Ses remords pour avoir lâchement abandonné Jeanne d'Arc à Rouen ne hantaient plus ses nuits. Il n
e voyait plus qu'elle. Il la couvrait d'argent, de terres, des plus belles tapisseries, de soieries, de vaisselle en argent, de bagues et pierres précieuses. Lui qui, auparavant, courrait de châteaux en châteaux pour rompre son ennui, vivait sa nouvelle idylle dans des demeures modestes : Razilly, Roberdeau, Bois-Sir-Amé. Son plus beau cadeau à celle qu'il aimait fut, à la naissance de leur première fille, la seigneurie de Beauté-sur-Marne, près de Paris. Elle aimait s'y rendre seule pour se reposer de ses grossesses.
Cette femme enlumina sa vie jusqu'à ce triste jour de février...
Jean Fouquet – Charles VII, roi de France, 1453, Musée du Louvre, Paris
Un discret bruissement d'étoffe me fait sursauter.
- Antoinette, que faites-vous ici ?
- Comme vous je pense, messire Chevalier ! Je viens de temps à autre déposer quelques fleurs sur la tombe de ma cousine.
Je remarquai que, malgré la fraîcheur de la Collégiale, la jeune femme affichait une gorge provocante qu'un léger voile noir recouvrait. Tout le monde à la cour savait qu'Antoinette de Maignelay, la cousine germaine d'Agnès, n'était guère farouche. A peine trois mois après la mort de la favorite, elle avait déjà pris sa place dans le lit de Charles VII. Il se disait qu'elle entourait le roi de jolies femmes pour le distraire. Avant son décès, Agnès lui avait confié le soin de garder et éduquer ses trois filles Marie, Charlotte et Jeanne qu'elle avait eues avec le roi.
- Comment vont les enfants, ma mie ?
- Je les entretiens dans la pensée de leur mère, messire. Ils me donnent bien du souci... Quelle excellente idée d'avoir mis ce diptyque face à son tombeau, dit-elle !
Elle cacha de la main une grimace moqueuse.
- Pourquoi ce sein découvert ? La Vierge Marie s'apprête-t-elle à nourrir l'enfant Jésus ?
- Le peintre Jean Fouquet l'a voulu ainsi, Antoinette... Je ne trouve pas ce sein blasphématoire... Cette peinture de la sainte Vierge est la plus belle que j'aie jamais vue !
Antoinette effleura le mamelon avec la pointe du doigt, le contempla un instant, puis s'enfuit. Son rire espiègle raisonna longuement sous la voûte silencieuse.
Ma dernière rencontre avec la demoiselle de beauté eut lieu au Mesnil, près de l'abbaye de Jumièges. Enceinte et malade, elle avait tenu à voyager en plein hiver sur des routes gelées. Le chemin avait été long depuis le château de Loches. Elle se languissait de son roi à nouveau en guerre contre les anglais. C'était elle qui l'avait incité à reprendre les armes. « Boutez les anglais hors de France, sire ! Exhaussez le vœu de Jeanne la Pucelle ! » Charles VII l'avait écoutée et de nombreuses villes étaient déjà tombées. Rouen allait être reprise.
Elle m'avait fait demander avec Jacques Cœur après avoir accouché d'une fille. Allongée sur son lit, elle s'était faite coiffer pour nous recevoir. Son visage était amaigri par le mal qui l'emportait. Elle nous avait parlé d'une petite voix faible : « Mes amis, je vais vous quitter. Je vous demande comme ultime faveur de bien vouloir accepter d'être mes exécuteurs testamentaires. »
Et, soutenue par deux femmes, elle nous avait énoncé ses dernières volontés. Je revoyais la femme resplendissante, bien droite sur son destrier caparaçonné de velours rouge, que j'avais escortée jusqu'à Paris deux années auparavant. Ce corps rabougri, qui avait été si beau, n'était plus que douleur.
Elle avait reçu les sacrements de l'église et avait murmuré : « C'est peu de choses, et vile, et fétide, que notre fragilité. » Ses yeux bleus s'étaient voilés. « Notre-Dame ayez pitié de moi ! » Elle s'était éteinte dans un cri.
Agenouillé devant sa dépouille au visage enfin apaisé, j'avais repensé à la conversation que nous avions eue le jour où je lui avais demandé de poser pour une maternité de Jean Fouquet.
« Quel honneur messire ! Je n'en suis pas digne, m'avait-elle répondu, une pécheresse ne peut être représentée en mère du seigneur ! »
Ce jour là, ma réponse avait été spontanée : « Votre beauté vous vient de Dieu, madame. Votre image peinte en Notre-Dame restera à jamais éternelle. »
Alain

Portrait d’Agnès Sorel – peinture du 16ème siècle, château de Loches, Indre-et-Loire
09:48 Publié dans Histoires de peinture (17) | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, jean fouquet, charles 7, agnès sorel, loches

