08 février 2008

Vermeer. L'expo... 4/4

 

Une perle brille dans l'ombre 

 

 

Jeudi 16 mai 1996

 

     Mon tête-à-tête avec La dentellière avait dû s’éterniser car Flo, debout, appuyée contre un mur, commençait sérieusement à s’impatienter. Et je savais, par expérience, qu’elle n’aimait pas attendre. Encore troublé par la vision de la jeune femme que je venais de quitter, je la distinguais mal.

     Le visage de Flo, estompé, perçait une brume dorée, irréelle, enflammant le mur vert derrière elle… Des bouffées d’optimisme me submergeaient. Une sorte de jouissance paisible, un de ces instants de bonheur fugitif que l’on ressent parfois sans trop savoir pourquoi. 

 

     Agacée par ma mine éthérée, elle agrippe fermement ma main et s’engouffre à grandes enjambées dans le couloir libéré au centre de la pièce. La vision du jean délavé du binoclard me sort quelque peu de mon agréable torpeur.

      Fini les propos bruyants et les regards désapprobateurs devant La Laitière, au début de l'expo. Je le vois de profil, très sérieux. Il s’est fondu dans l’anonymat des autres visiteurs et examine de près une toile qui semble le combler. Je m’approche intéressé. Il a retenu ma leçon car il a le nez carrément sur le verre qui protège La jeune fille au chapeau rouge. Il va avoir des ennuis avec la surveillance de l’expo, pensai-je ?

     Je m’adressai à Flo :

     - Je vais essayer de m’approcher de mon ami français. Il a mordu à l’hameçon. Je t’avais bien dit que Vermeer finirait par l’emporter ! Pendant ce temps, va voir La lettre d’amour sur la droite, à côté de la fenêtre, il y a moins de monde et le tableau est plus grand. Il va t’étonner. Il est conçu comme une pièce de théâtre que l’on regarde des coulisses. Je viendrai te rejoindre.

     Pendant que Flo docile se dirige mollement vers La lettre d’amour, je m’installe incognito à côté du binoclard. Les autres membres de son groupe manifestent leur lassitude. Mais pas lui. Il a même décroché son bras du cou de sa compagne pour être plus à l’aise dans sa réflexion contemplative.

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     - Vous avez senti l’importance de cette toile, lui dis-je un brin moqueur ? Dire qu’elle a failli ne pas être attribuée à Vermeer ! Difficile de ne pas reconnaître la patte de l’artiste… Tout le talent du peintre est condensé dans ce petit portrait.

     L’homme était décomposé.

     - Vous aviez raison tout à l’heure, balbutia-t-il le regard accroché sur la jeune fille. Cet homme est un diable qui nous enserre dans ses griffes et ne nous lâche plus. Non seulement, comme vous le disiez, c’est bien un vrai « impressionniste », mais il est meilleur qu’eux…

     Inconsciemment, il saisit mon bras.

   291c3d7b4d6089542c01a1d51699ee46.png  - Tout est admirablement peint : ce saisissant contraste de rouge vif et de bleu froid… les reflets subtils renvoyés par l’étrange chapeau à plumes rouge orangé sur les joues… l’empâtement blanc pur brossé vigoureusement sous le menton pour animer le visage… tous ces rehauts clairs comme des gouttes de rosée, sur la robe, le chapeau, le visage et la tête de lion tout en bas… Vermeer est un magicien !

     Ce type remontait dans mon estime. La fascination s’était installée. Il va avoir du mal à s’en débarrasser, pensai-je, heureux pour lui.

     - Je n’ai plus rien à vous apprendre, dis-je satisfait. Vous êtes entré dans son monde de lumière. Sûr que cette exposition restera gravée dans votre mémoire ! Si vous n’avez pas vu La dentellière, hâtez-vous d’y aller. C’est du même tonneau ! Avant de sortir, ne manquez surtout pas la lumineuse Jeune fille à la perle appelée la  « Joconde du Nord ». C’est le clou de l’expo !

 

     Flo ne semblait pas très emballée par l’originale scène intimiste de La lettre d’amour. La fatigue déjà ? C’était la fin de l’expo et sa concentration retombait.

     - Encore un petit effort. Cette toile en vaut vraiment la peine. L’expo se termine, tu vas bientôt pouvoir te reposer.

     Son regard clair me fixait, peu convaincu.

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     - Imagine-toi que tu es au théâtre. Une porte entrouverte dans un sombre réduit à balais débouche sur une pièce éclairée occupée par deux jeunes femmes. Tu es cachée dans la pénombre du réduit et tu observes. Une sorte de voyeuse…  Pour une fois, c’est à une scène amusante à laquelle l’artiste nous convie. La maîtresse, portant une robe jaune bordée d’hermine est tranquillement assise en train de jouer d’un instrument de musique lorsque sa servante lui apporte une lettre. Est-ce un message de rupture de son amant ? Son visage inquiet interroge la servante. Celle-ci, joviale, a un sourire confiant et, curieuse, a décidé de laisser en plan son travail jusqu’à l’ouverture de la lettre… Epatant ce face à face psychologique entre ces deux femmes, ne trouves-tu pas ?

     L’aspect définitivement éteint, au bord de la défaillance, de Flo acheva de me convaincre de la faiblesse actuelle de son niveau de réceptivité. Je la soutins fermement et décidai de faire l’impasse sur les tableaux de la dernière période du peintre après les années 1670.

     Nous nous dirigeâmes tout droit vers La jeune fille à la perle qui concentrait toutes les attentions.

     La jeune fille sur papier glacé que j’examinais chez moi avant de partir était devant moi grandeur nature, chaleureuse, souriante, dans l’éclat de sa jeunesse insolente.

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     Je n’ai jamais vu une peinture d’une telle beauté. Même si l’exposition n’avait présenté que ce seul tableau, je me serais déplacé ! Vermeer a tout donné dans ce portrait. Il est au top de son art. Le visage lumineux aux contours indécis de la jeune femme rayonne littéralement sur ce fond sombre. Le turban exotique bleu enserrant sa tête lui donne un aspect intemporel, mystérieux… Ce regard ? Quelque chose d’indéfinissable s’en dégage…09b96a45815e4c2378e5d9a04c318c6c.png

     J’avais le sentiment que tous ceux qui assistaient à ce spectacle étaient dans le même état d’esprit que moi. L’enchantement ressenti devant les toiles précédentes n’était plus le même. Cette fois, les gens étaient comme chloroformés, anesthésiés, les yeux rivés sur cette vision étrange. J’apercevais mon compatriote français, pétrifié, le regard dans le vide. Même Flo retrouva, un instant, ses forces abandonnées.

     Que dire devant un tel spectacle ? Les mots ne sont pas à la hauteur de ce que l’on ressent. Même si l’on ne s’intéresse pas à la peinture, l’on devient captif des yeux translucides de la jeune fille. Le pire des monstres est obligé de tomber sous le charme s’il lui reste un minimum de sensibilité. Dans le cas contraire, il est irrécupérable.

     Nous restâmes un long moment immobiles.

     Flo me jeta un regard de détresse.

      Je m’éloignai à regret. C’était peut-être la dernière fois que je la voyais ? A distance, je me retournai : les reflets blancs des ses prunelles et de la perle accrochée à son oreille continuaient d’irradier dans la pénombre…

 

     A la sortie, les visiteurs sont plus diserts. Des exclamations explosent de tous côtés. Je commence seulement à ressentir la fatigue.

     Je montre à Flo une opulente banquette ronde installée au milieu du grand hall de l’étage. Harassée, elle s’écrase la tête en arrière en fermant les yeux.

     Je tente de remettre de l’ordre dans mes pensées agitées. L’émotion est vive. Je n’ai jamais ressenti cela à la sortie d’une expo. J’ai la sensation que Vermeer fait partie de mon être intime, de ma famille très proche. Toutes ses œuvres m’appartiennent également… La jeune fille à la perle, je l’aurais peinte comme lui… pareil… avec le même sourire fragile et cette pointe de séduction innocente dans le regard.

     Je baigne dans un océan de tendresse dont les vagues m’emportent loin, très loin, vers un lieu inaccessible…

   

     Une lourde claque sur la cuisse me fit sursauter.

     - On y va, me dit Flo brutalement, bizarrement remise de son état semi comateux !

     Je me levai et pris la direction de l’escalier en pestant intérieurement contre le manque de sens poétique de cette femme.

 

                                                                                                                                    Alain

 

     Fin… Après ces quatre épisodes consacrés à Vermeer, vous aurez certainement compris que j’aime tout particulièrement ce peintre. Un rapport quasi filial… 

      Il y a tellement à dire sur chaque toile que j’aurais pu faire beaucoup plus long. Je plaisante… Néanmoins, vous avez eu droit à un survol rapide d’une grande partie de l’œuvre de l’artiste.

     Ai-je réussi à vous faire partager la passion que j’éprouve pour Vermeer ? Si un peintre développe en vous un tel sentiment, faîtes-moi le connaître.

 

         A l’occasion de cette exposition qui eut lieu en 1996, les 3 tableaux appartenant au Mauritshuis furent restaurés et la merveilleuse Jeune fille à la perle retrouva sa pureté originelle.

 

Johannes Vermeer

·        La jeune fille au chapeau rouge, 1665, huile sur panneau en bois 22 x 18 cm – washington, National Gallery of Art

·        La lettre d’amour, 1669, huile sur toile 44 x 38 cm – Amsterdam, Rijksmuseum

·        La jeune fille à la perle, 1665, huile sur toile 44 x 39 cm – La Haye, Cabinet Royal de peinture Mauritshuis

Photos:  http://www.wga.hu/index1.html                                               

 

21 janvier 2008

Vermeer. L'expo... 3/4

 

Les femmes du peintre 

 

 

Jeudi 16 mai 1996

 

     La passe d’armes que je venais d’avoir avec le binoclard devant La laitière avait complètement retourné Flo qui me regardait, atterrée. Elle ne reconnaissait plus la personne calme et discrète qu’elle connaissait.

     - Tu as fait un peu fort avec cet homme, me dit-elle, contrariée.

     Je ressentais un vague sentiment de malaise. Elle avait raison, j’avais bousculé ce garçon sans raison. Pourquoi m’étais-je laissé emporté par ma passion pour ce peintre que je connaissais à peine il y a seulement six mois ?

     Depuis mon face-à-face au Louvre devant La dentellière, celle-ci n’avait cessé de m’obséder. Une tache bleue et jaune en forme de dentellière s’était incrustée en moi et resurgissait constamment dans mes pensées. Mes rêves nocturnes étaient squattés et je nageais en  pleine confusion mentale. J’étais venu à La Haye pour tenter de comprendre.

     Je ne montrai rien de mes sentiments à Flo et lui envoyai sur un ton désinvolte :

     - Ne t’inquiètes pas, j’ai été un peu rude avec cet homme mais c’était pour son bien. Je suis sûr qu’il va regarder les toiles restantes avec un œil neuf. Avant la fin de l’après-midi, ces jeunes français auront ressenti cette émotion qui t’a laissé bouche bée devant la Vue de Delft. Simple, il suffit de se laisser aller !

     - Se laisser aller ! Tout est simple avec toi ! Les gens sont scotchés sur chaque toile et veulent profiter au maximum de cette expo… Comment peut-on se laisser aller alors qu’il faut se bagarrer pour approcher chaque tableau. Tout le monde ne possède pas tes talents de rugbyman !

     Elle s’installa face à moi :

     - Soyons clair Patrice… A compter de la prochaine toile, arrange-toi pour trouver la meilleure place possible. Ne t’occupe pas de moi. Ce n’est pas grave si ma petite taille me condamne à une vision réduite. Et ne te moque pas, tu n’es guère plus grand ! C’est pour toi que nous sommes venus, je serais trop déçue si tu repartais frustré de n’avoir pu apprécier totalement ces peintures qui te tiennent tant à cœur.

     Merveilleuse Flo. Je reconnaissais bien son esprit d’abnégation. Toujours prête à se sacrifier pour le plaisir de l’autre. Je la pris tendrement par les épaules.

     Nous nous dirigeâmes vers La leçon de musique.

     De biais, j’observai la toile. Nous arrivions vers le milieu de l’expo et les visiteurs se dispersaient plus rapidement devant chaque peinture. Ce magnifique tableau était aisément accessible. Plus aucun français à l’horizon ? Ils avaient dû s’expatrier vers d’autres toiles pour ne pas subir ma présence dérangeante.

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     Une femme joue du virginal dans un intérieur élégant sous le regard attentif d’un homme. Est-ce un professeur ou un amant ? La musique semble réunir les deux personnages dans une tendre complicité.

     Flo, agréablement surprise de pouvoir rester seule à mes côtés, accueillit avec plaisir mes commentaires discrets cette fois.

  b216005c8f556b5555a9682b5ef0181e.png   - Quelle finesse de coloris ! Vise la cruche blanche posée sur un tapis d’orient bariolé, c’est un petit bijou de délicatesse. Dans cette toile, des lignes de perspective partent dans tous les sens et se rejoignent en un point précis : le miroir au-dessus du visage de la jeune femme. C’est le point central de la toile. Approche-toi, tu verras que ce coquin de Vermeer a laissé une discrète signature dans le haut du miroir : les pieds de son chevalet sur lequel il est en train de peindre la scène. Il laisse percevoir sa présence sans se montrer…

     Pendant que Flo cherchait les lignes de perspective du tableau, j’en profitai pour scruter les alentours.

    

 Excellente idée ! Sur un même pan de mur, les organisateurs avaient accroché les quatre toiles de même format représentant des jeunes femmes seules, debout, pensives ; celles qui avaient été peintes au milieu de la période de pleine maturité du peintre, vers les années 1665.

     Je trouvai un endroit précis, placé dans la diagonale des quatre petits tableaux serrés à la même hauteur sur le mur, qui permettait de les découvrir d’un seul regard : En premier, La femme en bleu lisant une lettre, ensuite, La femme à la balance, La jeune femme à l’aiguière et, clôturant l’angle de la pièce, La jeune femme au collier de perles.

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      Sur le visage des visiteurs, je discernai une expression d’enchantement. Même les moins réceptifs d’entre eux avaient succombé au charme de ces créatures venues d’ailleurs.

     Flo arrivait à pas lents. Elle s’installa à mes côtés et dévisagea les quatre femmes.

     - Ces femmes méditatives sont superbement mises en valeurs, dit-elle. Ont-elles déjà été exposées côte à côte par le passé ?

     Je fis une moue d’ignorance.

     - Elles ont toutes été peintes vers la même période. Peut-être ont-elles séjourné ensemble encore fraîchement peintes dans l’atelier du maître ? A moins qu’elles ne se soient côtoyées à la vente aux enchères de la collection Jacob Dissius qui eut lieu à Amsterdam en mai 1696 ? Imagine… ce fils d’un imprimeur de Delft, vingt ans après la mort de Vermeer, possédait rien moins que 21 toiles. Presque la moitié de la production totale du maître ! Comment était-elles arrivées en sa possession ?

     La lumière de Vermeer gicle irréelle enveloppant les quatre jeunes femmes dans un même halo lumineux. Elles sont toutes occupées à une activité quotidienne : la lecture d’une lettre, la toilette, l'une d'elle pèse je ne sais quoi… L’harmonie est totale entre la perspective, les formes, les couleurs.

   328f69354943faaf43f4008ecb1660ea.jpg  - Ecoute le silence quasi religieux exhalé par les toiles, dis-je à Flo distraite par un individu mal intentionné qui lui faisait rideau.

     Je m’approchai de La femme à la balance. Un intérieur d’église ? Le visage de la jeune femme était transfiguré en pleine lumière alors que tout le reste était dans l’ombre. Son visage exprimait un sentiment intérieur : la dévotion, la compassion ? Un petit ventre rond orangé perçait sous sa veste. Elle attendait peut-être un des nombreux enfants du maître ?

     J’hésitai à m’éloigner. Je tendis une main moite à Flo et l’entraînai dans une autre pièce, plus petite, sur la gauche, où l’exposition se poursuivait et se terminait. Une petite pose aurait été la bienvenue, mais rien n’avait été prévu pour s’asseoir dans ce lieu exigu.

     Dans une encoignure, Le géographe paraît intimidé au milieu de toutes ces jolies 8cdf4fd4f5b6d9c9f9f5eb990187f7c7.pngfemmes qui lui font les yeux doux. La lumière solaire pénètre par les fenêtres sur la gauche, rebondit sur le devant de la veste bleue et rouge, dessine le beau profil du savant et écrase de  blancheur la carte étendue sur la table.

     Quel dommage que le Louvre, qui a gardé égoïstement L’Astronome, n’ai pas permis les retrouvailles de ces deux frères qui sont séparés depuis 1797, pensai-je ? Deux siècles… Je reconnaissais dans ce scientifique le même personnage que j’avais vu au Louvre. Je savais qu’il s’agissait d’un savant, ami de Vermeer. Il aurait posé pour les deux tableaux.

 

 

      Elle est là ! Je devinai, derrière ces crânes immobiles, la présence de la jeune femme qui m’avait incité à entreprendre ce voyage : La dentellière… C’était la plus petite toile de l’expo et, évidemment, comme les abeilles au Louvre il y a quelques mois, les gens étaient collés dessus pour mieux la contempler.

     Cette fois, toute possibilité d’approche semblait illusoire pour Flo qui, fatiguée, abandonna en rase campagne un combat par trop inégal. Elle s’exclama :

     - Je n’y vais pas ! C’est elle qui t’a incité à venir ici. Fonce !

     Deux coups de chance successifs se présentèrent : Une personne découragée qui n’apercevait que la moitié du tableau m’offrit spontanément son emplacement ; ensuite, je sentis une main légère posée sur mon bras ; un jeune garçon me dit : « allez-y monsieur, je vous la laisse ». Comment savait-il que j’étais français ? J’avançai perplexe.

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     L’effet est le même que lors de notre première rencontre ce jour froid de novembre au Louvre : une claque en jaune et bleu. Elle médite sur son ouvrage. Elle m’apparaît encore plus épanouie. L’air du pays sans doute. Les fils blancs et rouges s’échappent indéfiniment du sac à couture et se répandent sur le tapis verdâtre. La peinture est toujours floue, diluée… Plus rien n’existe autour de moi.

      Je ne voyais qu’elle et ses doigts si fins. Le temps s’était arrêté. Je flottais dans un monde où tout était facile, simple, à son image…

     Le face-à-face dura un long moment. Un choc en plein sur une vertèbre lombaire déjà douloureuse me ramena à la réalité. Les grands yeux verts effrontés d’une adolescente étaient plantés dans les miens. Je compris. Il fallait laisser la place à mon tour, le message de La dentellière ne m’était pas réservé.

 

A suivre...

                                                                                                                               Alain

 

Johannes Vermeer

 ·        La leçon de musique, 1662, huile sur toile 74 x 64 cm – Angleterre, Royal Collection, Palais de Buckingham

·        La femme en bleu lisant une lettre, 1663, huile sur toile 46 x 39 cm, Amsterdam, Rijskmuseum,

·        La femme à la balance, 1664, huile sur toile 40 x 35 cm, Washington, National Gallery of Art

·        La jeune femme à l’aiguière, 1665, huile sur toile 45 x 40 cm, New-york, Metropolitan Museum of Art

·        La jeune femme au collier de perles, 1665, huile sur toile 51 x 45 cm, Berlin, Staatliche Musen

·        Le géographe, 1668, huile sur toile 52 x 45 cm, Francfort, Städelsches Kunstinstitut am Main

·        La dentellière, 1669, huile sur toile 24 x 20 cm, Paris, Musée du Louvre

Photos : http://www.wga.hu/index1.html

 

 

 

02 janvier 2008

Vermeer. L'expo... 2/4

 

Aux lecteurs de passage ou à ceux qui s’égarent sur ce blog, je souhaite une excellente année 2008

 

 

Une servante célèbre

 

 

Jeudi 16 mai 1996.     

  

     Il faut se décider à quitter la Vue de Delft. Les touristes basanés, qui n’ont toujours pas digéré de s’être laissés surprendre, n’attendent que çà pour prendre notre place. Je fais un signe à une Flo extatique qui est maintenant complètement imprégnée par le tableau et n’arrive plus à s’en détacher. Nous partons le plus discrètement possible. La foule se referme derrière nous.

     Je fais le point avant de continuer la visite :

     - On va attaquer la période que je préfère. C’est la plus connue du peintre, les tableaux de genre, intimistes, à partir des années 1660. Accroche-toi, fascination garantie ! Ah ! Auparavant, en 1658, Vermeer a peint un chef-d’œuvre universellement apprécié : La laitière… Tu connais ? On ne voit qu’elle à la télé et dans les magazines ! Les pots de yaourts…

     Flo m’écoute distraitement. Ses pensées sont toujours à Delft.

     La célébrité de La laitière n’est pas usurpée. L’accès à la toile s’annonce une nouvelle fois périlleux.

     Cette fois, pressée de faire connaissance avec la servante la plus célèbre au monde, Flo a décidé de jouer des coudes en solo. Elle me jette un clin d’œil effronté et profite de son extrême minceur pour se faufiler dans un espace étroit qui s’est libéré entre deux femmes attentives. Elle s’installe paisiblement face à la toile.

      Resté à l’arrière, j’étais bien obligé d’admettre que mon manque de taille, comme pour Flo, allait m’être préjudiciable pour une visite confortable de l’exposition. Je ne pouvais refaire le coup de la Vue de Delft à chaque fois. J’attendis qu’une place se libère.

Flo avait largement profité de La laitière lorsque j’arrivai enfin auprès d’elle.

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     - C’est vraiment un chef-d’œuvre, dis-je pensif… Tu es devant la peinture de l’artiste où ses couleurs préférées, le bleu et le jaune citron, sont les plus éclatantes. Serrées l’une contre l’autre, ces deux couleurs complémentaires se répondent…

     Savait-elle ce qu’étaient les couleurs complémentaires, pensai-je ?

     - Tu sais que c’est excessivement rare dans la peinture hollandaise qu’une servante soit représentée comme motif unique d’un tableau. Par des jeux de lumière en clair-obscur, Vermeer lui donne une force, une présence étonnante. L’on ressent la tendresse que l’artiste éprouve pour cette robuste femme… Il l’embellit.

     Placés juste à côté de Flo, les touristes français que je ne voyais plus depuis un bon moment, examinaient la servante. Le plus proche de Flo, un grand brun binoclard, pas épais, les cheveux en brosse, flottant dans son jean délavé, parlait à sa voisine une jolie blonde qui devait être sa compagne. Son timbre de voix était suffisamment fort pour que je l’entende : « On nous avait bien parlé d’un précurseur de l’impressionnisme avant de venir ici ! Est-ce que tu vois de l’impressionnisme dans cette peinture dans la plus pure tradition hollandaise de cette période ?… Que voit-on ? : une servante dans l’intimité de son travail quotidien, de jolies couleurs c’est vrai, une lumière savamment répartie mettant en valeur le personnage. C’est tout ! Une belle peinture classique. Rien de plus que les excellents peintres hollandais du 17e ! ».

     Il regardait sa compagne, plutôt satisfait de son appréciation, en connaisseur des choses de l’art. Mon sang ne fit qu’un tour. Critiquer Vermeer, ce « maître de la lumière », devant moi. J’étais obligé de réagir. Discrètement, j’intervertis ma place avec celle de Flo afin de me placer à côté du personnage qui s’en aperçut et cessa de parler.

     - Excusez-moi de vous interrompre, l’apostrophai-je poliment mais fermement, j’ai entendu votre remarque… Vous faites erreur, monsieur, Vermeer fut bien le premier peintre impressionniste !… Vous paraissez en douter ?

     L’homme ne me regardait pas, inquiet.

 4ce12ea726a50afbfa6f70b0e585444b.png    - Approchez-vous de la toile… Encore plus près… Maintenant, examinez l’extraordinaire nature morte disposée sur la table. La technique en petites touches fragmentées ne vous rappelle-t-elle pas certaines toiles de Camille Pissarro ? Vous devez connaître ce peintre des bords de l’Oise qui apparaissait comme le patriarche de ce groupe d’artistes français qui avaient la lumière comme unique religion.

     J’attendis un instant pour développer mon argumentation.

     - Les miches de pain sont peintes avec des teintes terres et ocres… Bien ! Mais qu’a fait l’artiste ensuite ? Avec la pointe du pinceau, il a rajouté sur ces couleurs de base un fourmillement de petites touches légèrement plus claires dans les parties ombrées. Dans les zones où l’éclairage est le plus fort, le pain est éclaboussé de tâches brillantes carrément blanches, juxtaposées, qui accentuent l’intensité lumineuse… N’est-ce pas de l’impressionnisme çà ?… Ce pain croustille, monsieur !

 

 

     La compagne du binoclard n’osait plus bouger collée contre lui. J’insistai :

     - Regardez le reste de la toile. Le procédé se répète sur le pot bleu foncé criblé de points bleu pâle et blancs. Les bords de la cruche rougeâtre sont perlés d’un blanc presque aussi vif que le liquide qui s’en écoule. Partout, vous retrouvez la touche fragmentée : sur la table, la corbeille à pain, le tablier bleu de la femme, ses bras, son bonnet… ead810ad21bfc0db8845c8b3c0d5c005.pngMaintenant, reculez-vous légèrement et plissez les yeux. Pas trop mon ami, vous n’allez plus rien voir ! La lumière entre par la fenêtre et tombe directement sur la servante qui est inondée de vibrations lumineuses. Même les parties ombrées ne sont pas grisâtres, mais teintées de lueurs colorées.

     Le grand brun faisait tout ce que je lui disais, sans un mot, impressionné.

     - Alors ! Suis-je suffisamment clair ?… A vous entendre, je suppose que vous connaissez bien la peinture hollandaise. Avez-vous déjà vu cette technique, réellement innovante à cette époque, chez les contemporains de Vermeer ?… Ai-je réussi à modifier votre vision de l’artiste ?

     Je n’attendis pas la réponse.

     - Oui monsieur ! Il s’agit bien, en plein 17ème siècle hollandais, de la naissance de ce style qui allait révolutionner la peinture à la fin du 19e en France. Vermeer fut le premier à concevoir la couleur comme un phénomène soumis aux variations de l’éclairage et à la perception de l’œil humain...

 

 

     Je voyais sur le visage de mon voisin qu’il était mal. Il voulut partir en entraînant la jeune fille. Sadiquement, je le retins par sa veste et lui assénai le coup de grâce.

     - Attendez ! Je vous donne un exemple simple ! Vous connaissez la fameuse série des Cathédrales de Rouen que Monet a peintes à différentes heures de la journée ? Elles sont recouvertes de touches colorées épaisses qui accentuent le relief de la pierre et précisent les changements de tonalités apportés par la lumière extérieure… Eh bien, il s’agit du même procédé que Vermeer utilise sur ses miches de pain ! Je suis certain que Monet, à ses débuts, aurait payé cher pour profiter des leçons d’un tel maître.

     J’étais un peu énervé. Plus un son ne s’élevait autour de La laitière qui continuait sa besogne sans se préoccuper de mes commentaires stylistiques. Elle savait bien, elle, où se trouvait la vérité de celui qui l’avait conçue…

     Je terminai, compatissant.

     - Je suis désolé de m'être laisser déborder par ma passion mais j’admire tellement ce peintre que je ne peux supporter l’indifférence ou l’incompréhension envers lui. Pensez à mes observations pour les tableaux que vous allez découvrir dans la suite de l’exposition. C’est la meilleure période du maître.

     J’ajoutai :

     - Si vous le pouvez avec ce monde, mais votre taille est un sérieux avantage par rapport à moi, n’hésitez pas à vous approcher au plus près de chacune des toiles pour mieux comprendre son travail tout en toucher. Vous ne serez pas déçu… Tenez, j’aperçois La leçon de musique ! Quelle chance que la Reine d’Angleterre ait accepté de s’en séparer pour l’expo ! Concentrez-vous sur l’effet de perspective qui est calibré au millimètre près. C’est aussi un des points fort de Vermeer. Il en a beaucoup !

     Après quelques vagues paroles de remerciement, mon interlocuteur qui devait être le guide du petit groupe demeuré silencieux, s’éloigna vexé.

A suivre...

                                                                                                                 Alain

 

·        Johannes Vermeer : La laitière 1658, huile sur toile 45 x 41 cm – Amsterdam, Rijksmuseum

Photos :  http://www.artchive.com/

 

 

12 décembre 2007

Vermeer. L'expo... 1/4

 Une lumière dorée   

 

 

Jeudi 16 mai 1996

 

      L’eau à peine ridée de l’étang du Hofvijver renvoie l’aspect blanc marbré du Cabinet Royal de Peintures Mauritshuis, superbe bâtiment 17ème. Dans son prolongement, l’ocre foncé de l’élégant Binnenhof, siège du gouvernement des Pays-Bas à La Haye, offre un puissant contraste.

     Nous suivons le flot bigarré des visiteurs qui se dirigent tous vers un curieux ponton reposant sur l’eau devant le Mauritshuis. Un centre d’accueil a été aménagé spécialement pour l’exposition afin de commercialiser livres, affiches, vidéos et objets divers. Une jeune fille amène vêtue d’un uniforme pivoine s’empare de nos précieux billets et nous montre le chemin à suivre. Je talonne Flo qui s’engage résolument sur la courte passerelle menant au rez-de-chaussée du musée.

     L’image de ce type qui me tendait un prospectus devant le Musée d’Art Moderne à Paris, celui qui m’informa de la future exposition Vermeer, me revient en mémoire. C’était juste avant Noël, il y a seulement six mois…

     Nous gravissons lentement l’imposant escalier en bois sculpté recouvert d’un épais tapis de velours rouge. Cette montée des marches me fait l’effet d’une cérémonie religieuse : les visiteurs progressent en silence, la tête penchée, recueillis, déjà unis dans un même sentiment de communion. Flo, le visage grave, paraît consciente de l’importance de l’instant. Il faut dire que je la prépare depuis plusieurs mois à cette visite.

     Au dernier étage, une foule disciplinée s’agglutine devant la première salle qui ouvre l’exposition. Nous nous insérons dans la file et attendons. Un sentiment d’anxiété m’étreint. J’ai tellement pensé à ce moment. Toutes ces personnes sont là uniquement pour voir 22 petites toiles dont 19 viennent des plus grands musées dans le monde, le Mauritshuis n’en possédant que 3. Quelle magnifique récompense pour ce peintre qui faillit disparaître dans l’oubli du temps !

     Devant nous, des voix sonores, des rires bruyants troublent la solennité du lieu. L’accent est facilement reconnaissable : un groupe de touristes français de quatre à cinq personnes s’attirent des œillades courroucées. Je crois lire dans les regards : « Encore des Français qui ne comprennent rien à la peinture ! ». J’ai envie de dire à mes compatriotes : « N’avez-vous pas remarqué qu’il s’agit d’une exposition exceptionnelle ? Respectez toutes ces personnes qui viennent souvent de très loin comme en pèlerinage ! ». Hilares, ils ne se posent pas de question. Ils sont là en touristes de passage à La Haye pour voir une expo parmi d’autres et entendent bien distraire cette atmosphère funèbre inhabituelle.

      Je tente de retrouver ma concentration intérieure avant de pénétrer chez Vermeer…

 

     Une multitude de têtes frémissent en silence, cachant les toiles accrochées  sur les murs verts. Avant de venir, je m’étais imaginé un grand hall plein de lumière mettant en valeur chaque peinture ; tout l’inverse de ce lieu étroit, presque sombre où nous venions d’entrer. Après réflexion, je dois admettre que cet endroit convient mieux à la peinture intimiste de Vermeer. Il doit apprécier…

     Cela commence bien ! Pas simple de se frayer un passage ! Sur la gauche de la porte d’entrée, une masse humaine compacte contemple je ne sais quoi ? Regroupés à l’arrière de cette foule, nos compatriotes semblent s’être calmés. Par contre, ils gesticulent beaucoup pour tenter de discerner la chose. Par l’ouverture laissée entre deux crânes, j’aperçois un morceau de toile : quelques nuages ensoleillés… des toits dorés ? De suite, je saisis ce qui se passe : les organisateurs ont cru bon, pour chauffer l’ambiance, de mettre la Vue de Delft  dès l’entrée. Cela aurait pu être une réussite si tout le monde ne s’était installé béatement devant cette grande toile mondialement admirée. Flo qui craint la foule me lance :

     - Inutile d’insister ! Trop de monde ! L’on pourrait regarder les tableaux suivants et revenir plus tard ?

     J’acquiese d'un signe de tête et suis sa courte foulée.

     Nous débouchons sur les peintures de jeunesse du peintre : deux grandes toiles représentant des scènes 98de26628cd50334f47e1847ca394f32.jpgreligieuses. Ce n’est pas encore la grande période de l’artiste. Nous avançons jusqu’à La ruelle. Plusieurs personnes alignées à la hauteur de son format étriqué en rendent la vision difficile. Je souffle à Flo : « Cela s’annonce périlleux…tous les tableaux à venir sont du même acabit.  Même taille ou à peine plus grands ». Elle m’envoie une grimace expressive.

     Avec une grande simplicité de moyens, l’artiste a rendu parfaitement l’atmosphère de cette ruelle toute bête : trois, quatre maisons en briques roses, deux petits personnages affairés et des enfants jouant sur le sol. La vie quotidienne en Hollande.  

     Flo peut inspirée par ces quelques maisons banales m’interpelle :

     -  Patrice, on tente à nouveau la Vue de Delft ?

     Nous revenons sur nos pas précipitamment. Le tableau occupe tout un pan de mur à lui tout seul. C’est le plus grand peint par Vermeer. Le groupe de touriste français n’est plus là, sans doute découragé.

     Pauvre Flo ! Même sur la pointe des pieds, son mètre 55 ne pourra la hisser au-dessus de cette barrière humaine.

     - Vas-y tout seul… Je t’attends ici, dit-elle résignée.

     Je m’apprête à tenter ma chance sans grand espoir lorsque je remarque qu’un jeune couple placé au premier rang, sur la droite du tableau, tergiverse et s’apprête à sortir. Instantanément, j’imagine une stratégie que je n’aurais jamais osée en temps normal. Après tout, la Vue de Delft se mérite ! Aurai-je un jour l’occasion de revoir ce fabuleux tableau ?

     J’agrippe la main de Flo qui se demande pourquoi je la secoue ainsi, donne un coup d’épaule persuasif dans les reins d’un immense viking moustachu qui s’écarte étonné, déplace légèrement un homme grisonnant placé au deuxième rang qui, les yeux rivés sur la toile, ne se rend compte de rien, et m’empare du premier rang inespéré que le jeune couple vient tout juste de déserter. Tout s’est passé très vite. Deux touristes basanés, qui étaient postés en embuscade non loin du couple, sont grillés sur le poteau et nous dévisagent incrédules. Flo qui m’a suivi, passive, n’en revient pas.

     - Tu es gonflé ! J’avais déjà vu çà dans un France-Irlande au Parc des Princes. Quel talent !

     Je lui souris fièrement.

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     La Vue de Delft est incroyablement lumineuse. Une lumière rase enveloppe la ville qui apparaît à moitié baignée d’une lueur dorée, moitié dans l’ombre des nuages. Les couleurs de l’eau glissent lentement de l’ombre vers la lumière. Le grand ciel nuageux occupe les deux tiers de la toile, laissant s’infiltrer de-ci de-là les rayons du soleil qui éclaboussent d’or la Nieuwe Kerk (nouvelle église) dominant la cité.

     Je n’avais encore jamais vu une peinture de paysage présentée de cette façon. Une sorte de vue panoramique que l’on retrouve fréquemment sur les cartes urbaines de cette époque : une longue bande s’allonge de la porte de Rotterdam et ses coquettes tourelles pointues bleutées face à nous, s’étire vers la porte de Schiedam et sa minuscule horloge au centre, et se termine sur les toits rouges violacés des maisons à l’extrémité gauche de la toile. Coincée entre l’immensité du ciel et l’eau sombre du canal, cette ville toute en longueur, comme une frise, aimante le regard.

      Flo, surprise de se retrouver à une fête qui lui paraissait inaccessible quelques instants auparavant, est radieuse. Depuis le temps que je lui parlais de cette Vue de Delft

193b230b52cd9b1cde51131a477c4f36.jpg     Au premier plan, des petits personnages bavardent sur la bande de sable rosée. Ces obscurs lilliputiens habitants de Delft prennent l’air à l’extérieur des murailles par cette belle journée.

     - Tu sens la respiration de la ville, dis-je à Flo pas encore complètement remise de notre passage en force ? Cette cité dégage une présence physique énorme… Regarde bien les maisons, la muraille, les portes de la ville et le pont au centre.

     Elle m’écoute attentionnée.

     - La matière des murs en briques et des vieilles pierres déformées est exprimée par des empâtements rugueux de différentes tonalités dispersés un peu partout… Tu distingues l’ondulation des tuiles sur les toits rouges dans l’ombre, sur la gauche ?  Du sable a été mélangé exprès à la peinture pour donner du relief...

     Flo s’approche pour vérifier.

 

     - Remarque ces bateaux très sombres à droite. L’aspect granuleux de leurs coques s’oppose fortement à la 740b341b765342d21e5b515998fe1e39.pngtransparence lisse de l’eau. Le peintre les a  bombardé de petits points lumineux clairs et de rehauts bleutés qui luisent comme des pierres précieuses… Bon ! Maintenant, recule-toi à nouveau et examine la vue d’ensemble… N’est-ce pas qu’elle respire ?

     J’avais bien étudié la toile avant de venir ce qui apportait de la précision à ma description. Séduite, Flo se passionnait vraiment pour cette peinture qui ne l’aurait sans doute pas enthousiasmée en temps normal. Tour à tour, elle s’avançait, reculait, scrutait en experte les murs, les bateaux, se penchait de côté, au risque de gêner son voisin, pour voir de plus près les paysannes sur la bande de sable. Elle tentait de comprendre, soucieuse. Au bout d’un moment, elle se hasarda :

     - C’est beau… -Je sentis une onde de bonheur m’envahir-  Tu as raison, elle vit… Cette lumière éparpillée un peu partout… C’est quoi le petit pan de mur jaune de Proust dont tu m’as parlé ?

     - On ne sait pas bien... C’est peut-être la fin du mur d’enceinte qui longe le canal, là, devant toi, à côté de la porte de Rotterdam. A moins que ce ne soit tout simplement un de ces toits dorés, juste au-dessus, en pleine lumière.

     Quelques instants encore, je contemplai la Delft du 17ème siècle. Vermeer ne me décevait pas. Il n’avait peint qu’un seul grand paysage comme celui-ci, mais c’était un coup de maître unique. Aucun paysage de ses contemporains n’approchait cette luminosité exceptionnelle. Je m’expliquais mieux à présent l’éblouissement ressenti devant cette toile, lors d’une visite au Mauritshuis, par le critique français Thoré-Bürger au 19e. Il n’eut plus ensuite qu’une pensée : réhabiliter la peinture du maître hollandais oublié.

A suivre...  

                                                                                         Alain

                                                                                                                 

     Cette exposition qui eut lieu au Mauritshuis de La Haye du 1er mars au 2 juin 1996 fut la première exposition entièrement consacrée au seul Vermeer. Elle réunissait la plus grande partie des toiles attribuées au peintre dans le monde (guère plus de 35 retrouvées). 

     Les personnages de cette histoire n’existent que pour mieux mettre en valeur l’œuvre de cet artiste unique dans l’histoire de l’art.

 

  Johannes Vermeer

·        La ruelle, 1658, huile sur toile 54 x 44 cm – Amsterdam, Rijksmuseum

·        Vue de Delft, 1660, huile sur toile 97 x 116 –La Haye,  Mautitshuis

Photos : http://www.artchive.com/

 

20 novembre 2007

Un dimanche à la Grande Jatte (Georges Seurat, 1886)

Vous avez dit pointillistes ?

 

 

25 septembre 1886              (Berthe Morisot – peintre)

 

     Très chère Edma

     Je profite d’un moment de calme pour t’écrire.

     Eugène fait la sieste. Il est très fatigué et tousse constamment. Notre été dans la villa que nous avions louée à Jersey s’est mal passé pour lui. Ce foutu climat anglo-normand…

     Je suis triste petite soeur. Je ne quitte plus le noir du deuil. Ces dernières années ont été bien cruelles pour la famille Manet. Comme tu le sais, en l’espace de trois ans, j’ai perdu ma belle-mère et mes deux beaux-frères. Je garde toujours une place secrète dans mon cœur pour Edouard Manet. Je lui dois tant ! Je ne cesse de me battre pour la réhabilitation de sa peinture. Un jour il entrera au Louvre…

     Eugène, à son tour, est touché par la maladie. Ses dernières forces il les a utilisées pour m’aider à préparer notre exposition des « impressionnistes » qui s’est tenue avant notre départ pour Jersey du 15 mai au 15 juin dernier. Nous avions loué un local rue Laffitte, au-dessus du restaurant de La Maison Dorée. Dommage que tu ne sois pas venue… Enfin, cela va me permettre de te conter dans le détail ce qui s’y est passé.

     Comme le temps passe vite ! C’était la 8ème exposition de notre groupe. Te souviens-tu de notre première exposition il y a douze ans dans les locaux du photographe Nadar ? Jeunes fous, nous nous engagions dans un mouvement pictural qui n’avait pas de nom. Nous étions les peintres du plein air, de l’instant, de la lumière changeante et des émotions troubles. Aujourd’hui, nous sommes devenus officiellement des « impressionnistes » et notre peinture commence à être reconnue.

     Contrairement aux autres membres du groupe, je n’ai manqué aucune exposition malgré les critiques et les phrases ironiques. Aujourd’hui, je ne regrette pas cette aventure dans laquelle je m’étais engagée par goût et par défi. J’étais la seule femme et  tous ces hommes m’impressionnaient. J’ai ouvert la voie, car deux autres femmes m’ont rejointe à partir de 1879 : Marie Bracquemond que tu connais, la femme du graveur, et Mary Cassatt. Cette américaine est devenue une grande amie. Elle peint le plus souvent, comme moi, des portraits de femmes et d’enfants. Nos styles sont bien différents.

     Tu me manques Edma ! Te souviens-tu de ces journées où nous peignions côte à côte, unies dans un même amour de l’art. Maman nous envoyait des regards courroucés. Elle ne comprenait guère pourquoi ses filles ne s’intéressaient qu'à la pratique de la peinture. C’est si loin aujourd’hui… 

     Quel désordre ma petite sœur ! Notre groupe d’artistes était sur le point de gagner. La critique se faisait molle. Nous étions devenus des frères et sœurs de pensée. Nous parlions le même langage. Devine… Aujourd’hui, nos amis sont en train de se disperser. Nous ne sommes plus capables de nous entendre. On se bagarre au sein de la même famille. Dissensions, divisions, règlements de comptes, jalousies… L’air devient irrespirable. Eugène et moi, passons notre temps à tenter de les réconcilier. En vain…

     Le résultat de ces chicanes est que les meilleurs d’entre nous n’ont pas voulu participer à notre exposition. Monet, Renoir, Sisley, Caillebotte étaient absents. Cézanne aussi, mais lui c’est un solitaire. Tu parles d’un vide ! Leur amour-propre ne supportait pas la présence de Gauguin toujours prêt, celui-là, à jouer les dictateurs. Et, évidemment, le tempérament irascible de Degas n’arrangeait pas les choses.

     Je crains que cette 8ème exposition ne soit la dernière exposition des impressionnistes. Trop de pagaille et de désaccords…Tous ces hommes ont un caractère de cochon ! Les femmes n’ont pas ces emportements, ces entêtements et cette violence.

     Notre vieil ami Camille Pissarro, lui, est venu. Figure-toi qu’il a changé de style récemment. Il peint comme ces jeunes gens qui exposent avec nous cette année. Cherchait-il à se rajeunir ? Mon mari et Degas ne souhaitaient pas la présence de ces jeunes peintres. J’ai dû parlementer longtemps, soutenue par Pissarro, pour qu’ils consentent à accueillir ces peintres rebelles. Ils ont nom Seurat, Signac, Angrand et d’autres.

     Edma, il faut que je te parle de cette nouvelle façon de peindre. Ces gamins disent qu’ils veulent révolutionner l’impressionnisme. On vient à peine d’arriver et ils veulent déjà prendre notre place !... Ils ont repris nos théories sur la lumière et la touche fragmentée mais, ce qui est curieux, cette touche est devenue chez eux… des points. Des points sur toute la toile posés l’un contre l’autre avec une grande minutie et une patience infinie. Du cousu main comme tes broderies !

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     Le clou de l’exposition a été une très grande toile peinte par leur chef de file Georges Seurat : Un dimanche à la grande Jatte.

 54951cdaf618b3536d76a0a2f49aafe1.jpg    L’île de la Grande Jatte est un lieu de loisir parisien au bord de la Seine. Ce tableau, qui se voulait un manifeste de cette nouvelle école, captait l’attention des critiques et du public. Imagine-toi une toile de 3 mètres sur 2 mètres couverte de minuscules points scientifiquement répartis. Les gens se bousculaient dans la petite salle. Ils se moquaient, parlaient de « pluie de confettis », de personnages raides ressemblant à des « poupées de bois ». Les critiques lançaient les mots « divisionnisme », « pointillisme ». Les quolibets montaient… C’était pire que lors de notre première exposition impressionniste en 1874 !efba9df1a2656ca11d5697f042fc4c54.jpg

     Je vais t’amuser... J’ai lu cette semaine dans La Vogue un article publié par le critique Félix Fénéon au sujet de cette nouvelle école. Je ne peux résister de t’en donner quelques extraits. Il parle d’une « méthode néo-impressionniste ». Il tente de justifier les choix techniques de ces peintres en proposant de nombreuses descriptions très drôles de leur style : « versicolores gouttes », « tourbillonnantes cohues de menues macules », « fourmillement de paillettes prismatiques », « menues taches pullulantes ». Je t’en passe… Même Eugène s’est déridé à cette lecture.

     J’ai vu récemment Renoir. Il ne veut pas entendre parler de cette technique. « Ils s’essouffleront rapidement m’a-t-il dit d’un ton péremptoire. »

 

   4df88a0f78fe3d359bac5e1ab09da6e4.jpg  Et bien moi Edma, j’aime cette peinture !

      Je te décris brièvement le tableau de Seurat. Les personnages représentés sont de milieux sociaux divers et sont venus sur l’île pour profiter d’une belle journée. Ils paraissent effectivement un peu figés. Mais l’essentiel n’est pas là… Les contrastes d’ombres et de lumières sont admirablement répartis. Les couleurs, soucieuses les unes des autres par le principe des complémentaires que tu connais bien, vibrent intensément. Il faut regarder le tableau à bonne distance pour que le mélange des tons s’effectue dans l’œil du spectateur. Lorsque notre rétine a effectué le travail de recomposition des couleurs, l’harmonie éclate. C’est lumineux !

 

Dans le même style que Seurat, son ami Paul Signac est très doué. J’ai apprécié de lui un superbe paysage de neige à Paris ainsi que des modistes originales. Charles Angrand m’a réjouie également avec sa Seine, le matin envahie de brouillard. Tous ces garçons sont des adeptes du « pointillé » et me paraissent promis à un bel avenir.

                                                                                                   d726299f77b3055d05066299c4eaa6a3.jpg   9d2e1b8877ac825c3947fbe2915400fe.jpg

      Ces jeunes gens sont également de joyeux lurons. Signac est passionné de canotage. Il possède une embarcation qu’il a appelé le « Hareng saur épileptique ». Certains jours, à l’exposition, il se déguisait en canotier avec chapeau en paille, maillot rayé, manches courtes et biceps saillants. Il venait vers moi et insistait avec forces gestes et paroles pour que je vienne barrer sa yole le lendemain matin sur la Seine. Tu sais, soeurette, que les barreuses sont très recherchées par les canotiers ! J’acceptais devant le public amusé. Il faisait également le pitre devant Mary Cassatt qui faillit même, tordue de rire, faire tomber son délicieux tableau Jeune fille au jardin qu’elle s’apprêtait à accrocher. Ces hommes…

54c32e71bb827545978770979559116f.jpg     Personnellement, j’ai exposé une dizaine d’œuvres cette année dont le jardin de Bougival et une jeune fille à son bain se coiffant.

     Comme d’habitude, toutes les toiles présentées par ce vaurien de Degas me plaisaient. Ce vieux célibataire endurci est un coquin ! Il adore peindre les femmes. Toujours des femmes du peuple : blanchisseuses, modistes, lavandières, couturières. Et ses danseuses… Il a exposé un pastel Le tub qui montre une femme accroupie se nettoyant le dos avec une éponge. La pudeur bourgeoise était choquée.

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     Nos dîners du jeudi à la maison sont toujours une fête. Si tu pouvais venir, nos amis seraient heureux de te revoir... Quel dommage que Lorient soit si loin... Ces soirées distraient mon pauvre Eugène et lui redonnent un peu de courage. Degas et Renoir ne cessent de s’asticoter l’un l’autre ce qui, parfois, agace Degas qui part en claquant la porte. Tu le connais, il ne changera pas. Les phrases éblouissantes de Mallarmé fusent à tout propos. J’ai beaucoup d’affection pour ce grand poète et il me le rend bien. L’amitié et l’admiration que nous vouons à Edouard Manet nous rapprochent. Il m’appelle toujours respectueusement « Madame ».

     Ma chère sœur, je te laisse. Tu ne peux savoir à quel point cela m’a fait du bien de t’écrire !

     Julie a 8 ans. Je n’arrête pas de peindre son joli minois. Fais plein de bises à Jeanne et Blanche pour moi.

     Ton affectionnée Berthe.

 

                                                                                                                         Alain

 

     Cette exposition de 1886 sera la dernière exposition impressionniste. Les jeunes peintres, que l’on appellera les néo-impressionnistes, poursuivront leurs recherches les années suivantes. Malheureusement, Seurat mourra en 1891 à 32 ans. Signac restera fidèle toute sa vie à la technique pointilliste. A partir de son passage à Saint-Tropez en 1892, il utilisera beaucoup l’aquarelle pour peindre des toiles d’inspiration plus libre.

 

-                  Georges Seurat : Un dimanche à la Grande Jatte 1884-1886, huile sur toile 260 cm x 325 cm, Art Institute Chicago

-                  Paul Signac : Boulevard de Clichy, la neige 1886, huile sur toile 48 cm x 65 cm, The Mineapolis Institute of Arts, Mineapolis

-                  Charles Angrand : La Seine, le matin 1886, huile sur toile 45 cm x 55 cm, Petit Palais, Genève

-                  Berthe Morisot : Le bain 1885, huile sur toile, Sterling et Francine Clark Art Institute, Williamstown

-                  Edgar Degas : Le tub 1886, huile sur toile 60 cm x 83 cm, Musée d’Orsay, Paris

-      Photos : sites internet 

 

 

01 mai 2007

L'exposition des impressionnistes (15 avril - 15 mai 1874)

 

Je suis impressionné...

 

 

10 mai 1874.        (Berthe Morisot - peintre)

 

      Très chère Edma

      Je te donne enfin quelques nouvelles. Je n’en ai guère eu le temps jusqu’ici. Notre exposition des artistes indépendants se termine dans cinq jours. Déjà trois semaines… La foule n’était pas au rendez-vous. Enfin… une moyenne de cent visiteurs chaque jour qui venaient plus par curiosité que par goût réel pour notre peinture.

      Je ne regrette pas d’avoir renoncé définitivement à me présenter au Salon officiel. L’académisme y règne toujours en maître. Les peintres avant-gardistes y sont ridiculisés chaque année. Avec ce jury de vieux tromblons !

      Malgré mon insistance, notre ami Edouard Manet n’a pas souhaité se joindre à notre groupe. « La Société Anonyme des Artistes Peintres, Sculpteurs et Graveurs… Berthe, ne fréquente pas ces marginaux, m’a-t-il dit d’un ton courroucé ! » Le lâche… Evidemment, il vient d’obtenir des médailles aux derniers Salons et ne veut pas se mettre mal avec un jury qui daigne enfin le considérer ! S’il continue à renier les peintres avant-gardistes, qui sont pourtant ses amis et dont il apprécie la peinture, je cesserai de poser pour lui ! L’amitié cela se mérite…

      Puvis de Chavannes aussi m’a déconseillé de participer à cette exposition. « Le public se fera une joie de ne pas venir, m’a-t-il lancé ! Cette « exhibition », comme il la nomme, sera un fiasco ! »

      Nous étions une trentaine à accrocher environ 200 toiles sur les murs rouges de l’atelier du photographe Nadar, boulevard des Capucines à Paris. C’est un artiste original ce Nadar. Il peint à ses heures et les causes perdues le touchent. Avec nous, il a réussi ! « Il est bon comme le bon pain » m’a chuchoté Monet le jour du vernissage en parlant de notre mécène. Il nous a offert généreusement ses locaux tout en sachant que le nombre d’entrées serait insuffisant pour couvrir les frais. Que le dieu des peintres lui réserve une place dans son paradis !

     3237d584f5c5877887cf1f596cd388ff.jpg Ma petite sœur, pourquoi t’es-tu arrêtée de peindre ? Degas aurait tant aimé que tu fasses partie de la bande. Il appréciait ta peinture… Enfin, puisque tu préfères t’occuper de ton mari et de tes filles… J’aurais aimé qu’une autre femme se joigne à moi. Je suis un peu perdue au milieu de tous ces hommes. Il y a beaucoup de respect dans leur regard. Ils ne me considèrent pas comme une muse anonyme mais comme une peintre de qualité qu’ils reconnaissent comme une des leurs.

      L’ambiance a été chaude pour accrocher ses toiles aux meilleures places. Etant la seule femme, mes amis, très galants, m’ont laissé un bon emplacement, bien éclairé. Tu en connais les principaux : Monet, Pissarro, Sisley, Degas, Renoir, Cézanne, Guillaumin… Ils sont l’avenir de la peinture.

      J’ai apporté trois aquarelles, deux pastels et quatre huiles : La lecture, Le port de Cherbourg, Cache-cache et, mon préféré, Le berceau. Cette dernière toile, où je te représente au chevet du berceau de Blanche qui venait de naître, a beaucoup plu. Monet ne cessait de venir la voir.

      Pour une première exposition de la nouvelle Association, Renoir avait insisté pour que les toiles soient de moyen ou petit format et disposées à hauteur des yeux. Te souviens-tu des Salons officiels où les tableaux, serrés les uns contre les autres, couvraient les murs jusqu’au plafond ? Chez Nadar, chaque œuvre, isolée, dégage sa propre lumière. Pas de scènes d’histoires ou mythologiques. Rien que des paysages, des portraits ou des scènes intimistes. Des couleurs joyeuses, des touches légères, des tons francs, comme nous aimons toi et moi.

      Renoir a eu un vrai succès avec sa Loge. Il faut que tu voies cette toile : une jeune femme à la robe floconneuse, au visage très pâle assiste à une représentation théâtrale. Les couleurs bleu clair et noires sont un hommage à Manet. Quel peintre ce Renoir !1f35d6b2e749d431d9f76d5a872786d6.jpg

      Edma, je me sens chez moi au milieu de ces artistes. Nous parlons le même langage !

      Mère doute toujours de moi. Récemment, elle m’a dit gentiment mais fermement qu’elle ne croyait pas en mon talent et que j’étais incapable de ne rien faire de sérieux. « Tu ne vendras jamais rien, ma fille ! » Evidemment, une femme qui peint… et dans un style non conventionnel… Je n’aurai jamais la touche léchée de Rosa Bonheur qui vend tout ce qu’elle veut avec ses représentations d’animaux où le moindre poil est apparent.

      Pauvre mère… Elle s’inquiète de me voir fréquenter cette « bande de peintres bohèmes » et en a parlé à Joseph Guichard notre ancien professeur de peinture. Sans prévenir, il est venu le soir du vernissage et s’est promené dans les salles. Je l’ai vu faire des mouvements de tête et des moues offusquées devant la plupart des toiles et repartir très rapidement sans me dire un mot. Quelques jours après, maman m’a rapporté les termes de la lettre qu’il lui écrivit le lendemain : « A mon entrée, un serrement de cœur m’a pris en voyant les œuvres de votre fille exposées dans ce milieu délétère. J’ai pensé, ce sont des fous. » Il s’indigna ensuite que mon Berceau, si délicat, jouxte « à le toucher !» une peinture douteuse et ludique de Cézanne qu’il a appelé Le Rêve du célibataire. Il termina son courrier par ces mots : « Votre fille doit rompre avec cette nouvelle école dite de l’avenir. »

      Des fous… Edma, on nous prend pour des fous ! Heureusement, un journaliste, ami des Manet, a eu des mots aimables pour moi dans son journal : « Elle a de l’esprit medium_molympia-MH.jpgjusqu’au bout des ongles, surtout jusqu’au bout des ongles. »

      Ma chère sœur, je te réserve le meilleur pour la fin.

      Une dizaine de jours après le vernissage, le fameux critique du Charivari, Louis Leroy, s’est moqué dans un article d’un petit tableau de Claude Monet représentant un lever de soleil sur la mer que le peintre avait croqué de sa fenêtre d’hôtel devant le port du Havre. Une charmante toile avec un gros soleil rouge s’infiltrant au milieu des brumes et se reflétant dans l’eau. Monet ne sachant quel titre donner à « cette chose » pour le catalogue de l’exposition l’appela Impression, soleil levant.

      Ce joyeux critique, se croyant sans doute très drôle, eut ces mots ironiques : « Je me disais aussi puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… » Il titra d’ailleurs sa chronique « L’exposition des impressionnistes ». Nous étions catalogués… Impressionnistes…

 

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      J’ai vu Monet hier matin contemplant son tableau. Il m’a reparlé de cet article. Il ne semblait pas mécontent de cette moquerie. « Ne vous inquiétez pas Berthe, m’a-t-il dit, ce journaliste voulant faire un bon mot, sans le savoir a peut-être trouvé le terme qui nous caractérise le plus. Il n’a pas tort… Nous peignons sur le motif la lumière changeante. Nous utilisons des couleurs pures et une touche divisée pour capter les vibrations lumineuses, les émotions troubles. Nous peignons l’instant, la fugacité des choses. Leroy nous a parfaitement compris, Berthe, nous couchons sur la toile nos impressions visuelles !…

      Cet après-midi, Monet est passé à la galerie pour rencontrer un éventuel acheteur. Il m’a confié : « La nuit porte conseil. Je voudrais en parler avec les peintres du groupe… Pourquoi ne  garderions-nous pas ce terme « d’impressionnistes » pour désigner notre bande de fous ? »

      Je te quitte Edma. Je dois retourner chez Nadar. Je n’ai rien vendu mais je suis tellement heureuse d’avoir participé à cette première exposition de notre nouvelle association. J’espère bien recommencer l’année prochaine avec tous ces peintres de talents qui sont mes amis. Peut-être que, dans un an, tu accepteras de reprendre tes pinceaux ? Tu ne peux laisser ta sœur dans toutes ces mains masculines…

      Comment vont Paule et Blanche qui me manquent ? Donne-leur plein de gros baisers de leur tante qui les aime. Je pense à vous.

Ton attentionnée Berthe.

                                                                                                                    Alain

 

Le groupe d'artistes avant-gardistes finit par se séparer en 1886. Seul Pissarro aura été présent aux 8 expositions qui eurent lieu de 1874 à 1886.

L'aventure pouvait continuer...

Photos: http://www.artchive.com/

·        Berthe Morisot : Le berceau, 1872, huile sur toile 56 x 46 cm - Paris, Musée d’Orsay

·        Auguste Renoir : La loge, 1874, huile sur toile 80 x 63,5 cm – Londres, Courtauld Institute Galleries

·        Paul Cézanne : Le rêve du célibataire ou Une moderne Olympia, 1873- 1874, 46 x 55 cm – Paris, Musée d’Orsay

·        Claude Monet : Impression, soleil levant, 1872, 48 x 63 cm – Paris, Musée Marmottan