20 novembre 2007
Un dimanche à la Grande Jatte - SEURAT Georges, 1886
Vous avez dit pointillistes ?
25 septembre 1886 (Berthe Morisot – peintre)
Très chère Edma
Je profite d’un moment de calme pour t’écrire.
Eugène fait la sieste. Il est très fatigué et tousse constamment. Notre été dans la villa que nous avions louée à Jersey s’est mal passé pour lui. Ce foutu climat anglo-normand…
Je suis triste petite soeur. Je ne quitte plus le noir du deuil. Ces dernières années ont été bien cruelles pour la famille Manet. Comme tu le sais, en l’espace de trois ans, j’ai perdu ma belle-mère et mes deux beaux-frères. Je garde toujours une place secrète dans mon cœur pour Edouard Manet. Je lui dois tant ! Je ne cesse de me battre pour la réhabilitation de sa peinture. Un jour il entrera au Louvre…
Eugène, à son tour, est touché par la maladie. Ses dernières forces il les a utilisées pour m’aider à préparer notre exposition des « impressionnistes » qui s’est tenue avant notre départ pour Jersey du 15 mai au 15 juin dernier. Nous avions loué un local rue Laffitte, au-dessus du restaurant de La Maison Dorée. Dommage que tu ne sois pas venue… Enfin, cela va me permettre de te conter dans le détail ce qui s’y est passé.
Comme le temps passe vite ! C’était la 8ème exposition de notre groupe. Peut-être la dernière ? Te souviens-tu de notre première exposition il y a douze ans dans les locaux du photographe Nadar ? Jeunes fous, nous nous engagions dans un mouvement pictural qui n’avait pas de nom. Nous étions les peintres du plein air, de l’instant, de la lumière changeante et des émotions troubles. Aujourd’hui, nous sommes devenus officiellement des « impressionnistes » et notre peinture commence à être reconnue.
Contrairement aux autres membres du groupe, je n’ai manqué aucune exposition malgré les critiques et les phrases ironiques. Aujourd’hui, je ne regrette pas cette aventure dans laquelle je m’étais engagée par goût et par défi. J’étais la seule femme et tous ces hommes m’impressionnaient. J’ai ouvert la voie, car deux autres femmes m’ont rejointe à partir de 1879 : Marie Bracquemond que tu connais, la femme du graveur, et Mary Cassatt. Cette américaine est devenue une grande amie. Elle peint le plus souvent, comme moi, des portraits de femmes et d’enfants. Nos styles sont bien différents.
Tu me manques Edma ! Te souviens-tu de ces journées où nous peignions côte à côte, unies dans un même amour de l’art. Maman nous envoyait des regards courroucés. Elle ne comprenait guère pourquoi ses filles ne s’intéressaient qu'à la pratique de la peinture. C’est si loin aujourd’hui…
Quel désordre ma petite sœur ! Notre groupe d’artistes était sur le point de gagner. La critique se faisait molle. Nous étions devenus des frères et sœurs de pensée. Nous parlions le même langage. Devine… Aujourd’hui, nos amis sont en train de se disperser. Nous ne sommes plus capables de nous entendre. On se bagarre au sein de la même famille. Dissensions, divisions, règlements de comptes, jalousies… L’air devient irrespirable. Eugène et moi, passons notre temps à tenter de les réconcilier. En vain…
Le résultat de ces chicanes est que les meilleurs d’entre nous n’ont pas voulu participer à notre exposition. Monet, Renoir, Sisley, Caillebotte étaient absents. Cézanne aussi, mais lui c’est un solitaire. Tu parles d’un vide ! Leur amour-propre ne supportait pas la présence de Gauguin toujours prêt, celui-là, à jouer les dictateurs. Et, évidemment, le tempérament irascible de Degas n’arrangeait pas les choses.
Je crains que cette 8ème exposition ne soit la dernière exposition des impressionnistes. Trop de pagaille et de désaccords…Tous ces hommes ont un caractère de cochon ! Les femmes n’ont pas ces emportements, ces entêtements et cette violence.
Notre vieil ami Camille Pissarro, lui, est venu. Figure-toi qu’il a changé de style récemment. Il peint comme ces jeunes gens qui exposent avec nous cette année. Cherchait-il à se rajeunir ? Mon mari et Degas ne souhaitaient pas la présence de ces jeunes peintres. J’ai dû parlementer longtemps, soutenue par Pissarro, pour qu’ils consentent à accueillir ces peintres rebelles. Ils ont nom Seurat, Signac, Angrand et d’autres.
Edma, il faut que je te parle de cette nouvelle façon de peindre. Ces gamins disent qu’ils veulent révolutionner l’impressionnisme. On vient à peine d’arriver et ils veulent déjà prendre notre place !... Ils ont repris nos théories sur la lumière et la touche fragmentée mais, ce qui est curieux, cette touche est devenue chez eux… des points. Des points sur toute la toile posés l’un contre l’autre avec une grande minutie et une patience infinie. Du cousu main comme tes broderies !

Georges Seurat : Un dimanche à la Grande Jatte 1884-1886, huile sur toile 260 cm x 325 cm, Art Institute Chicago
Le clou de l’exposition a été une très grande toile peinte par leur chef de file Georges Seurat : Un dimanche à la grande Jatte.
L’île de la Grande Jatte est un lieu de loisir parisien au bord de la Seine. Ce tableau, qui se voulait un manifeste de cette nouvelle école, captait l’attention des critiques et du public. Imagine-toi une toile de 3 mètres sur 2 mètres couverte de minuscules points scientifiquement répartis. Les gens se bousculaient dans la petite salle. Ils se moquaient, parlaient de « pluie de confettis », de personnages raides ressemblant à des « poupées de bois ». Les critiques lançaient les mots « divisionnisme », « pointillisme ». Les quolibets montaient… C’était pire que lors de notre première exposition impressionniste en 1874 !
Je vais t’amuser... J’ai lu cette semaine dans La Vogue un article publié par le critique Félix Fénéon au sujet de cette nouvelle école. Je ne peux résister de t’en donner quelques extraits. Il parle d’une « méthode néo-impressionniste ». Il tente de justifier les choix techniques de ces peintres en proposant de nombreuses descriptions très drôles de leur style : « versicolores gouttes », « tourbillonnantes cohues de menues macules », « fourmillement de paillettes prismatiques », « menues taches pullulantes ». Je t’en passe… Même Eugène s’est déridé à cette lecture.
J’ai vu récemment Renoir. Il ne veut pas entendre parler de cette technique. « Ils s’essouffleront rapidement m’a-t-il dit d’un ton péremptoire. »
Et bien moi Edma, j’aime cette peinture !
Je te décris brièvement le tableau de Seurat. Les personnages représentés sont de milieux sociaux divers et sont venus sur l’île pour profiter d’une belle journée. Ils paraissent effectivement un peu figés. Mais l’essentiel n’est pas là… Les contrastes d’ombres et de lumières sont admirablement répartis. Les couleurs, soucieuses les unes des autres par le principe des complémentaires que tu connais bien, vibrent intensément. Il faut regarder le tableau à bonne distance pour que le mélange des tons s’effectue dans l’œil du spectateur. Lorsque notre rétine a effectué le travail de recomposition des couleurs, l’harmonie éclate. C’est lumineux !
Dans le même style que Seurat, son ami Paul Signac est très doué. J’ai apprécié de lui un superbe paysage de neige à Paris ainsi que des modistes originales. Charles Angrand m’a réjouie également avec sa Seine, le matin envahie de brouillard. Tous ces garçons sont des adeptes du « pointillé » et me paraissent promis à un bel avenir.

Paul Signac : Boulevard de Clichy, la neige 1886, The Mineapolis Institute of Arts, Mineapolis

Charles Angrand : La Seine, le matin 1886, huile sur toile 45 cm x 55 cm, Petit Palais, Genève
Personnellement, j’ai exposé une dizaine d’œuvres cette année dont le jardin de Bougival et une jeune fille à son bain se coiffant.
Comme d’habitude, toutes les toiles présentées par ce vaurien de Degas me plaisaient. Ce vieux célibataire endurci est un coquin ! Il adore peindre les femmes. Toujours des femmes du peuple : blanchisseuses, modistes, lavandières, couturières. Et ses danseuses… Il a exposé un pastel Le tub qui montre une femme accroupie se nettoyant le dos avec une éponge. La pudeur bourgeoise était choquée.
Berthe Morisot : Le bain 1885, huile sur toile, Sterling et Francine Clark Art Institute, Williamstown

Edgar Degas : Le tub 1886, pastel, Musée d’Orsay, Paris
Nos dîners du jeudi à la maison sont toujours une fête. Si tu pouvais venir, nos amis seraient heureux de te revoir... Quel dommage que Lorient soit si loin... Ces soirées distraient mon pauvre Eugène et lui redonnent un peu de courage. Degas et Renoir ne cessent de s’asticoter l’un l’autre ce qui, parfois, agace Degas qui part en claquant la porte. Tu le connais, il ne changera pas. Les phrases éblouissantes de Mallarmé fusent à tout propos. J’ai beaucoup d’affection pour ce grand poète et il me le rend bien. L’amitié et l’admiration que nous vouons à Edouard Manet nous rapprochent. Il m’appelle toujour respectueusement « Madame ».
Ma chère sœur, je te laisse. Tu ne peux savoir à quel point cela m’a fait du bien de t’écrire !
Julie a 8 ans. Je n’arrête pas de peindre son joli minois. Fais plein de bises à Jeanne et Blanche pour moi.
Ton affectionnée Berthe.
Berthe Morisot
Alain
Cette exposition de 1886 sera la dernière exposition impressionniste. Les jeunes peintres, que l’on appellera les néo-impressionnistes, poursuivront leurs recherches les années suivantes. Malheureusement, Seurat mourra en 1891 à 32 ans. Signac restera fidèle toute sa vie à la technique pointilliste. A partir de son passage à Saint-Tropez en 1892, il utilisera beaucoup l’aquarelle pour peindre des toiles d’inspiration plus libre.
09:00 Publié dans ECRIRE LA PEINTURE, nouvelles (30), HISTOIRES D'EXPOSITIONS (10), Seurat Georges (1) | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, seurat, signac, néo-impressionnisme |
02 novembre 2007
La liberté guidant le peuple - DELACROIX Eugène, 1831
Je dédie ce récit à Louvre-passion qui nous permet, chaque semaine, de faire mieux connaissance avec le plus beau musée du monde : le Louvre. Il m’a demandé d’écrire une histoire sur un tableau exposé dans le musée. J’ai choisi « La liberté guidant le peuple » d'Eugène Delacroix que je considère comme une œuvre majeure dans la carrière de ce grand artiste français.
Cette histoire étant publiée simultanément sur nos deux blogs, Louvre-passion a rédigé la courte présentation de l’œuvre ci-dessous :
« C'est par une chaleur étouffante que les 27,28 et 29 juillet 1830 le peuple de Paris se soulève contre le régime du roi Charles X.
Delacroix, qui est déjà un peintre célèbre, a assisté à l'évènement. Il a ressenti l'aspiration du peuple à plus de liberté politique et sociale. Partisan des idéaux de la Révolution Française il veut peindre un sujet contemporain et célébrer le retour du drapeau tricolore.
En octobre 1830 il écrit à son frère "J'ai entrepris un sujet moderne, une barricade et si je n'ai pas vaincu pour la patrie, au moins peindrais-je pour elle. Cela m'a remis en belle humeur".
Aujourd'hui ce tableau est célèbre au point d'être devenu une "icône" et un symbole républicain. Mais quand il fut exposé pour la première fois en 1831 il reçut un accueil plutôt froid de la part des critiques qui le jugèrent de mauvais goût. Le fait que la liberté soit représentée par une femme aux seins nus et les aspects réalistes (les cadavres, la saleté des combats) choquèrent une partie du public. L'oeuvre fut achetée par l'Etat pour être exposée au musée royal, mais très vite le tableau fut considéré comme subversif et en 1839 Delacroix dut le reprendre. Ce n'est qu'en 1874 que "La liberté guidant le peuple" en entrant au Louvre fut définitivement exposée au public. »
Une odeur de poudre
- Tu es un prétentieux Eugène ! J’admets que tu es un grand peintre. De là à te représenter au premier plan un fusil à la main montant à l’assaut de cette barricade…
- Je n’avais pas de modèle sous la main. Et puis je me sens bien dans la peau de ce bourgeois fier et déterminé… Ne suis-je pas un enfant de la bourgeoisie ?
Le baron Louis-Auguste Schwiter s’avança vers la toile.
Eugène Delacroix sourit en regardant l’étrange allure de son ami. Perché sur des jambes de héron, celui-ci se dandine plus qu’il ne marche. Grand et mince, il personnifie par sa mise élégante et son côté exquis le vrai gentleman anglais. Un dandy… Eugène l’apprécie. Il l’a déjà peint en pied campé dans une pose caricaturale, costume sombre, les mains moulées dans des gants de vachette. La toile fut rejetée au Salon de 1827.
- La redingote, le haut-de-forme, la cravate soigneusement nouée… Et ce teint pâle, ces cheveux noirs, un regard de feu… Superbe ! Tu as de la chance Eugène, tu es beau naturellement ! Une tête de prince, m’a dit récemment un ami en parlant de toi.
Delacroix éclata de rire.
Depuis qu’ils se connaissaient, Louis-Auguste enviait la finesse des traits d’Eugène. Il attirait les femmes comme des mouches dans les soirées mondaines.

Le jeune aristocrate observa le tableau et lança sarcastique :
- Vous, les artistes romantiques, cherchez à vous approprier ces Trois Glorieuses qui ont vu la mort de centaines d’hommes l’année dernière. Combien étiez-vous de romantiques sur les barricades ? Il n’y avait que des pauvres gens encadrés par de rares bourgeois comme celui que tu as peint… Même Victor Hugo est resté chez lui prétextant que sa femme accouchait !
Eugène le fixa sévèrement.
- Et toi où étais-tu ? Comme les autres !…
Son esprit chercha les mots justes.
- Je sais, Louis… les jeunes romantiques s’enflamment, s’exaltent. Leur enfance a été bercée par les récits d’héroïsme et de grandeur de l’Empire… Un de mes frères est tombé à Friedland… Ils rêvent de liberté mais n’ont pas le courage de se battre en vrai. Leur combat est culturel avant tout. C’est pour cela que j’ai peint ce tableau, mon ami !
Louis-Auguste effleura d’un doigt léger le beau profil du peintre sur la toile. Il se retourna vers lui, excité.
- Hugo a livré sa bataille à la première théâtrale d’Hernani l’année dernière. Tu t’en souviens ? Quel combat ! Je me suis colleté avec des classiques à coups de poing et de bâton. C’était sanglant !
Les deux amis s’assirent face au tableau.
- Je l’envoie au Salon la semaine prochaine, dit Eugène en se versant du vin de Loire. Beaucoup d’artistes ont choisi ces trois jours de combat comme thème d’inspiration. Le nouveau roi sera là. Louis-Philippe tente d’apaiser les esprits révolutionnaires. Ils aide les veuves et les orphelins et distribue des médailles aux combattants des barricades.
Louis-Auguste lança :
- Forcément, il doit son trône à la révolution ! Le gardera-t-il longtemps ? Il se définit comme un « roi citoyen ». J’en doute…
Un silence s’installa. Le tableau, immense, les impressionnait.
Tous ces jeunes hommes, pensa Delacroix en examinant son tableau ?
Les émeutiers avancent dans la lueur du soleil couchant en chantant la Marseillaise. La fumée des canons les enveloppe. Ils enjambent les soldats morts. L’un d’entre eux, allongé, la bouche ouverte, a été dépouillé de son pantalon, de ses chaussettes et chaussures. Un gamin…

Le drapeau français bleu, blanc, rouge domine la mêlée. Une forte femme la poitrine dénudée, pieds nus, conduit le peuple. Elle brandit cet ancien drapeau tricolore que la royauté avait remplacé par le blanc royal à la Restauration. Depuis 1789, cette femme coiffée d’un bonnet rouge symbolise la liberté. A ses côtés, un enfant déluré maniant deux pistolets s’élance d’un pas décidé. Des ouvriers, des travailleurs avancent le regard dur.

La revendication principale des parisiens a été la sauvegarde de la liberté de la presse. Les imprimeurs en colère ont
jeté les premières pierres et des milliers d’ouvriers typographes sont descendus dans la rue le 27 juillet 1830. Est-ce l’un d’entre eux cet homme en bretelles placé derrière le bourgeois ? Il lève un sabre et a glissé un pistolet dans son écharpe aux couleurs de la révolution. Des ouvriers de tous métiers se sont joints à eux ne supportant plus la pauvreté et la faim. Quand les premiers coups de feu claquent, ils ne réfléchissent pas longtemps. Il faut se battre. « A bas les tyrans ! ».
Les hommes se sont procurés des armes ou les ont prises sur des cadavres. Le 28 juillet, 5000 barricades sont dressées dans Paris. Elles sont confectionnées de barriques, de troncs d’arbres, de tables, tout ce que l’on peut trouver dans la rue. La population est au côté des insurgés. On leur offre à boire et des munitions. Des pavés sont jetés des fenêtres sur les soldats du roi.
Le 29 juillet, les révolutionnaires occupent tous les points stratégiques. La troupe n’est plus en mesure de réprimer le soulèvement et doit quitter la ville. Bientôt, le drapeau tricolore sera hissé sur les tours de Notre-Dame au son du tocsin.
Louis-Auguste s’exclama :
- Beau travail Eugène ! L’énergie farouche de cette Liberté aux seins nus agitant le drapeau pour entraîner ces hommes va en offusquer certains au Salon ! Je ne peux m’empêcher de penser à Géricault et son Radeau de la Méduse. L’homme, à la pointe du radeau, qui faisait des grands signes avec sa chemise à un bateau dans le lointain. C’est la même force évocatrice…

Théodore Géricault : Le Radeau de la Méduse 1819, 491 x 716 cm
- J’ai souvent pensé à Géricault en peignant, dit Eugène, pensif. Il travailla comme un forcené pendant 18 mois pour peindre son Radeau. La toile était si grande que personne ne fit attention à elle au Salon. Elle était trop grande, puis elle dérangeait… Il est mort trop tôt. Il aurait été le meilleur de nous tous.
Delacroix se recueillit un instant sur la pensée de son ami.
- Il m’avait demandé de poser comme modèle pour un des naufragés du Radeau au centre de la toile. La première fois que j’ai vu le tableau dans son atelier, je me suis sauvé le cœur battant en courant dans la rue. C’était un génie…
Le jeune baron se leva brusquement et se mit à marcher dans la grande pièce. Quelque chose le chagrinait. Il avançait les mains dans le dos, son buste frêle courbé en avant. Parfois, il se redressait, regardait la toile furtivement et repartait soucieux. Il s’approcha d’Eugène et lui envoya une bourrade amicale.
- Trinquons au romantisme, Eugène !
Il avala son verre d’un trait. Un éclair sombre passa sans ses yeux.
- Pauvre gens, dit-il d’un coup ! Savent-ils qu’ils se battent et souffrent pour rien. Ils ont renversé Charles X pour le remplacer par son cousin Louis-Philippe. La belle affaire… Que vont devenir leurs rêves de réformes, de progrès, d’égalité. L’autorité et l’ordre revenus, ils récolteront quelques médailles et leur vie misérable reprendra comme avant.
Louis-Auguste tourna son regard vers le gamin aux pistolets.
- Ce jeune garçon à côté de la femme au drapeau… Tu as mis de la fougue, du plaisir, de l’envie dans son œil. Son père qui s’est battu dans la Grande Armée lui a conté ses exploits. Il s’enivre à son tour de l’odeur de la poudre. Il n’a pas peur. Peut-il se douter qu’il va mourir dans peu de temps ?
Eugène se taisait attristé par la mélancolie que son tableau inspirait à Louis. Celui-ci hésita à se resservir un verre de vin. Il finit par dire, fataliste :
- Eugène, une nouvelle fois, comme souvent dans notre histoire, c’est le petit peuple qui se bat mais c’est toujours les puissants qui gagnent !
Delacroix vint vers son ami et le prit tendrement par les épaules.
- Tu as raison Louis-Auguste. Mais, à chaque nouveau combat, ils continuent à espèrer…
Alain
Delacroix a retrouvé son ami Géricault au Louvre où leurs deux toiles sont exposées côte à côte dans l’aile Denon, Salle Mollien – Romantisme.
01:00 Publié dans Delacroix Eugène (1), ECRIRE LA PEINTURE, nouvelles (30), HISTOIRES DE MUSEES (6) | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, louvre, delacroix, géricault, liberté guidant le peuple, radeau de la méduse |
16 octobre 2007
Lumières intimes - MATISSE Henri , 1920
Les persiennes

Les persiennes 1920, huile sur toile 130 x 89 cm, Merion, Fondation Barnes Lincoln University
De minces traits dorés provenant de la lumière solaire extérieure s’infiltrent à travers les persiennes bleues de la chambre. La lumière s’introduit d’en dessous comme d’une rampe de théâtre.
J’ai ouvert la porte-fenêtre pour laisser pénétrer les senteurs maritimes. Par l’ouverture soulevée dans la persienne, j’aperçois le ciel cobalt et quelques minuscules personnages marchant le long de la baie.
- Ne bougez pas, mademoiselle ! Je vais bientôt vous libérer !
La jeune femme qui est assise face à moi est une femme de ménage de l’hôtel Méditerranée, hôtel cossu niçois où je vis et travaille. Elle ne me connaissait pas. Ses collègues avaient dû lui dire que j’étais « le » peintre. Ils savaient tous qu’un artiste résidait ici, sortait peu et travaillait la plupart du temps enfermé dans sa chambre. Ainsi, elle s'était présenté de suite lors de ma demande pour un nouveau modèle. Depuis, elle m’accordait des moments de pose pendant ses heures de repos. Un peintre célèbre…
Il y aura bientôt trois ans que je peins des figures dans la pénombre d’une chambre d’hôtel avec, comme seul éclairage, la lumière tamisée d’une fenêtre donnant sur l’immensité du ciel et de la mer. J’aime ces contrastes forts entre le dedans et le dehors. Curieusement, les fenêtres m'ont toujours intéressé. Elles sont un passage entre l'intérieur et l'extérieur, entre notre intimité la plus profonde et le monde qui nous environne.
« Titien et Rubens, ceux-là savaient peindre le corps de la femme ! » J’ai gardé en tête cette phrase de Renoir. Au début de mon séjour à Nice, je rendais régulièrement visite à mon ami dans sa propriété au-dessus de Cagnes. Il n’y avait plus que les femmes qui comptaient pour lui. L’année dernière encore, peu avant de mourir, il peignait de grandes baigneuses corpulentes à la chair nacrée frémissante. Assis dans sa chaise roulante d’infirme, il attachait son pinceau sur sa main raidie par l’arthrite et caressait ses jeunes femmes de touches rapides en virgule.
Etait-ce l’image du vieux peintre contemplant ses nus ou la luminosité intense du midi qui m’avait séduit ? J’avais envie de peindre à nouveau des choses simples : les femmes, la nature, la vie…
Sur la toile, la jeune fille paraît toute petite. Elle a de longs cheveux clairs qui lui retombent en boucle sur le front et la poitrine. J’ai insisté pour qu’elle se vête d’un corsage blanc transparent et d’un pantalon rouge bouffant telle une odalisque. La scène a un côté théâtral qui me fait sourire : une française en costume oriental placée dans un salon rococo devant des persiennes encadrées de lourds rideaux.
J’effleure d’un mauve pale la demi-rosace au sommet de la fenêtre et la recouvre partiellement par les larges courbes du voilage. Je travaille longuement l’effet de transparence.
Je me recule et observe l’ensemble de la toile. C'est bien...
Ma peau est moite. Il fait une chaleur dans cette chambre en fin d’après-midi ! Je me lève, pose mes pinceaux et bois un verre d’eau. J’en offre un à la jeune femme qui le prend avec empressement.
- Je n’ai plus besoin de vous, mademoiselle. Mon tableau est pratiquement terminé. Vous avez été très patiente. Je peux connaître votre prénom ?
- Yvette, monsieur
- Yvette, ce pantalon rouge vous va à ravir ! Vous me rappelez des souvenirs marocains… N’oubliez pas de remettre une jupe avant de reprendre votre service. Vos collègues pourraient se poser des questions !
Mon rire discret raisonna dans la pièce.
Yvette referma le livre que je lui avais donné et le posa sur la chaise. Elle m’adressa un sourire timide en se dirigeant vers la porte. Elle jeta un regard en biais sur son portrait au passage et disparut sans un mot.
Le peu d’intérêt que la jeune fille portait à sa représentation sur la toile me surprit. Il est vrai qu’on la remarquait à peine dans le tableau. Ce n’était pas vraiment elle qui m’intéressait. J’avais accentué exprès la disproportion entre le minuscule personnage et l’architecture aux courbes grandioses de la fenêtre transpercée de lumière. La jeune fille n’était là que pour souligner l’atmosphère immobile, mystérieuse de la scène.
Je m’écroule sur le lit. Mon corps écrase le moelleux duvet. Je suis bien…
Je me plais dans cet hôtel, sur cette côte d’azur gorgée de couleurs… Amélie et les enfants ne me manquent pas trop… J’avais besoin de cette solitude… Cette vie bourgeoise m’étouffait l’esprit. Je voulais partir dans la brousse, loin de tout. La joie de peindre m’avait quitté et je l’ai retrouvée ici.

Intérieur, Nice 1919, huile sur toile 74 x 61 cm, Merion,Fondation Barnes, Lincoln University
Je peins le plus souvent des scènes d’intérieurs comme celle que je viens d’achever : des jeunes femmes lisant un livre, une lumière tamisée, quelques objets simples, une atmosphère d’ennui, de silence. Derrière le personnage j’introduis toujours une ouverture sur le ciel et la mer.
Le soleil entre maintenant de biais par l’ouverture de la persienne et se reflète dans la vitre de la porte-fenêtre qui scintille vivement. Je me lève pour boire à nouveau et me rallonge aussitôt. Mon corps est mou, engourdi de chaleur. Je songe…
Quinze ans déjà… L’été 1905 à Collioure avec Derain… Une sensualité, un éblouissement lumineux… La mer, le soleil, les couleurs avaient transformé notre peinture. Nous appliquions la théorie de Gauguin avec excès : « Si vous voyez ces arbres jaunes, eh bien mettez du jaune ! Ces feuilles rouges, mettez du vermillon, et cette ombre plutôt bleue, peignez-là avec de l’outremer pur. » Nous étions sûrs que Gauguin nous voyait de sa tombe aux Marquises. Il guidait nos pinceaux. Nous nous saoulions de couleurs qui sortaient directement des tubes, sans mélange. Des critiques nous qualifièrent de « Fauves » Ils n’avaient pas tort, nos griffes de jeunes lions étaient acérées. Nous sentions que nous inventions quelque chose de nouveau qui n’avait pas de nom. Un nouvel art moderne… Vlaminck, Dufy et d’autres allaient nous rejoindre.
La leçon de peinture 1919, huile sur toile 74 x 83 cm, Edimbourg, Scottish National Gallery of Modern Art
Je me lève et ouvre les persiennes. Le soleil m’enveloppe. J’observe les vagues émeraude qui lèchent la côte. A cette heure, l’ombre des palmiers s’allonge.
Aujourd'hui, je n’ai plus envie de peindre ces tons violents qui m’emportaient autrefois ? Je préfère les couleurs plus douces, calmes… Est-ce un signe de vieillissement ? Pourtant, je me sens encore jeune malgré les cinquante ans que je viens de fêter… Amélie n’était même pas là pour mon anniversaire ?
Que penserait Picasso de mon changement de style. Il est mon concurrent mais je l’admire. Je sais qu’il apprécie ma peinture. Le talent de l’ibérique est multiple… Peut-être va-t-il trop loin parfois ?
Je me dirige vers un placard et prends une huile que j’ai peinte en arrivant à Nice. Je la pose sur le chevalet à la place de la toile encore humide et me rassoit sur le lit.
Ce jour là, la lumière et une chaleur orageuse pénétraient par la lucarne entrouverte donnant sur l'immense baie baignant l'hôtel Beau-Rivage où je me trouvais. C’est la toile la plus sombre et la plus réussie que j’ai peinte, pensai-je. Complètement dépouillée : un violon sur un fauteuil, une table, une fenêtre. C’est tout… Le bleu de l’étui à violon perce l’obscurité.
Deux coups discrets frappèrent la porte de la chambre. Une voix feutrée féminine monta :
- Votre dîner va être servi, monsieur… Ne tardez pas trop !
Je remets la toile dans le placard et ferme la fenêtre.
Intérieur au violon 1918, huile sur toile 116 x 89 cm, Copenhague, Statens Museum for Kunst
Au loin, un couple enlacé longe la mer.
Alain
En 1920, Matisse est à un tournant de sa carrière. Un sentiment nostalgique l’habite. Il restera sur la côte d’azur jusqu’à la fin de ses jours en 1954. Il repose à Nice. Sa dernière grande œuvre sera le décor de la Chapelle du Rosaire de Vence avec ses vitraux bleu et jaune jouant avec la lumière. Cette chapelle moderne est un des lieux les plus recherchés à Vence. Matisse restera l’un des grands précurseurs de l’art moderne du 20ème siècle.
12:50 Publié dans ECRIRE LA PEINTURE, nouvelles (30), Matisse Henri (1) | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, matisse, fauves |
21 juillet 2007
Un poète des flots - HOMER Winslow, 1890
- Winslow, viens voir ! Vite !
Cornelia ouvrit la porte et entra fougueusement dans l’atelier du peintre.
- Je t’ai déjà dit de ne jamais me déranger lorsque je travaille !
Les soirées sont longues à cette période de l’année. Winslow aimait rester tard le soir dans l’atelier. Il ébauchait sur des toiles les dessins qu’il avait croqués sur le vif dans la journée au cours de ses promenades. Lorsqu'il lui restait du temps, les toiles terminées dans la semaine étaient reprises lentement, amoureusement avant qu’elles ne sèchent.
Le peintre regarda la fillette avec tendresse. Elle a bien grandi depuis l’été dernier, pensa-t-il ? Cornelia, sa nièce, la fille de son frère Charles, était en vacances chez lui depuis peu. Sa vivacité naturelle, sa spontanéité, et une petite voix fluette qui n’allait pas tarder à s’épanouir, amusaient l’artiste. Elle lui faisait penser à ces jeunes oisillons qu’il apercevait parfois au bord du nid, dans des trous de rochers le long de la côte : fragiles mais déjà prêts à affronter la vie.
L’artiste, célibataire endurci, appréciait cette jeune présence féminine dont les rires incessants réveillaient la grande maison perdue dans la lande. Comme chaque année, ses parents s’en étaient débarrassés : « On t’envoie à Prout’s Neck, chez ton oncle. L’air marin te fera le plus grand bien. Et, surtout, n’ennuie pas Winslow ! C’est un grand peintre, il a besoin de calme. »
Cornelia s’approcha du chevalet et toisa Winslow en se dandinant sur un pied comme elle aimait le faire lorsque elle avait une pensée en tête.
- Arrête de travailler, oncle ! Tu vois bien qu’il fait nuit. Tu reprendras demain matin. Allez ! Suis-moi !
Par expérience, Winslow savait que la fillette ne le lâcherait pas tant qu’il n’aurait pas posé son matériel. Aussi têtue que son père cette gamine… De toute façon, elle avait raison, l’obscurité était tombée et il ne distinguait plus les couleurs sur sa palette.
- Que se passe-t-il de si important ? Tu es entrée comme une furie. Tu as croisé un fantôme… ou le diable…
- Oncle, cela se passe à la crique rocheuse, face à la mer. Il n’y a jamais personne habituellement… Ce soir…
- Des rochers ! Tu me déranges en pleine nuit pour aller voir des rochers ! Ta journée passée à courir comme une folle le long de la côte t’a fatiguée ma fille. Tu ferais mieux d’aller te coucher. Et moi aussi…
Cornelia attrapa la main de son oncle d’un geste ferme et l’entraîna.
Winslow maugréa tout le long du chemin sinueux qui descendait vers la mer. Il marchait derrière Cornelia. Sa jupe, cintrée aux hanches, laissait deviner des formes nouvelles qu’il n’avait pas encore remarquées. Il se fit la réflexion que sa nièce devenait une jeune fille. Reviendrait-elle le voir l’année prochaine ? Cette région sauvage de l’Etat du Maine avec ses longues côtes déchiquetées et désertes était peu souriante pour une adolescente qui avait besoin de s’amuser. Occupé toute la journée à croquer la nature environnante, il n’avait guère le temps de s’occuper d’elle.

Winslow Homer - Nuit d’été, 1890, Paris, Musée d’Orsay
L’océan craquait bruyamment. Dans cette région, le climat d’une grande rudesse une bonne partie de l’année, s’était offert une soirée d’une douceur exceptionnelle. La lune, gros phare immobile dans le ciel noir, éclairait les flots de lueurs scintillantes. Les vagues se soulevaient, balançaient, hésitaient immobiles, puis se cassaient en se fracassant sur les énormes rochers. Des jets d’écume giclaient en l’air.
Le spectacle était grandiose. La mer était éclairée comme en plein jour. Près du bord, une main invisible agitait l’eau bleutée de tremblements argentés qui se dissolvaient dans les vagues sombres, puis réapparaissaient plus loin dans un mouvement ondulatoire. Ombres chinoises, quelques personnes assises sur les rochers se détachaient dans la lumière.
Winslow contemplait la scène d’un œil gourmand. Il appréciait en connaisseur chaque nuance de cette étendue liquide qui l’attirait et l’éblouissait.
- Regarde !
D’un geste du bras, Cornelia indiqua un grand espace aménagé en terrasse face à la mer. Deux silhouettes fantomatiques semblaient soudées l’une à l’autre : taches floues baignées d’ombre et de lumière.
Un violon jouait une musique entraînante. Winslow et Cornelia s’approchèrent et s’assirent dans l’herbe.
Vue de près, les taches se transformaient en jeunes filles. Etroitement enlacées, elles dansaient le long du rivage. Leurs longues robes flottaient autour d’elles, les unissant dans un même drapé.
Que faisait-elle à cette heure à tourner dans cette lumière crépusculaire, se demanda Winslow ?
- Alors, oncle ! N’est-ce pas beau ?
Winslow ne répondit pas. L’impression visuelle était saisissante. L’océan, comme mu par une force incontrôlable, semblait accompagner les danseuses. Les vagues se soulevaient et redescendaient au même rythme que la musique. Une tendre complicité reliait les puissances de la nature à deux jeunes filles tourbillonnant indéfiniment.
- Alors, oncle, insista Cornelia !
- C’est…
Le peintre fouilla dans sa poche. Il sortit le carnet de croquis qui ne le quittait jamais. Il fallait faire vite.
Les jeunes femmes, les yeux fermés, étaient seules au monde, transfigurées. Une grâce intérieure irradiait leurs visages. Derrière elles, une vague énorme monta dans le ciel, puis s’élargit d’une auréole d’écume au-dessus de leurs têtes.
Winslow savait qu’il tenait le tableau de sa vie. En dessinant, il s’efforçait d’imprégner son cerveau des couleurs, de la lumière, des courbes des femmes, qu’il reproduirait demain sur la toile. Retrouverait-il un jour une image d’une telle puissance poétique ?
Brusquement, le violon cessa de jouer. Le couple continua à tourner un long moment. Puis les yeux s’éveillèrent, les pas ralentirent et s’arrêtèrent. Les femmes se désunirent comme à regret.
Le mécanisme, un instant déréglé des vagues, reprit un mouvement naturel.
Winslow rangea son carnet. Il attira sa nièce vers lui et l’embrassa affectueusement.
- Cornelia… Merci… Je n’oublierai jamais l’image que tu m’as offerte.
La fillette regardait son oncle, émue et heureuse.
Winslow murmura :
- La poésie, Cornelia… La poésie…
Alain
J’ai une photo de Winslow Homer sous les yeux : bel homme, costume élégant, grosse moustache plantée dans un visage fin, un regard triste, le front effacé par un canotier de dandy.
De nos jours, cet artiste est considéré comme un des plus grand peintre des Etats-Unis.
Difficile de faire plus poétique que la vision de ce couple bercé par les flots. Monet lui-même admira cette peinture qui obtint une médaille d’or à l’Exposition universelle parisienne de 1900. L’Etat français l’acheta et on peut l’admirer aujourd’hui au Musée d’Orsay à Paris.
Les aquarelles comptent parmi les plus éclatantes réussites de ce peintre de grand talent.

Le Port de Gloucester, 1873, aquarelle et gouache sur papier 24 x 34 cm, Collection privée
Transparence, fluidité, vibrations lumineuses

Les feux du couchant, 1880, aquarelle sur papier 25 x 34 cm, Greensburg Pensylvanie, Westmoreland Museum of American Art
Un coucher de soleil incendiaire. Le voilier va-t-il se consumer dans les flammes ?

Voilier et feux d’artifice du 4 juillet, 1880, aquarelle et gouache su papier 24 x 35 cm, Cambridge, Harvard University Art Museum
Le feu d’artifice est devant nous, intense. La fumée envahit le ciel et l’eau, estompant le voilier et l’horizon au loin. Les fusées explosent. Le bruit des détonations raisonne dans nos oreilles. Une symphonie en noir et orange…

Elles sont vraies ces femmes du village de pêcheurs de Cullercoats en Angleterre. Leurs valeurs sont le travail, le courage, dans une vie de rudesse dont le sort dépend entièrement des ressources de la mer. En les croquant, Homer a du penser aux toiles de paysans peintes par Millet (l’Angélus, les Glaneuses) qu’il connut en 1867 en France.
Jeunes femmes de pêcheurs sur la plage de Tynemouth, 1884, fusain et rehauts de craie 58 x 44 cm, Hardford, Connectitut, Wadsworth Atheneum Museum of Art
11:15 Publié dans ECRIRE LA PEINTURE, nouvelles (30), Homer Winslow (1) | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, winslow homer |
01 juillet 2007
Le Clos Normand, un jardin à Giverny - MONET Claude, 1900
La maison rose

Au moins 300 mètres de queue… Une bonne heure d’attente… J’en étais sûr… Giverny c’est l’enfer !
Pourtant, je m’arrange toujours pour y aller en semaine. Je repère une journée où la météo est favorable. Le casse-croûte, la bouteille d’eau et c’est parti. Une heure et demie de route, les boucles de la Seine, Vernon, le pont sur la droite qui enjambe le fleuve. Une petite route serpente ensuite directement jusqu’au vaste parking du musée.
Je suis arrivé sur le coup de midi. La bonne heure… Et voilà le résultat ! Je me retrouve dans une file indéfinie, coincé entre un groupe de scolaires allemands qui me hurlent dans les oreilles et des japonais bardés de caméscopes et appareils photos miniatures. Les gens du « Soleil levant » arborent un sourire zen qui m’irrite.
Je me résigne à une attente forcée. Des accents américains que je connais bien arrivent jusqu’à moi. Ces américains… Il y a toujours une flopée de touristes américains à Giverny. Ils font coup double : ils visitent le Musée d’Art Américain et se rendent ensuite à la maison de Monet située à peine 200 mètres plus loin.
Je repense à la photo…
Il y a un instant, je déambulais tranquillement sur le petit chemin bordé de fleurs qui mène à la maison de l’artiste, lorsqu’une jeune américaine, un reflex Canon en main, m’avait apostrophé dans un français imprécis :
- Pouvez-vous faire photo devant maison de Monet ?
Interloqué, je m’étais demandé pourquoi elle était plantée devant une vieille bicoque en ruine. Dans mon meilleur anglais, j’avais essayé de lui faire comprendre son erreur :
- It is not the Monet’s house ! The good one is one hundred meters over there.
- Non ! Je suis sûr ! C’est vraie maison !
La pauvre ! Elle était certaine que la maison de Monet ne pouvait, compte tenu de son ancienneté, qu’être délabrée, au bord de l’effondrement, et non la belle maison soigneusement crépie de rose devant laquelle je poirotais actuellement. Devant son obstination, je n’avais pas insisté, avais saisi l’appareil photo et l'avais immortalisée devant la ruine. De toute façon, le souvenir restera le même et ses futurs enfants ne verront pas la différence sur la photo… Ces américains, je les adore !
La file a pas mal avancé. J’entre enfin dans le musée, requinqué.
- Messieurs dames, nous sommes désolés de vous faire savoir que le jardin d’eau est fermé pour travaux. Le ticket de l’entrée n’est valable que pour le jardin de fleurs.
Un homme en chemisette d’un bleu délavé envoie cette annonce à chaque visage qui s’encadre dans la porte d’entrée. Les japonais n’ont rien compris à l'annonce et sourient toujours béatement. Les allemands se marrent, indifférents.
Lamentable… J’ai attendu plus d’une heure pour ça… Dire que je viens essentiellement pour revoir les nymphéas que Monet a immortalisés dans le monde entier... Quand les touristes japonais vont comprendre que l'étang n'est pas accessible, leur sourire va se figer… De plus, ils vont louper le fameux pont japonais…
La journée commence bien… J’y suis, j’y reste ! Gonflés… ils n’ont même pas baissé le prix de l’entrée ! J’ai envie de taper sur le caissier. Je me retiens et paye.
Je m’efforce de me calmer et me dirige vers le côté jardin de la maison du peintre.

C’est un curieux jardin. Il me surprend à chaque visite. J’en ai vu des jardins : des français réguliers et taillés de près, des « mixed borders » à l’anglaise, des méditerranéens luxuriants, sans compter les joyeux petits jardins de curés. Ce jardin là à une bobine différente des autres. Unique…
Des fleurs de toutes sortes et de tous formats se sont données rendez-vous ici. Les annuelles se mêlent aux vivaces, les fleurs les plus simples fréquentent les variétés les plus recherchées. Dahlias, campanules, rosiers, sauges, soucis, pavots, soleils, marguerites, lys… forment une palette multicolore où toutes les teintes se côtoient de façon un peu désordonnée.
La maison rose rougit sous les lueurs de feux du massif de géraniums à ses pieds. Je descends l’allée extérieure qui mène habituellement à l’étang. J’enrage encore d’être privé des nénuphars et des effets de transparences que le peintre copiait inlassablement.
La dernière fois que j'étais venu, un alsacien en visite à Giverny m’avait demandé avec un fort accent :
- Monet a vraiment souhaité cet étrange jardin ?
Je connaissais bien l’historique du jardin. Je répondis sans hésiter :
- Il a tout pensé ! Monet était un peintre jardinier, fou de fleurs. C’est l’œuvre d’une vie. Lorsqu’il s’installa ici il y
avait un verger de pommiers que l’on appelait le Clos Normand. Il arracha les arbres et créa son jardin en s’inspirant des traditions de jardins françaises, italiennes et anglaises. Cela donne le résultat original qui est sous vos yeux : un dessin en lignes droites avec des surfaces tirées au cordeau. Des arbustes et rosiers grimpants donnent du volume dans les plates-bandes. Les nombreuses variétés de fleurs posées de-ci de-là apportent la touche de folie de l’artiste… Vous n’aimez pas ?
L’alsacien n’avait pas répondu. Son regard explorait le foisonnement floral du décor. Il paraissait un peu perdu. J’insistai :
- Vous savez, monsieur, les taches de couleurs ne sont pas posées au hasard ! Monet les orchestrait et reproduisait ensuite sur ses toiles toute cette beauté qui l’entourait.
Mon interlocuteur se tripotait le nez avec application, peu attentif à mes explications. Il semblait pressé de continuer l’exploration du jardin. J’eus le tort de continuer à faire étalage de mes connaissances.

Claude Monet : Le jardin de Monet à Giverny, 1900, huile sur toile 81 x 92 cm, Paris, Musée d’Orsay
- L’artiste aimait peindre plusieurs toiles en même temps. Cela lui permettait de saisir les variations de la lumière aux diverses heures du jour. Vous devez sûrement connaître les « séries » qu’il réalisa sur le thème des meules, des peupliers, des matinées sur la Seine et, surtout, ses fameuses cathédrales de Rouen. Ces cathédrales… Il s’est usé les yeux à guetter des journées entières les moindres changements lumineux sur les vieilles pierres du monument ! ».
L’alsacien peu intéressé par mon discours trop savant m’avait laissé en plan sans le moindre remerciement. Il s’était rapidement éloigné dans le jardin. L’ingratitude humaine…

Claude Monet : Une allée du jardin de Monet, Giverny, 1901, huile sur toile 80 x 92 cm, Vienne, The Österreichische Galerie
Je contourne le jardin par le bas. Les allées intérieures sont réservées aux jardiniers. Installés devant l’allée centrale, les japonais mitraillent à tout va. Cette large allée est la plus belle du jardin. D’énormes roses grimpantes courent sur des arceaux en formant une voûte qui s’allonge jusqu’à la maison rose au fond. Des capucines orangées enflamment le sol.
Devant moi, des enfants prennent quelques marguerites. C’est interdit. Le « solitaire de Giverny » les aurait certainement laissé faire. Il aimait les enfants. Savent-ils qu’ils cueillent des fleurs dans le jardin du « père de l’impressionnisme » ?
J’ai fait le grand to
ur et me dirige vers la haute verrière qui servait d’atelier à l’artiste. Dans un poulailler, des volatiles se poursuivent en caquetant.
Monet apprécierait son jardin aujourd’hui. Hormis les touristes qui arpentent les allées, l’ambiance que j’ai vue sur des photos anciennes est intacte. Le décor a gardé ce côté désuet d'autrefois. J’imagine le vieux peintre assis sur ce banc devant l’atelier, fumant sa pipe en attendant qu’Alice l’appelle pour le repas...
Je sors.
Claude Monet : Le jardin de Monet à Giverny, 1895, huile sur toile 81 x 92 cm, Zurich, Collection EG Bührle
Les japonais rassasiés de photos sont en grande discussion sur le terre-plein faisant face du musée. L’un d’entre eux, petit, la figure mangée par de grosses lunettes de myope, s’avance vers moi. Son français est incroyable.
- Savez-vous où est enterré le peintre Monet ?
- Oui ! L’artiste repose dans le cimetière du petit village de Giverny. Suivez le chemin jusqu’à l’église à environ 800 mètres. La tombe est face à l’église. Vous la reconnaîtrez, c’est un grand monument sur la droite lorsque l’on monte vers l’entrée du cimetière. Il y a toujours du monde et souvent des fleurs… Vous aimez notre grand peintre national ?
- Si je l’aime ? Au Japon, Monet est considéré comme le peintre de la lumière. C’est un immense artiste. Nous sommes venus en France exprès pour lui et ses amis impressionnistes. Hier, nous étions au Musée d’Orsay où beaucoup de leurs toiles sont exposées. Quelle émotion ! Notre seul regret est de ne pas avoir vu le jardin d’eau. Les Nymphéas...
Le petit homme ne savait comment me remercier pour mon aide. Il voulut absolument me prendre en photo pour le souvenir.
Il partit avec ses amis dans la direction que je lui avais indiquée. Soudainement, il se retourna et courut vers moi.
- Donnez-moi votre adresse, je vous enverrai la photo !
Alain
Monet vivra 40 ans à Giverny, de 1883 à sa mort en 1926. Peu après son arrivée, de nombreux peintres étrangers, essentiellement américains, s’installeront au village. La réputation de Monet et surtout les paysages et la lumière changeante de la
Normandie les attiraient.
Durant une trentaine d’années, Giverny deviendra une importante colonie d’artistes. Monet se plaindra d’ailleurs parfois de ne pas pouvoir faire la moindre esquisse dans la campagne « sans se retrouver entouré de curieux ».
15:50 Publié dans ECRIRE LA PEINTURE, nouvelles (30), HISTOIRES DE MUSEES (6), Monet Claude (6) | Commentaires (34) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, monet, giverny |
07 juin 2007
La guinguette - RENOIR Pierre Auguste, 1893
Danse au bord de l'eau

Renoir : La danse à Bougival, 1883, huile sur toile 98 x 182 cm, Boston, Museum of Fine Arts
La guinguette se nichait, à l’abri des regards, dans un bois d’acacias proche de l’eau. Des tables étaient disséminées sous les arbres. Sur un large espace aménagé au centre, quelques danseurs tournaient lentement. Un jeune serveur nous guida vers une table éloignée. Il y avait encore peu de monde. Je remarquai que l’orchestre était composé d’un piano, d’un violon tenu par une jeune femme un peu triste, et d’un piston. Les trois musiciens, habillés de maillots rayés à manches, façon canotier, jouaient une valse molle.
- Je vous conseille le cidre fabriqué dans la région. Il est un peu aigre mais, bien frais, il est agréable à boire, dit Alice en s’asseyant.
Nous commandâmes du cidre. C’est Alice qui avait insisté pour que je vienne malgré mes refus répétés. Je dansais si mal. Rose, son amie, l’accompagnait. Elles étaient journalières toutes les deux et travaillaient dans des fermes voisines. Elles venaient tous les jeudis dans cette guinguette des bords de l’Oise. La musique leur faisait oublier la dureté de leur condition.
Je surmontai ma timidité et lançai un regard malicieux à Rose.
- Alice m’avait dit que vous étiez jolie ! C’est mieux que cela… Ce prénom vous va à ravir ! Une rose fraîchement éclose qui ne demande qu’à s’épanouir… Allez-vous ouvrir vos pétales pour nous ce soir, charmante demoiselle ?
- Je n’ouvre pas mes pétales au premier venu, répondit-elle d’un ton sec. Et n’oubliez pas, monsieur, que la rose a des piquants. Et les miens peuvent parfois laisser des traces profondes.
Mon humour lui déplaisait. J’adressai une grimace à Alice.
La guinguette se remplissait. Les consommateurs s’interpellaient de table en table. Toute la jeunesse des environs venait se divertir ici : des ouvriers, des employés des chemins de fer, des artisans et beaucoup de cultivateurs que l’on reconnaissait à leur peau tannée. Une tablée se mit à taper violemment sur la table en hurlant : « Une polka… une polka… une polka… »
Le rythme de la musique augmenta. Rose posa sa main sur mon bras.
- On y va, monsieur ? Montrez-moi ce que vous savez faire !
Elle sentit la crispation qui montait dans mon bras. Je ne connaissais pas le moindre pas de cette danse. Alice avait dû renseigner son amie de mes appréhensions. Elle voulait me tester.
- Ne craignez rien ! La polka est facile ! Tout le monde apprécie cette danse pleine d’entrain.
Elle m’entraîna derrière elle sans me laisser le temps de réfléchir.
- Je vous montre d’abord ! Vous lancez votre pied droit en avant, suivez ensuite par deux pas saccadés du pied gauche marqué par un double appel du talon, et vous repartez en tournant rapidement.
Elle décomposa le mouvement plusieurs fois pour que je m’en imprègne. Elle dirigea ensuite ma main droite sur ses hanches, m’attrapa par le cou et serra fermement ma main libre.
- Allez-y ! Répétez le geste plusieurs fois… lentement. Je vous suis en imprimant la bonne cadence.
Je la laissais diriger la manœuvre. Je ne possédais aucune souplesse et cela se voyait. Elle me tirait, tournait, accentuait le pas exprès. Je n’arrivais pas à sautiller au même rythme que cette musique trop rapide pour moi. Plusieurs fois, en tentant de virer sur un appel de pied mal engagé, j’accrochai la pointe des chaussures de Rose qui eut un rictus d’agacement. Le souvenir de ma première danse à 15 ans dans ce bal de village, me revint en mémoire. Mon sabot avait failli casser le tibia de la malheureuse jeune paysanne qui était devant moi. J’en avais encore honte aujourd’hui.
- Si vous continuez à ne pas suivre mes conseils, je vous laisse tomber, monsieur ! Détendez-vous ! Vous connaissez le pas maintenant. Et bien, laissez-vous aller, vos jambes suivront naturellement le rythme de l’orchestre !
Progressivement, je finis par me laisser gagner par la gaîté et la vigueur de la musique. Je sentais la chaleur du corps de Rose près du mien. Je serrai ses hanches un peu plus fort tout en évitant de penser à mes pas. Son regard ne lâchait pas le mien et me donnait confiance. J’étais bien contre elle. Mes jambes devinrent moins raides, plus dociles. J’appréciais le plaisir, nouveau pour moi, de tourner avec une femme. La musique s’accéléra. Emporté dans l’ambiance, j’arrivais à suivre le rythme endiablé.
L’orchestre s’arrêta. Les danseurs essoufflés retournèrent à leurs tables. J’étais en eau. Rose était aussi fraîche qu’une fleur cueillie du matin. Elle me regarda, satisfaite de son nouvel élève.
- Vous voyez, monsieur, il suffisait de suivre la musique !
Elle tourna son joli nez pointu vers un convive installé à une autre table et lui envoya des signes amicaux.
La violoniste et le pianiste attaquèrent une valse. Je ne m’étais pas trop mal tiré de la polka, mais la valse ce n’était pas pour moi. Cela tournait trop. Et puis, les valseurs dégageaient une grâce que je n’avais pas.
Rose vida son verre de cidre et s’apprêtait, faute de cavalier, à valser avec Alice, lorsqu’un homme élégant, en costume sombre et canotier, la barbe bien taillée, s’approcha de notre table. Il était brun, beau garçon, les traits plus fins que les gars de la région. Il sourit à Rose.
- Vous m’accordez cette valse, mademoiselle ?
- Euh… Oui… dit-elle, surprise.
Elle se leva, intimidée par la prestance de l’homme. Il lui prit la main et elle le suivit vers le centre de la piste.

Renoir : La danse à la campagne, 1883, huile sur toile 90 x 180 cm, Paris, Musée d’Orsay
L’homme était un bon danseur. Le couple tournait lentement en décomposant le mouvement avec élégance. Les pas s’emboîtaient sans à coup. Rose avait gardé son éventail dans la main droite. Le garçon lui tenait la main très haute en l’air, son autre main lui enveloppant le dos pour la maintenir contre lui. Rose agrippait l’épaule du garçon et se laissait emporter, les yeux fermés. Sa capeline rouge accrochée à son cou par un ruban jetait des reflets chauds sur ses joues. Sa robe blanche pailletée de fleurs roses, collée contre le costume bleu foncé de son cavalier, envoyait des reflets argentés.
La violoniste haussa le rythme de la valse, ce qui eut pour effet d’éliminer les plus mauvais danseurs qui retournèrent s’asseoir. L’homme et Rose allaient de plus en plus vite, le corps bien droit, lovés l’un contre l’autre, ne formant plus qu’un. Les pieds soudés tourbillonnaient, leur donnant l'apparence d'une toupie humaine incontrôlable. Ils volaient littéralement sans presque toucher le sol. On ne voyait plus qu’eux voltigeant indéfiniment. C’était un couple superbe. La valse les emportait dans un univers de solitude. Le canotier de l’homme roula sur le sol. Tout le monde les regardait. Lorsque l’orchestre s’arrêta de jouer, j’applaudis spontanément.
Ils revinrent s’asseoir à notre table. Les pommettes colorées de Rose avaient viré au rouge bonbon.
- Vous avez été magnifiques, dis-je, excité par ce spectacle somptueux ! Lorsqu’elle atteint un tel niveau, la danse est un art. Je vous envie. Vous voguiez sur autre planète.
L’homme, inconsciemment, tenait encore la main de Rose dans la sienne. Leur osmose avait été si grande qu’ils ne s’étaient pas séparés. Ils refirent surface progressivement, déçus de ne pouvoir rester dans ces nuages qui leur appartenaient. Il lâcha la main de la jeune femme et se leva pour appeler le serveur. Il commanda la fameuse friture de goujons de la maison avec un vin de chablis sec. Il m’apostropha :
- Vous n’avez pas été tenté par la valse, monsieur ? Dommage pour vous… votre amie est une merveilleuse partenaire. Elle est d’une telle légèreté… Ce ne sont pas des pieds qui la portent, mais des ailes…
Le serveur déboucha la bouteille. Le vin avait une belle couleur dorée. La friture, croustillante juste comme il faut, accompagnée de tranches de pain bis recouvertes du beurre de la région, était un régal. Le sourire béat de Rose indiquait qu’elle planait encore dans une atmosphère irréelle. Je lui servis un verre de vin blanc dont elle but une gorgée.
- Je m’appelle Rose, lança-t-elle au garçon qui la regardait avec tendresse…
Alain

En 1883, Renoir peindra trois panneaux de même format sur le thème de la danse qui comptent parmi ses plus belles œuvres. Suzanne Valadon, modèle et peintre, mère de Maurice Utrillo, posera pour les deux premiers : "La danse à Bougival" et "La danse à la campagne". Madame Renoir posera pour le troisième : "La danse à la ville".
Renoir : La danse à la ville, 1883, huile sur toile 90 x 180 cm, Paris, Musée d’Orsay
12:40 Publié dans ECRIRE LA PEINTURE, nouvelles (30), Renoir Pierre (2) | Commentaires (25) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, renoir, impressionnistes, guinguettes |

