05 avril 2009
La demoiselle de beauté - Jean Fouquet, 1453
Une pécheresse en vierge Marie
Tombeau d’Agnès Sorel en albâtre sur socle de marbre noir – Chœur de la Collégiale Notre-Dame du château de Loches (Indre-et-Loire)
Photo de l’auteur
Après un printemps inhabituellement froid en Touraine, l'air de ce début mai s'est adouci.
Les dalles de la collégiale Notre-Dame de Loches sont encore glacées. Je me recueille longuement devant la tombe de celle que j'admirais et aimais secrètement. Des cierges restent allumés jour et nuit autour du monument installé au milieu du chœur de l'église. Leurs flammes sautillantes rougeoient le socle en marbre noir.
La statue d'Agnès, taillée dans un albâtre blanc, contraste fortement avec le marbre foncé du socle. Elle repose allongée, vêtue d'un surcot bordé d'hermine. Ses cheveux sont ceints d'une couronne. Deux anges soutiennent le coussin sur lequel sa tête s'appuie. Un léger sourire éclaire son visage calme, serein.
J'ai fait placer le diptyque sur un meuble large, face à son tombeau. J'avais demandé l'accord du roi pour l'installer dans ce lieu. Celui-ci m'avait répondu : « Messire Etienne Chevalier, vous étiez son ami. Je vous y autorise. Je suis certain qu'elle aurait aimé ce portrait. »
A ma mort, les deux panneaux en bois de chêne seront posés au-dessus de mon tombeau dans l'église Notre-Dame de Melun où mon corps et celui de mon épouse reposeront. Tous les matins, une messe y sera lue pour la paix de mon âme.
Je pose ma main sur le drapé froid de sa robe et la caresse avec tendresse. Agnès Sorel, la « demoiselle de beauté » comme certains l'appelaient, avait souhaité reposer dans ce lieu où elle venait si souvent.
Avant d'entrer dans la collégiale, je m'étais assis un instant dans le jardin. La nature avait explosé d'un coup. Les roses rouges dont elle aimait respirer le parfum suave dressaient leurs jeunes boutons pourpres. Des senteurs de lilas envahissaient l'air. Autrefois, j'aimais me promener ici et bavarder avec la favorite du roi. Cultivée, elle s'intéressait à tout. En particulier aux arts. En politique, elle s'emportait. Nos discussions étaient rudes. Malgré mon rang de trésorier des finances du royaume et membre du conseil de Charles VII, elle me tenait tête sur les affaires du gouvernement. Le plus souvent, je lui laissais le dernier mot. Elle me récompensait d'un sourire appuyé qui me transperçait.

Jean Fouquet - Le diptyque de Melun, partie droite, La vierge à l’enfant entourée d’anges, 1453, Musée royal des Beaux Arts, Anvers
J'avance vers les deux panneaux peints. Il y a plusieurs années que j'en avais passé commande au peintre Jean Fouquet très apprécié par l'excellence de son travail à la cour. Le diptyque ne m'avait été remis que récemment, ainsi qu'un livre d'heures à mon nom, entièrement enluminé, que j'avais commandé à la même époque.

Jean Fouquet – Le Diptyque de Melun, partie gauche, Etienne Chevalier agenouillé à côté d’Etienne son saint patron, 1453, Gemäldegalerie, Berlin
Le peintre m'a représenté sur le volet gauche du diptyque, agenouillé en prière, revêtu d'un élégant pourpoint rouge. « Estienne » est gravé en lettres d'or sur la colonne de marbre placée derrière moi. La prestance de Saint Etienne, mon saint patron, habillé en bleu et or à mes côtés, le visage aussi clair que le mien est foncé, ne m'avantage guère, pensai-je ?... Je reconnais le livre d'heures à couverture rouge qu'il tient à la main. Il provient de ma bibliothèque personnelle. La pierre qui lapida le martyr repose sur le livre.
La vierge Marie me fait face. Fouquet choqua beaucoup de monde à la cour lorsqu'il commença à peindre le portrait peu avant le décès d'Agnès en 1450. Trois ans déjà... J'avais souhaité que la maîtresse du roi serve de modèle pour la vierge Marie. Au début, le peintre avait refusé prétextant le sacrilège. Aujourd'hui, je me félicite de mon insistance énergique pour qu'il réalise ma demande.
Autoportrait de Jean Fouquet – médaillon en cuivre, 1453, Musée du Louvre, Paris
Sa présence illumine la pénombre de la Collégiale. Ce visage...
Sa beauté ét
ait insolente. Je la retrouve, inchangée, magnifique... Son joli nez pointu, sa petite bouche surmontant un menton garni d'une fossette, des yeux en amande baissés vers l'enfant. Sa carnation est d'une extrême pâleur. Assise sur son trône porté par des chérubins bleus et rouges, elle tient l'enfant jésus sur ses genoux. Le gros bébé joufflu pointe gentiment son doigt vers mon image placée face à lui. Ma prière devrait m'obtenir la grâce divine...
C'était Agnès qui faisait la mode à la cour. Ses sourcils et ses cheveux étaient toujours soigneusement épilés afin de dégager très haut son front d'un bombé parfait. Suprêmes élégances, des hennins énormes surmontaient son beau visage ovoïde et ses robes étaient suivies de trames qu'elle voulait plus longues que toutes les princesses environnantes. Que de jalousies elle suscita...
Fouquet a laissé son sein gauche, nu... Elle n'hésitait pas à porter hardiment des décolletés vertigineux qui attiraient tous les regards. J'ai souvenir qu'une fois l'archevêque de Reims se voila la face en la croisant. Il se plaignit ensuite auprès de Charles VII des ouvertures permettant de voir les seins des femmes et leurs mamelons.
Le roi en riait hier encore lorsque je lui en parlais.
Un courant d'air balaie la nef et me fait frissonner. Je m'assois sur une chaise servant à la prière. Des souvenirs...
Agnès était demoiselle d'honneur de la duchesse Isabelle de Lorraine lorsque je la vis pour la première fois il y a une dizaine d'années dans la bonne ville de Toulouse. Charles VII avait remarqué cette jeune femme au profil d'ange et m'avait chargé de l'inviter un soir à une fête qui se tenait au château. Je l'avais regretté par la suite...
20 ans, blonde aux yeux bleus, une taille de guêpe, une bouche mutine, le roi était incapable de résister au trouble qu'elle suscitait en lui. Sa femme Marie d'Anjou, occupée à élever leurs 14 enfants, ne pouvait concurrencer cette jeunesse. Agnès devint la favorite et, rapidement, sa maîtresse officielle.
Je ne l'avais guère quittée pendant les années que dura sa liaison avec le roi. Elle seule connaissait les sentiments qu'elle m'inspirait. Elle avait de nombreux amis à la cour : le beau sénéchal Pierre de Brézé, le grand argentier du roi Jacques Cœur, Guillaume d'Estouville, Guillaume Cousinot, et d'autres. Nous formions un clan, tous un peu amoureux d'elle. J'étais son plus proche confident.
Son influence sur le roi lui attirait des ennemis. Aujourd'hui encore, je reste persuadé que l'un de ceux-ci est responsable de sa mort tragique dans d'atroces souffrances. Son pire ennemi était le dauphin. Je redoute le jour où ce triste sire accèdera au trône sous le nom de Louis le onzième ! Le jeune homme la haïssait. Mesquin, coléreux, envieux, il ne pensait qu'au trône. Agnès était devenue sa rivale auprès du roi son père. L'on m'avait rapporté qu'un jour, excédé, il la coursa dans les salles du château de Loches l'épée à la main. La belle fut obligée de se réfugier dans la chambre de Charles pour s'en débarrasser.
La liaison d'Agnès avec le roi dura seulement six années. Charles VII, homme mélancolique, souvent triste, était devenu joyeux. Il dansait, participait à des tournois. Il retrouvait confiance en lui. Il ne pensait plus aux anglais qui avaient troublé son règne et avec lesquels il avait signé une trêve. Ses remords pour avoir lâchement abandonné Jeanne d'Arc à Rouen ne hantaient plus ses nuits. Il n
e voyait plus qu'elle. Il la couvrait d'argent, de terres, des plus belles tapisseries, de soieries, de vaisselle en argent, de bagues et pierres précieuses. Lui qui, auparavant, courrait de châteaux en châteaux pour rompre son ennui, vivait sa nouvelle idylle dans des demeures modestes : Razilly, Roberdeau, Bois-Sir-Amé. Son plus beau cadeau à celle qu'il aimait fut, à la naissance de leur première fille, la seigneurie de Beauté-sur-Marne, près de Paris. Elle aimait s'y rendre seule pour se reposer de ses grossesses.
Cette femme enlumina sa vie jusqu'à ce triste jour de février...
Jean Fouquet – Charles VII, roi de France, 1453, Musée du Louvre, Paris
Un discret bruissement d'étoffe me fait sursauter.
- Antoinette, que faites-vous ici ?
- Comme vous je pense, messire Chevalier ! Je viens de temps à autre déposer quelques fleurs sur la tombe de ma cousine.
Je remarquai que, malgré la fraîcheur de la Collégiale, la jeune femme affichait une gorge provocante qu'un léger voile noir recouvrait. Tout le monde à la cour savait qu'Antoinette de Maignelay, la cousine germaine d'Agnès, n'était guère farouche. A peine trois mois après la mort de la favorite, elle avait déjà pris sa place dans le lit de Charles VII. Il se disait qu'elle entourait le roi de jolies femmes pour le distraire. Avant son décès, Agnès lui avait confié le soin de garder et éduquer ses trois filles Marie, Charlotte et Jeanne qu'elle avait eues avec le roi.
- Comment vont les enfants, ma mie ?
- Je les entretiens dans la pensée de leur mère, messire. Ils me donnent bien du souci... Quelle excellente idée d'avoir mis ce diptyque face à son tombeau, dit-elle !
Elle cacha de la main une grimace moqueuse.
- Pourquoi ce sein découvert ? La Vierge Marie s'apprête-t-elle à nourrir l'enfant Jésus ?
- Le peintre Jean Fouquet l'a voulu ainsi, Antoinette... Je ne trouve pas ce sein blasphématoire... Cette peinture de la sainte Vierge est la plus belle que j'aie jamais vue !
Antoinette effleura le mamelon avec la pointe du doigt, le contempla un instant, puis s'enfuit. Son rire espiègle raisonna longuement sous la voûte silencieuse.
Ma dernière rencontre avec la demoiselle de beauté eut lieu au Mesnil, près de l'abbaye de Jumièges. Enceinte et malade, elle avait tenu à voyager en plein hiver sur des routes gelées. Le chemin avait été long depuis le château de Loches. Elle se languissait de son roi à nouveau en guerre contre les anglais. C'était elle qui l'avait incité à reprendre les armes. « Boutez les anglais hors de France, sire ! Exhaussez le vœu de Jeanne la Pucelle ! » Charles VII l'avait écoutée et de nombreuses villes étaient déjà tombées. Rouen allait être reprise.
Elle m'avait fait demander avec Jacques Cœur après avoir accouché d'une fille. Allongée sur son lit, elle s'était faite coiffer pour nous recevoir. Son visage était amaigri par le mal qui l'emportait. Elle nous avait parlé d'une petite voix faible : « Mes amis, je vais vous quitter. Je vous demande comme ultime faveur de bien vouloir accepter d'être mes exécuteurs testamentaires. »
Et, soutenue par deux femmes, elle nous avait énoncé ses dernières volontés. Je revoyais la femme resplendissante, bien droite sur son destrier caparaçonné de velours rouge, que j'avais escortée jusqu'à Paris deux années auparavant. Ce corps rabougri, qui avait été si beau, n'était plus que douleur.
Elle avait reçu les sacrements de l'église et avait murmuré : « C'est peu de choses, et vile, et fétide, que notre fragilité. » Ses yeux bleus s'étaient voilés. « Notre-Dame ayez pitié de moi ! » Elle s'était éteinte dans un cri.
Agenouillé devant sa dépouille au visage enfin apaisé, j'avais repensé à la conversation que nous avions eue le jour où je lui avais demandé de poser pour une maternité de Jean Fouquet.
« Quel honneur messire ! Je n'en suis pas digne, m'avait-elle répondu, une pécheresse ne peut être représentée en mère du seigneur ! »
Ce jour là, ma réponse avait été spontanée : « Votre beauté vous vient de Dieu, madame. Votre image peinte en Notre-Dame restera à jamais éternelle. »
Alain

Portrait d’Agnès Sorel – peinture du 16ème siècle, château de Loches, Indre-et-Loire
09:48 Publié dans Histoires de peinture (17) | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, jean fouquet, charles 7, agnès sorel, loches
31 janvier 2009
Un été à Valence - Joaquin Sorolla, 1909
Les tableaux sont alignés côte à côte comme des militaires en parade.
Je me suis introduite dans l’atelier en son absence.
Papa exa
gère ! Ce sont des enfants…
Toute cette nudité qui s’étalait sur les plages en ce début de 20ème siècle me dérangeait... Les bienfaits supposés de l’eau de mer et du soleil… Auparavant, on se cachait. Le soleil avait mauvaise réputation. Il hâlait la peau et faisait ressembler à ces paysans noirauds qui travaillaient dans les champs. Aujourd’hui, on montre tout… ou presque. Les toutes jeunes filles portent des tuniques qui ressemblent à des chemises de nuit. Pouah ! Les femmes entrent dans l’eau revêtues d’un curieux pantalon descendant à mi-cuisse et d’un corsage échancré qui ne cache rien. Certaines se contentent de soulever délicatement une robe légère courte dévoilant une curieuse culotte bouffante et de se mouiller jusqu’aux genoux.
Quelle allure elles ont ! Pour les hommes, ce n’est guère mieux avec leurs costumes à manches longues s’arrêtant aux mollets. Parfois, un simple caleçon en coton moulant les fait ressembler à d’étranges crapauds malingres ou bedonnants.
J. Sorolla – Après la baignade, 1908, The Hispanic Society of America, New York
Moi, sur la plage, je suis toujours habillée en Lady… Il est hors de question que je m’exhibe de cette façon ! J’aurais trop honte… Maman nous a d’ailleurs interdit, moi et ma sœur Elena, de porter ces accoutrements débiles.
Sur chaque toile le motif est le même : des jeunes garçons et fillettes complètement nus ou des adolescentes vêtues de tuniques pour le bain.
Joaquin Sorolla – Après la baignade, Valence, 1909, Musée Sorolla, Madrid
J’observe deux jeunes filles se changeant après la baignade dans la pénombre protectrice de tentes en toile secouées par la brise marine. Je les reconnais. Des amies… L’une, en tunique rose, déjà rhabillée, sourit en délaçant sa coiffure. Le tissu beige encore mouillé moule impudiquement le corps de l’autre. Mes 19 ans récents et ma minceur m’auraient permis de poser à la place de l’une d’entre elles. J’avais déjà prévenu mon père : « Je ne porterai pas ces tuniques collantes qui dévoilent nos formes. C’est plus indécent que d’être nue ! As-tu remarqué le jeu préféré des garçons sur la plage : lorgner les filles sortant de l’eau ainsi vêtues. C’est dégoûtant ! ».
J. Sorolla – Avant la baignade, 1909, collection particulière J. Sorolla – Le petit Cotre, 1909, Musée Sorolla, Madrid
Quel âge peut avoir cette gamine ? Plus jeune qu’Elena, certainement ? 8 ans… 10 ans… Elle n’a pas encore de poitrine ? Papa l’a représentée assise sur un banc, ses vêtements déposés à côté d’elle. Elle se noue les cheveux en arrière avant d’aller se baigner. Un regard effronté… Derrière elle, la mer éclabousse… Un garçonnet nu pousse un bateau blanc secoué par les vagues. Le soleil couchant allonge son ombre orangée indéfiniment.
Joaquin Sorolla – L’heure de la baignade, 1909, Musée Sorolla, Madrid
Une adolescente blonde vêtue d’une tunique rose bat des bras, sorte de goéland en déséquilibre. A-t-elle peur des vagues ? Le froid ? Derrière elle, une ombrelle portée par une femme tenant un enfant dans ses bras, la protège des rayons solaires forts à cette heure de la journée. Les personnages sont représentés de près, en légère contre-plongée, comme sur les photos que maman prend avec son nouvel appareil. Ces couleurs…
Père est un grand artiste. Je l’ai toujours vu peindre. Petite, je restais des heures à le regarder. Le parfum dégagé par ses tubes de couleurs huileuses envahissait la maison. Lorsqu’il peignait, il ne voyait plus personne. Toute son intelligence était tendue vers la création. Parfois, il m’emmenait dans des expositions. Ainsi, je pouvais le comparer aux autres. Pour moi, aucun doute, c’était lui le meilleur !
En janvier de cette année 1909, nous avons traversé l’atlantique pour la première fois. New York, nous en rêvions ! Maman et mon frère Joaquin voulaient tout voir, tout connaître de cette Amérique si lointaine. Père avait été invité par une association d’espagnols d’Amérique à participer à une grande exposition New-Yorkaise. Un triomphe ! Emportée par son succès, l’exposition se poursuivit à Buffalo et Boston. Nous ne rentrâmes à Valence que début mai. La moitié des 350 œuvres présentées avaient été vendues à bon prix. D’un coup, nous étions devenus riches. Au retour, ce fut la fête. Papa ne cessait de nous faire des cadeaux. « Economise ton argent Joaquin, lui disait maman. Ton succès peut ne pas durer. » Il ne l’écoutait pas et nous offrait des robes, des chapeaux, des choses inutiles qu’il faisait venir directement de Paris. « Je vous aime, profitez-en, répondait-il en nous soulevant en l’air. »
La lumière automnale éclaire de biais la verrière surplombant l’atelier. Cette douce clarté s'accroche sur les toiles et fait exploser les tonalités bleus, jaunes, roses…
Papa a peint comme si c’était son dernier été… Etait-ce la lumière, le temps estival, les odeurs marines ? Je ne l’avais jamais vu dans cet état. L’été avait été magnifique. Il passait l’essentiel de ses journées sur la plage d’El Cabanal proche de notre demeure. Les corps juvéniles des enfants et adolescents l’obsédaient. Nostalgie de jeunesse ? Il avait fêté ses 46 ans cette année. Souvenir de ses premiers émois amoureux ? Je savais que dans son enfance il venait souvent sur cette plage avec ses copains : « Mon corps musclé, doré comme une brioche, et mon visage d’éphèbe grec séduisaient toutes les gamines de mon âge, me disait-il en riant, fier de lui. »
J’allais souvent le regarder travailler. Tous les après-midi, il partait tôt, posait son chevalet sur le sable non loin de l’eau et se mettait à peindre. Les grandes toiles qu’il utilisait l’obligeaient à garder la tête en l’air constamment et son canotier ne suffisait pas à le protéger des rayons du soleil qui lui brûlaient la peau. En l’espace de trois mois, son visage était passé du rouge vermillon au cramoisi foncé. Le soir, il rentrait fourbu, son lourd matériel sur le dos. Son regard irradiait encore de plaisir.
J’avais observé son manège pour se trouver des modèles parmi les enfants qui couraient sur la plage. Il avait la manière. Curieux, ceux-ci s’approchaient de lui pour le regarder peindre. Il leur offrait des friandises et leur parlait gentiment en montrant ses toiles. Il savait raconter ses tableaux. En quelques jours, les enfants étaient devenus ses amis. Ils acceptaient de poser une heure ou deux. Parfois, il les croquait à la volée, sans se faire remarquer, sa présence faisant désormais partie du décor.
Je me dirige vers l’œuvre que je préfère, réalisée le mois dernier. Père l’a séparée des autres dans un coin de l’atelier. Il ne me l'avait montrée qu'une fois, non terminée.
Je me souviens…
Ce jour là, la matinée avait été pluvieuse puis, soudainement, comme souvent en bord de mer, les nuages s’étaient éloignés.
- Aujourd’hui, c’est votre journée, avait lancé papa gaiement !
Maman l’avait regardé.
- Tu ne vas pas à la plage ?
- Non ! J’ai envie de peindre de vraies femmes… des jolies femmes… mes femmes… élégantes…
Son œil brillait en nous regardant.
- Faites-vous belles, toi et Maria, avait-il dit ! Enfilez les robes blanches que je vous ai offertes récemment. Prenez vos chapeaux de paille, l’astre solaire cogne à cette heure. Je veux peindre mes femmes avec la peau aussi blanche que leurs robes.
Il était parti précipitamment chercher son matériel. « Clotilde, n’oublie pas ton ombrelle, avait-il hurlé à maman ! Pressez-vous que j’ai le temps de travailler avant la tombée du jour ! »
Habillées en toute hâte, nous nous étions dirigées à pied vers le bord de mer en contrebas de la ville.
Joaquin Sorolla – Promenade au bord de la mer, 1909, Musée Sorolla, Madrid
La toile immense nous représente en pied. J’avance devant maman le chapeau à la main. Le soleil couchant éclaire mon visage de trois quarts. Le vent souffle et soulève les tulles de ma robe. Maman agrippe fermement le voile de son chapeau. Son ombrelle s’échappe. C’est le plus beau portrait que papa ait fait de moi, pensai-je flattée ?
L’ocre de la plage et le bleu de la mer accentuent, par contraste, la blancheur de nos robes. J’imagine des voiliers, grands albatros blancs volant dans la lumière… Papa a posé des touches d’amour sur cette toile, pensai-je. J’aimerais la garder…
Je m’apprête à sortir. Près de la porte, deux fillettes retiennent mon attention. J'avais déjà remarqué ces soeurs sur la plage, la petite toujours accrochée à la tunique de la grande.

Joaquin Sorolla – Les deux sœurs, 1909, The Art Institute of Chicago
L'aînée, vêtue d’une tunique jaunie par le soleil se protége de celui-ci avec l’avant bras. Son visage rouge orangé sourit à mon père. Sa petite soeur, dont la tunique bleue est remontée sur son buste, lui donne la main. Je distingue mal ce qu'elle tient de l'autre main... un ballon ?
Père est génial, pensai-je ! Ses pinceaux illuminent tout ! Il attire la lumière, la capture à la façon d’une chambre photographique et la restitue avec une force incroyable.
La chaleur du soleil qui écrasait les fillettes me pénétrait. Des gouttes lumineuses dansaient sur la toile…
La voix de maman raisonne dans l’escalier :
- Maria ne traîne pas dans l’atelier de ton père ! Tu sais bien qu’il n’aime pas ça ! Il ne va pas tarder à rentrer.
- J’arrive, dis-je joyeusement en claquant la porte derrière moi ! Que nous as-tu préparé de bon pour dîner ce soir ?
Alain
14:57 Publié dans Histoires de peinture (17) | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, sorolla
25 septembre 2008
Nocturnes - James Mac Neill Whistler, 1879
Un curieux procès

J’ai voulu revoir le pont de Battersea avant mon départ pour Venise.
La brume est tombée ouatant l’atmosphère. De pâles rayons de lune recouvrent la Tamise d’un voile argenté. Cette lueur crépusculaire donne des formes fantastiques au vieux pont qui est devenu un être étrange, irréel.
Je m’assois sur la rive face à une des piles du pont. Je le vois par dessous.
Je me souviens de mon premier « nocturne »…
Ce jour là, j’avais emmené Anna pour une promenade à Westminster. Au retour, maman était fatiguée. Nous nous sommes arrêtés un instant sur la rive de Chelsea vue depuis Battersea. Comme aujourd’hui, le crépuscule allait tomber et la rivière brillait d’un ardent éclat cristallin. La couleur était tellement belle que je me précipitai à mon atelier proche et revins avec mon matériel de peintre. J’enduisis rapidement le panneau de bois d’un badigeon gris foncé et appliquai les couleurs claires pour créer un contraste. Anna était fascinée par les touches que je posais sur la toile que la lune éclairait. Excitée, elle cria : « Oh ! Jemie, il reste juste assez de lumière pour que tu puisses peindre un clair de lune sur la Tamise ! ».

J’avais appelé ce paysage : Nocturne en bleu et argent – Chelsea. A cette occasion, le Times m’avait fait bougrement plaisir en publiant un article qui comparait les couleurs de ma peinture aux sonorités structurées de la musique.
- Dans quelle partie du tableau se trouve le pont ?
Les rires avaient retenti dans la salle où le public nombreux était venu assister à ce jugement inhabituel. L’Attorney Général, le Baron Huddleston, avait regardé à nouveau mon tableau Nocturne en bleu et or – le Vieux Pont de Battersea et avait insisté :
- Déclarez-vous que c’est là une représentation exacte du pont de Battersea ? Ces silhouettes sur le pont représentent-elles des gars, des charrettes ? Est-ce que cette cascade sur la droite est un feu d’artifice ?
J’avais répondu calmement :
- Il ne vous a pas échappé, Sir, que cette toile est un clair de lune. Les points dorés sur la droite représentent bien un feu d’artifice. Je n’ai pas voulu faire un portrait « exact » du pont de Battersea. Ma seule intention était de réaliser une certaine harmonie de couleurs. Quant à ce que représente le tableau, cela dépend de la personne qui le regarde. Pour certaines personnes il peut représenter tout ce que j’ai voulu y mettre ; pour d’autres, rien.
Aujourd’hui encore, les rires aigus de l’assistance raisonnent dans mes oreilles.
Je me suis calé le dos contre un arbre. Le spectacle est somptueux.
Ce soir, les couleurs sont exactement les mêmes que dans le tableau qui fut présenté à cette douzaine de jurés qui se demandaient bien ce qu’ils faisaient là : bleu vert et argent. Des lumières fantomatiques, petits points dorés dans le lointain, viennent de l’Albert Bridge. Les formes et les couleurs sont diluées dans une buée mystérieuse. Rien n’est distinct. Les vapeurs de la nuit avalent la ville qui semble suspendue dans les cieux. Un monde de fée est devant moi…
Six mois déjà…
Le procès s’était déroulé à Londres l’année dernière, les 25 et 26 novembre 1878. Je n’avais pas hésité à attaquer John Ruskin, le critique le plus célèbre d’Angleterre. Ces considérations sur l’art faisaient autorité. C’était un ardent défenseur des préraphaélites et il prêchait pour une peinture littéraire et moralisante… Tout ce que je déteste ! Ses témoins étaient les peintres William Frith, un membre de la Royal Academy, et Burne-Jones un peintre préraphaélite éminent.
Je savais que ce procès contre Ruskin était risqué. Je ne pouvais rester sans réagir à l’outrage injurieux à mon égard que celui-ci avait publié dans un journal.
C’était ma première exposition à la Grasvenor Gallery où tout Londres se pressait. La presse avait parlé de mes « nocturnes » en les dénigrant. Le public ne comprenait pas ce que j’avais voulu représenter et Ruskin avait profité de ma faiblesse pour publier un jugement diffamatoire sur mon œuvre.
Ces phrases sont gravées dans ma tête : « La mauvaise éducation de monsieur Whistler est une imposture préméditée. Je n’ai jamais entendu un bouffon réclamer 200 guinées pour avoir jeté un pot de peinture à la face du public ».
Le pot de peinture était mon tableau Nocturne en noir et or – la chute de la fusée. C’en était trop. J’avais porté plainte.

- Quel est le sujet ? Une vue de Cremorne ?
Le dernier jour, l’Attorney Général m’avait interrogé sur l’œuvre faisant l’objet du procès. J’étais très détendu, prêt à faire front et à démontrer mes théories sur la peinture.
- Si j’avais intitulé cette œuvre « Une vue de Cremorne » les spectateurs auraient certainement été déçus. Ce Nocturne en noir et or est un effet de nuit et représente un feu d’artifice dans le parc de Cremorne. Rien de plus.
Peu convaincu par ma réponse, il m’avait envoyé en pleine face :
- Pouvez-vous me dire le temps que vous avez passé à expédier ce nocturne ?
Il y allait un peu fort et s’en était rendu compte. Il avait rectifié :
- Je veux dire, combien de temps avez-vous mis pour peindre ce tableau ?
- J’ai dû travailler dessus environ deux jours, Sir.
C’était le moment qu'il attendait. Il avait lancé la phrase qu’il escomptait décisive :
- Oh, deux jours ! Et vous demandez 200 guinées pour un travail de deux jours ?
Devant le sourire goguenard de l’Attorney, j’avais senti qu’il fallait que je me mette le public et les jurés, qui n’avaient aucune notion artistique, de mon côté.
- Vous n’avez pas compris, Sir ! Je ne prétends pas faire payer le travail de deux journées, mais la science que j’ai appliquée à l’exécution de l’œuvre acquise par le labeur de toute ma vie.
Les applaudissements avaient été nourris. Huddleston me posa encore quelques questions sur mes rapports avec la critique. Je lui fis remarquer : « Je soutiens que nul, hormis un artiste, ne saurait être un critique compétent. »
Les témoins de Ruskin avaient ensuite défilé à la barre. Burne Jones avait reconnu la qualité des couleurs de mes « nocturnes » mais avait considéré que ceux-ci étaient des œuvres non finies, des esquisses. Pour lui, le Nocturne en noir et or n’était pas une œuvre d’art. Cela ne valait donc pas 200 guinées. Le critique d’art Tom Taylor avait déclaré que toute mon œuvre était inachevée et que mes tableaux ne s’approchaient pas plus de véritables tableaux que du papier peint légèrement coloré.
Mon principal témoin, le peintre Albert Moore, fut le seul à être vraiment élogieux envers moi. Cher ami !… Il dit que la signification d’une œuvre résidait dans la relation harmonieuse des formes et des couleurs. Pour lui, mes toiles étaient empreintes d’une grande poésie.
Ruskin avait prétexté une maladie pour ne pas venir au procès. Le lâche ! En son absence, l’Attorney Général avait plaidé en faveur de sa défense.
- Ainsi monsieur Whistler, vous prétendez que ceux qui sont initiés aux techniques ne devraient rencontrer aucune difficulté à comprendre votre œuvre. Mais pensez-vous être en mesure de me faire voir, à moi, la beauté de ce tableau ?
J’avais réfléchi longuement. Le visage narquois de ce faquin imbu de lui-même m’énervait. J’avais examiné tout à tour son visage puis mon tableau et dit dans le plus grand silence :
- Non Sir ! Je crains que ce serait aussi inutile que si un musicien versait ses notes dans l’oreille d’un sourd.
Vexé, l’Attorney avait terminé sa plaidoirie en disant : « Jamais autant d’amusement n’a été offert au public anglais que les tableaux de monsieur Whistler. Les jurés devraient forcément conclure qu’ils sont des conceptions étranges et fantastiques, indignes d’être appelées des œuvres d’art. »
La nuit est complètement tombée. Je distingue encore vaguement la masse informe du pont.
Un profond sentiment de mélancolie m’habite. Le verdict des jurés a été en ma faveur. Je n’ai obtenu qu’un farthing de dédommagement, les frais du procès restant à ma charge.
Je suis ruiné… J’ai été obligé de vendre ma maison « The white house » avec tout ce qu’elle contenait. Je quitte Londres. La semaine prochaine je serai à Venise afin d’honorer une commande. Il ne me reste comme fortune que mon talent…
Tous ces gens n’ont rien compris !… Rien !…
J’avais pourtant bien tenté de leur expliquer pourquoi je nommais mes tableaux « arrangements », « harmonies », « symphonies », « nocturnes ». Je leur avais dit que, pour moi, l’art devait être dégagé de tout verbiage inutile. J’avais insisté en disant que seules les formes et les couleurs m’intéressaient sans me soucier de l’objet et du personnage représenté.
Ils se sont moqués…
Si j’avais parlé des maîtres qui m’avaient inspiré : Turner et ses lumières colorées noyées dans la brume ; ce merveilleux art japonais dépouillé à l’extrême… Que n’aurais-je entendu !
Ce procès a été une pantalonnade ! Les jurés n’ont condamné Ruskin que pour son attaque injurieuse envers moi. A leurs yeux, mon Nocturne en noir et or n’était qu’une simple tache noire, sans valeur.
Je quitte la rive. Le pont, lui aussi, est devenu une tache noire dans la nuit.
Alain
En décembre 1878, comme conclusion à son procès, Whistler publia un pamphlet plein de verve « L’art et les critiques d’art » où il niait aux écrivains et critiques le droit qu’ils s’arrogeaient de régenter le monde des arts en portant des jugements et des condamnations sur des choses où ils n’avaient aucune connaissance de la technique et du métier.
Très amer, Whistler fit, le 20 février 1885, une conférence sur l’art très agressive qui le brouilla avec plusieurs de ses amis, dont Oscar Wilde.
Artiste, dandy à l’esprit prompt aux réparties cinglantes, le peintre publia en 1890 un recueil de ses écrits dont le titre définit assez bien son action : « L’art de se faire des ennemis »
James Mac Neill Whistler
· Nocturne en bleu et or – le vieux pont de Battersea 1872, huile sur toile 68 x 50 cm – Tate Gallery, Londres
· Nocturne en bleu et argent : Chelsea 1871, huile sur toile 50 x 61 cm – Tate Gallery, Londres
· Nocturne en noir et or – la chute de la fusée 1875, huile sur toile 60 x 46 cm – The Detroit Institute of Art, Detroit
· Nocturne en bleu et argent – lumière de Cremorne 1872, huile sur toile 50 x 74 cm – Tate Gallery, Londres
· Symphonie en gris – lever du jour sur la Tamise 1871, huile sur toile – Freer Gallery of Art, Washington
09:35 Publié dans Histoires de peinture (17) | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, whistler, nocturnes
28 juin 2008
Bal sur la butte - Pierre-Auguste Renoir, 1876
Le moulin de la Galette
Nous sommes installées sous les acacias, derrière l’estrade de l’orchestre où une dizaine de musiciens s’échinent sur leurs instruments. Assis à une table voisine, quelques jeunes gens discutent devant des verres de sirop de grenadine. En arrière plan, les danseurs virevoltent emportés par la musique.
J’aime ce bal simple qui mêle tout le monde. Personne ne se met en frais. On y voit des femmes en chaussons, des hommes sans faux-cols portant gibus, des ouvriers en goguette. Des petits voyous gouailleurs et des « affranchis » aux poings solides apportent une touche de grossièreté qui me plait. Des filles de toutes conditions, souvent plus jeunes que moi, viennent pour humer ce parfum de vice et de débauche.
Ouf ! La séance de pose est enfin terminée !
Cela fait plus d’un mois que cela dure… J’en ai marre d’être assise de travers, accoudée sur ce banc, la tête légèrement penchée. « Les cheveux bien en arrière, que l’on voit vos oreilles ! » ; « les yeux expressifs ! », comme il dit…
Pourquoi ce barbouilleur s’intéresse-t-il tant à moi ? Je ne suis qu’une cousette, une habituée de ce bal populaire de Montmartre. J’y viens deux fois par semaine pour m’amuser, danser et débusquer, parfois, quelques margoulins pour finir la soirée.
Est-ce ma robe rose à rayures bleues qui a plu à ce peintre ou mon visage poupin d’adolescente d’à peine 16 ans ? Sur son tableau, il a tenu à rajouter ma sœur Jeanne, derrière moi, penchée en avant, la main appuyée sur mon épaule droite. Il nous avait dit : « Je vous peindrai au premier plan. Vous êtes si jolies toutes les deux. Des amis à moi seront assis aux tables proches… mais, placées au centre de la toile, vous illuminerez le tableau. »
Tom m’examinait d’un air coquin. Il faisait tout jeune avec ses cheveux frisés et son canotier. C’était la première fois que je le voyais. Il
était arrivé avec le peintre en début d’après-midi. Il faisait partie du groupe d’amis de l’artiste qui posait à la table voisine. Il avala son sirop et me lança :
- Je peux connaître votre prénom ?
- Estelle…
- Auguste a de la chance de vous avoir comme modèle. Je suis peintre également. Ah la peinture ! C’est toute ma vie… A mes débuts, mes amis ont tout fait pour me dissuader de devenir peintre, Estelle ! « La peinture est une vocation, un engagement qui vous bouffe la vie. C’est comme entrer en religion, il faut avoir la foi et ne penser à rien d’autre, m’ont-ils dit. » Ils n’ont pas réussi à me convaincre… Maintenant, il est trop tard, je ne sais rien faire d’autre.
Je ne répondis pas, troublée par le regard de fauve du garçon. Il me plaisait...
Les danseurs réclamaient une polka. L’orchestre, plutôt éteint jusque là, se réveilla. Le pianiste appuya plus fort sur les touches blanches, le piston s’enhardit et souffla puissamment dans son instrument.
Solarès, un grand échalas barbu d’origine espagnole, coiffé d’un chapeau mou penché sur le front, attrapa la main de mon amie Margot et l’entraîna vers la piste. Elle le connaissait depuis quelques semaines. Elle lui apprenait l’argot et il adorait ces mots imagés utilisés dans la capitale. Il lui serra le poignet droit d’une main ferme, plaça son autre main dans le creux de sa taille et s’élança vivement. Il se mit à la remuer sérieusement ce qui ne sembla pas déplaire à Margot. Le couple tournait rapidement, sautillait, se relançait d’une longue enjambée sur le côté, virevoltait en cadence.
La polka avait réchauffé l’ambiance.
- Vous dansez cette polka Estelle, me dit Tom en pointant ses yeux effrontés sur mon corsage.
- Merci… Je suis fatiguée aujourd’hui… C’est certainement la séance de pose avec votre ami…
- Puisque vous ne dansez pas… venez nous allons voir à quoi vous ressemblez sur le tableau d’Auguste !
Le peintre rangeait son matériel.
En me voyant, un large sourire élargit son visage agrémenté d’une barbe clairsemée. Long et maigre, il flottait dans son vêtement qui plissait de partout. Ses yeux bruns, humides, me fixaient avec douceur.
- Je n’aurai plus besoin de vous, me dit-il… Mon tableau est terminé. Je n’aurais pu rêver un modèle plus élégant que le vôtre. Merci Estelle !
J’acceptai la bise du peintre sur ma joue en guise de remerciement. Il se mit à discuter avec Tom. Celui-ci semblait enthousiasmé par la toile qui, à mes yeux, ne représentait qu’un mélange désordonné de personnages.
Je m’approchai du tableau. Au centre de la piste de danse, le peintre avait croqué Solarès et Margot dansant dans une étrange lumière mauve. La robe rose de Margot était collée à son partenaire qui souriait béatement. Le dos de l’homme placé face à moi, accoudé sur sa chaise, était criblé de gros ronds, sorte de taches claires étoilées.

- Cela vous plait, Estelle, me lança Auguste ?
- C’est joli…
Tom trouva ma réponse un peu fade.
- Joli… C’est plus que joli, Estelle ! C’est féerique !
Il se planta devant la peinture. Ses yeux brillaient.
- Je vous explique… Sentez la respiration qui se dégage de la toile. Les robes tournent, les jupes s’envolent. Le soleil est le roi de la fête. Il met de la grâce dans les pinceaux d’Auguste. C’est un frou-frou lumineux d’une gaîté étonnante… Regardez votre robe, Estelle… La lumière la traverse. Elle vibre. Et votre visage…
Son regard coquin de tout à l’heure avait disparu.
- Avez-vous remarqué que la piste de danse s’est transformée en toison floconneuse ?
Tom n’attendit pas mes pauvres remarques et se tourna vers son ami.
- Lorsque je vois ton travail, Auguste, je me demande si je dois continuer à peindre… La lumière s’accroche partout. Tes danseurs ne sont plus sur terre. Ils gesticulent dans un monde sans pesanteur composé de mousse rose et bleue. Vaporeux…
Auguste sourit devant la verve de son ami. Il posa son tableau contre le tronc d’un acacia et plia son chevalet.
- A dimanche prochain, Estelle, me dit-il avant de partir. Je reviendrai une dernière fois pour d’éventuelles retouches. Bonne fin de journée. Et ne vous laissez pas entraîner par tous ces garnements. Vous êtes bien jeune… Gardez longtemps cette fraîcheur…
Il installa son matériel sur son dos.
- Tu viens, Tom, je t’offre un verre !
Alain
Le « Bal du Moulin de la Galette » est considéré comme le premier chef-d’œuvre de l’artiste. Il sera acheté par le peintre impressionniste, ami et mécène, Gustave Caillebotte. Celui-ci fera don à l’Etat de sa collection par testament, à condition que celle-ci entre au Luxembourg et, par la suite, au Louvre.
En 1896, la toile entrera au musée du Luxembourg et en 1929 au Louvre.
Pierre-Auguste Renoir : Bal au moulin de la Galette, 1876 - huile sur toile 131 x 175 cm - Paris, Musée d'Orsay
Photos : RMN France
13:52 Publié dans Histoires de peinture (17) | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, renoir, moulin de la galette
09 juin 2008
La belle anglaise - Amadeo Modigliani, 1916
Béatrice Hastings


- Reste de face ! Et ne bouge plus ! Je n’arriverai jamais à te croquer…
Je reprends la position en m’efforçant de rester tranquille. J’avais besoin d’alcool.
- Sers-moi un verre de vin, dis-je impatiente !
Amadeo se lève, remplit mon verre à ras bord et finit le reste de la bouteille au goulot. Il se rassoit devant la toile et reprend son travail. Il avait insisté pour me peindre avec ce corsage à carreaux bleus que je ne mettais plus depuis longtemps. Chaque jour, lorsqu’il arrivait, je l’enfilais pour prendre la pose.
Sa main reste étonnement ferme malgré la boisson. Je le sens inquiet. Il sait qu’il doit rentrer dans son appartement atelier du boulevard Raspail…
Il pose ses pinceaux, me jette un sourire contraint et sort en claquant la porte violemment.
Je le regarde s’éloigner par la fenêtre. Je n’en peux plus de nos disputes incessantes. On est ensemble depuis bientôt 18 mois…
Au tout début de notre rencontre, j’adorais mon bel italien. Il s’était rapidement installé dans l’appartement que je louais au 53 rue du
Montparnasse depuis mon arrivée à Paris au printemps 1914. Ses amis me disaient que ma présence l’avait assagi. Il buvait moins. Lorsqu’il ne buvait pas, c’était l’être le plus gentil du monde, doux, attentionné, aimant. Le soir il rentrait à des heures régulières et nous vivions comme un couple normal. On s’aimait jour et nuit. Il ne sculptait plus. Ses poumons tuberculeux ne supportaient pas la poussière. Il me peignait souvent dans son style inimitable : des portraits vus de face ou légèrement de trois quart. On était heureux.
Puis, progressivement, l’alcool avait repris sa place habituelle dans son être fragile. Il buvait beaucoup et rentrait ivre. La violence s’installa. Il s’emportait pour des choses sans importance, déchirait ses toiles, me faisait des scènes terribles en hurlant. Je me mis à boire également. Je lui crachais au visage des injures en anglais qu’il ne comprenait pas.
La drogue amplifia les effets de la boisson. Le haschich… puis la cocaïne quand il arrivait à vendre quelques toiles. Cela le calmait un moment, puis l’agressivité reprenait. Un jour, fortement imbibé de vin et de drogue, il voulut me jeter par la fenêtre.
Il était terriblement jaloux. Cette robe noire ? Je l’ai gardée… Un soir, nous devions nous rendre à une des nombreuses soirées qui animaient Montparnasse. Je n’avais que cette petite robe noire à me mettre. « J’ai une solution me dit-il ». Il attrapa des pastels et me dessina des fleurs sur le tissu, à même le corps. C’était superbe. Au cours de la soirée, tous les hommes se pressaient pour m’inviter à danser. Amadeo ne dansait pas. Il s’installait au bar et se saoulait en me regardant. Un jeune homme blond se montra entreprenant avec moi. Il se jeta sur lui. Il me voulait toute entière à lui.
Alors, je lui avais interdit mon appartement. Il cognait parfois le soir à ma porte, titubant. Il suppliait que je lui ouvre ou il criait : « Donne moi de l’argent que j’aille boire ». Puis il s’allongeait devant la porte et dormait ainsi.
Je saisis mon verre de vin et le vide dans l’évier. J’ai assez bu aujourd’hui… Il est enfin parti ! Je lui accorde encore quelques séances de pose dans la journée. Je n’ose pas lui refuser. Une flamme folle le consume et il a besoin de moi. Il m'aime toujours. Une ivrogne… Je suis devenue une ivrogne… Comme lui…
Je range son matériel de peinture, me dirige vers la chambre et m’écroule sur le lit. Excitée par le vin, fatiguée par la longue séance de pose, le sommeil ne vient pas. Notre première rencontre…

Le soleil éclaboussait de ses rayons la terrasse de La Rotonde ce jour de juillet 1914. J’étais attablée avec Ossip Zadkine un sculpteur que j’avais connu dans une soirée. L’air était bouillant.
Je le vis. Il circulait de table en table, un bloc de papier à dessin à la main. Parfois, il s’asseyait devant un couple, poussait les verres, commençait leur portrait sans leur demander leur accord, en chantonnant. Il déclamait aussi de la poésie en italien et en français. Du Dante ? En quelques minutes, le couple était dessiné d’un trait impétueux. Il tendait la feuille de papier à la femme : « Offrez-moi un verre de vin et le dessin vous appartient ! » Il buvait son verre et repartait vers d’autres tables sourire aux lèvres.
Il refit le même manège à une table voisine de la nôtre. Il lança à l’acheteur : « Modigliani ! Juif ! Cent sous ! ». Il rafla prestement son argent.
Je l’observai à distance. Il était très beau. Un profil grec, des cheveux noirs bouclés coiffés à la diable. Par cette chaleur, sa veste et son gilet de velours ne semblaient pas le gêner. Une longue cravate accrochée de travers le suivait.
- Modi, viens !
Zadkine appelait l’homme amicalement. Celui-ci se retourna et reconnut mon compagnon de table. Il vint vers nous. Son pas était incertain. Il me regarda.
- Béatrice Hastings, dit Zadkine en appuyant sa main sur mon coude. C’est son nom de plume. Moi, je préfère Alice, son vrai prénom. Cette délicieuse jeune femme est une poétesse anglaise. Elle vient d’arriver à Paris et a eu la chance de me rencontrer… Elle travaille comme journaliste pour le New Age à Londres et leur fait parvenir des poèmes et des articles sur la France. Assis-toi, ami ! Je t’offre un verre ?
L’homme s’écrasa lourdement sur la chaise et posa son bloc sur la table.
- Amadeo Modigliani, lança-t-il en me fixant l’œil enjôleur ! Modi pour vous ! Je suis le plus grand peintre de Montparnasse ! Pour vous servir, mademoiselle !
Son haleine sentait la vinasse.
- Ne restez pas avec ce sculpteur, il ne sait pas s’occuper des femmes, envoya-t-il à haute voix en riant bruyamment.
Il attrapa son crayon et commença à me dessiner. Libion, le patron du café, apporta du vin en boitant. Il connaissait bien les artistes qui passaient beaucoup de temps chez lui car il n’attendit même pas la commande.
Le geste était rapide et sûr. Quelques minutes plus tard, il me tendit le portrait. Je remarquai que ma tête était déformée, caricaturale, mon buste tout en longueur.
- Vous aimez ? Je ne fais que des portraits. Pour moi, le bonheur est un ange au visage grave comme le vôtre… Si cela vous tente je peux vous montrer mes œuvres dans mon atelier boulevard Raspail. C’est à côté, prononça-t-il en rougissant légèrement.
J’y suis allée…

Impossible de dormir. Je me lève, me fais un café et m’assois sur le tabouret encore chaud de la présence d’Amadeo. Aux murs, plusieurs portraits peints à l’huile sont accrochés. La plupart me représentent. Toujours la même expression : vu de face, le cou est allongé, le regard vide. Les têtes s’inclinent comme des fleurs trop lourdes sur leur tige. La couleur est légère, réservée.
Etonnante peinture ? De tous les peintres de Montparnasse que je connaissais, lui seul peignait de cette façon stylisée. Troublant… Une vie intense se dégageait de ces toiles dépouillées.
Je n’avais accepté qu’une fois qu’il me dessine nue. Il aimait les courbes des corps de femmes. Une femme nue qu’il avait peinte récemment je ne sais où était accrochée dans un coin de la pièce.
Elle est étendue lascivement sur un sofa. Je m’approche d’elle et caresse sa cuisse du bout des doigts. Une onde sensuelle me parcourt. Je contourne lentement la courbe ovale des hanches, le creux très marqué de la taille. Je remonte vers la poitrine, les épaules, le cou. Sa tête s’appuie sur sa main. Je caresse sa bouche pulpeuse. Ses yeux noirs en forme d’amande me regardent étrangement.
Elle ressemblait à un jeune animal pervers…

J’ai revu Amadeo en janvier 1917 chez Marie Vassilieff. Nous étions déjà séparés depuis 6 mois. Tous mes amis artistes étaient présents : Apollinaire, Max Jacob, Matisse, Picasso, Gris… Marie donnait une fête en l’honneur du peintre Braque. Mon nouveau compagnon, le sculpteur Alfredo Pina m’accompagnait. Amadeo, qui n’était pas invité, arriva et me récita du Dante à l’oreille. Alfredo, vexé, s’interposa et la soirée tourna au pugilat. Seul Matisse tenta de calmer tout ce monde. Amadeo fut jeté dans la rue.
C’était notre dernière rencontre.
Alain

Béatrice Hastings était belle, cultivée, poétesse et journaliste de talent. Elle retournera en Angleterre, continuera à écrire, publiera quelques livres jusqu’à son décès en 1943.
Amadeo Modigliani rencontrera en 1917 Jeanne Hébuterne, jeune étudiante en art de 18 ans. Ils vivront un amour fou qui finira dans le drame. Modigliani, malade, mourra à 36 ans le 24 janvier 1920 et Jeanne inconsolable se suicidera le lendemain. Les deux amants sont réunis aujourd’hui pour l’éternité au cimetière du Père-Lachaise à Paris.

Amadeo Modigliani
· Madame Pompadour (Béatrice Hastings) 1915, huile sur toile 61 x 50 cm – Art Institut of Chicago, Chicago USA
· Portrait de Béatrice Hastings au corsage à carreaux 1916, huile sur toile 61 x 46 cm – Galerie Achim Moeller, New York
· Portrait de Béatrice Hastings 1916, huile sur toile – Barnes Fondation, Merion USA
· Portrait de Béatrice Hastings 1915, huile sur toile 55 x 46 cm – Art Gallery of Ontario, Torento, Canada
· Béatrice Hastings 1915, huile sur toile 81 x 54 cm – collection privée
· Almaiisa 1916, huile sur toile 81 x 116 cm – collection privée
Photos : sites Internet
10:29 Publié dans Histoires de peinture (17) | Commentaires (27) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, modigliani, montparnasse, béatrice hastings
29 avril 2008
Les Nymphéas - Claude Monet, 1922
Un aquarium géant

- Tu es encore là à t’esquinter les yeux à cette heure ? Le médecin t’a pourtant bien recommandé de ne plus faire d’efforts avant l’opération. Tu n’es pas sérieux !
- Blanche, viens m’aider !... Passe moi le tube de vermillon !
Monet était grimpé sur l’escabeau qui lui permettait d’atteindre le sommet d’un immense panneau. Il atténuait par des frottis de touches orangées claires le rouge vif des pétales d’un nénuphar en bouton posé sur l’eau.
- Je ne peux m’arrêter Blanche. Il y a encore tellement à faire. Les 19 panneaux sont pratiquement terminés mais je ne suis pas satisfait de certaines parties.
Le peintre sortit un mouchoir et s’essuya le visage qui avait été éclaboussé par des gouttes de peinture.
- Il faut que cela soit parfait. Georges Clemenceau m’a offert deux salles à l’Orangerie à Paris pour recevoir ces panneaux. Tu imagines… deux grandes pièces arrondies dont les murs seront entièrement recouverts de mes Nymphéas… J’en ai fait don à l’Etat, je ne peux décevoir !
- Décevoir ? Quel cadeau fabuleux tu fais à ton pays ! Une vingtaine de panneaux… Tu travailles inlassablement au bord de l’étang par tous les temps depuis des années… et tu parles de décevoir ? Vieux fou ! Cesse de retoucher sans arrêt ces toiles. Elles sont finies. Avec ta mauvaise vue ces modifications continuelles vont bien arriver à leur faire perdre toute fraîcheur. Allez, viens mon ami, il est tard !
Le vieil homme descendit avec précaution de son perchoir et posa sa palette et ses pinceaux sur un guéridon. Il s’avança vers sa belle-fille Blanche Hoschedé-Monet et lui pinça gentiment la joue.
Elle le regarda avec inquiétude. Depuis la mort de son mari Jean, le fils du peintre, elle vivait seule avec Claude Monet, cet homme veuf de sa mère Alice depuis déjà onze années. Elle était doublement sa belle-fille par sa mère Alice Hoschedé-Monet et son mari Jean Monet. Elle aimait tendrement le peintre qu’elle connaissait depuis son enfance. Elle s’occupait de lui et veillait à ce qu’il puisse pratiquer son art sereinement.
- J’ai peur ma fille, dit-il d’une voix fatiguée. Ma vue décline de jour en jour. Je discerne mal les couleurs. Je ne saisis plus la réalité de la nature. J’ai passé ma vie à analyser la lumière, la démêler, la dissocier pour mieux comprendre son rendu sur les couleurs. Seule la couleur est importante, Blanche ! Aujourd’hui, elle m’échappe… Ce maudit voile jaune qui obscurcit mes yeux…
Blanche, habituée aux plaintes de son beau-père, lui prit le bras et l’entraîna vers la sortie de l’atelier dont la vaste verrière commençait à s’obscurcir.
- Arrête de te torturer l’esprit, dit-elle en lui souriant ! Le docteur a dit que ta cataracte n’était pas irréversible. L’intervention se pratique couramment à notre époque et il est très optimiste sur son résultat. Dans quelques mois tes yeux auront retrouvé une nouvelle jeunesse.
- Oh, tu sais, même si ma vue s’améliore, mon corps restera ce qu’il est devenu ! Celui d’un vieil imbécile qui peine de plus en plus à rester des heures debout devant ces trop grands panneaux. C’est une folie. C’est au-delà de mes forces de vieillard. Je voudrais tant arriver à rendre ce que je ressens…
Monet stoppa sa marche soudainement avant que le couple n’atteigne la sortie de l’atelier. Son visage buriné de patriarche à la longue barbe blanche se tourna vers la femme. Sa voix prit des intonations enfantines :
- Fais moi plaisir, Blanche. Je veux les voir en place. Si je deviens aveugle, j’aurais vu, au moins une fois, mes Grandes Décorations des Nymphéas comme elles seront présentées à l’Orangerie.
Il quitta le bras de Blanche et se dirigea vivement vers le centre de la pièce.
- Ce ne sera pas long. La plupart des panneaux sont déjà en cercle les uns à côté des autres. Aide moi à déplacer ceux sur lesquels je travaille encore.
Blanche hésita puis se prêta de mauvaise grâce à la demande du peintre en le sermonnant :
- J’accepte, mais ne fais pas d’efforts. Je m’en occupe.
Les grands panneaux de deux mètres de haut et, pour certains, plus de quatre mètres de long, étaient dressés sur des chevalets roulants. Elles les poussa, les intervertit et environna la salle des peintures dont Monet lui indiquait avec précision l’emplacement. Ils s’assirent ensuite sur un large divan placé au centre de l’atelier.
Un horizon liquide les entourait.

Un immense jardin d’eau aux tonalités mauve bleuté, traversé par endroit d’herbes aquatiques ondulant sur le fond. Des rameaux de saules plongeaient dans le liquide, sortes de lianes immatérielles étranges. Sur certains panneaux, les nuages ouatés du ciel se miraient dans l’eau. Parfois, un coup de vent en faisait frémir la surface. Posées çà et là, de grosses fleurs de nénuphars blancs, jaunes ou rouges s’ouvraient dans la clarté du jour et se refermaient le soir. L’ensemble formait un aquarium géant envahi d’un inextricable enchevêtrement végétal.


Blanche se taisait, impressionnée. Ce qu’elle voyait la ravissait. Cela dépassait tout ce que Monet avait peint dans sa vie. Cette peinture, elle la connaissait bien Blanche ! Combien de fois elle avait planté son chevalet sur le motif à côté de l’artiste. Ils peignaient ensemble la campagne environnante.
Blanche fixait avidement cette féerie qui les enveloppait.
- Le bleu… C’est la couleur que mes yeux perçoivent encore le mieux, dit le peintre. Les bleus changeants du ciel… J’aime ajouter du rose non loin, ces deux teintes s’harmonisent bien. C’est ce qui donne cette dominante mauve aux panneaux. Celui que tu vois face à nous est le seul qui soit nuancé dans des tons ocre brun. Je m’en souviens… C’était en fin de journée, le soleil baissait et l’eau était éclaboussée de reflets jaunes orangés violents. J’avais attrapé mon tube de jaune et avait étalé la pâte à grands coups de brosses fougueux.

Etrange gamin énervé, l’artiste s’agitait sur son siège. Son regard observait longuement chaque peinture.
- Peindre l’instant présent. Toute ma vie je n’ai pensé qu’à cela Blanche ! Peindre l’instantanéité des choses, ces moments fugaces où les
couleurs du matin disparaissent dans les minutes suivantes et reviennent parfois le soir.
Il cessa de parler un court instant et reprit :
- Regarde bien ma fille ! Tout bouge. Tout vit. Ce travail sera mon dernier. J’ai voulu aller encore plus loin. J’ai supprimé la ligne d’horizon, fondu les plans, oublié la perspective. Le ciel est absent, seul sa réflexion sur l’onde est visible. L’apparence éphémère des choses…
Il était heureux comme un enfant à Noël en découvrant ses jouets. Ce qu’il voyait était l’aboutissement de toutes ces années de dur labeur.
Il se tourna vers Blanche et la prit affectueusement par les épaules.
- Mon petit ange bleu… Clemenceau t’appelle ainsi et il a raison. Tu es un ange ! J’ai la sensation que j’ai réussi là une peinture nouvelle. Il n’y a plus de formes, les éléments du décor sont devenus fluides et se dissolvent les uns dans les autres, sans contrainte. La couleur est libérée de tout obstacle dans une vaste abstraction.

Le vieil homme tournait le dos à sa belle-fille et fixait intensément ses toiles. Il parla doucement :
- Est-ce bien, petit ange ? C’est toi qui me connais le mieux…
Blanche ne répondit pas. Une émotion la gagnait. Ses yeux s’embuèrent d’un coup, puis de grosses larmes se mirent à couler lentement sur ses joues potelées de femme déjà vieillissante. Le liquide s’infiltra dans les rides qui longeaient sa bouche et tomba lentement sur le devant de sa robe.
Le peintre qui ne recevait pas de réponse à sa question, se retourna. Le visage défait de la compagne des ses dernières années le surprit. Elle ne pleurait pas souvent Blanche. Il ne se souvenait pas l’avoir vue pleurer depuis la mort de Jean. Il resta silencieux.
Il attendit. Il avait besoin de l’avis de sa belle-fille. Elle ne se trompait jamais sur son travail. Elle le connaissait tellement. Ses remarques étaient toujours pertinentes, sans flatteries.
L’émotion continuait à faire tressauter le chignon de Blanche. Elle se moucha en le regardant par dessus le mouchoir. Ses petits yeux rougis lui souriaient.
Il avait compris. Ses derniers doutes s’envolèrent. Il répondit à son sourire.
Le vieil homme prit la main de Blanche comme autrefois lorsqu’il emmenait la petite fille pour de longues promenades dans la campagne. La main de Blanche tremblait. Ils se levèrent et quittèrent l’atelier.

Derrière eux, la coupole de verre bleuissait fonçant les teintes du jardin d’eau immobile. Une faible lueur alluma dans le ciel une dernière flamme. Elle accrocha les nénuphars, les transformant en grosses pommes rouge vif luisant comme des phares dans la nuit.
Alain
Monet, Blanche et Clémenceau au bord de l'étang
Nouvel atelier de Claude Monet dans sa maison à Giverny
Monet mourra en 1926. Blanche continuera à vivre dans la maison du peintre à Giverny jusqu’à son décès en 1947. Les « Nymphéas » entreront au Musée de l’Orangerie le 27 mai 1927 inaugurés par le père « La victoire » Georges Clemenceau. Finalement, ce seront 8 compositions en 22 panneaux qui seront exposées, le tout occupant 2 mètres de hauteur et 91 mètres linéaires.

Photos : RMN France
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05 avril 2008
Deux autoportraits - Jean Siméon Chardin, 1771
Des bâtons de toutes les couleurs

François était un homme heureux. Il avait une femme adorable, des enfants qui le réjouissaient chaque jour, un travail prenant et une jolie maison encastrée dans un décor paysagé qu’il avait réalisé lui-même.
Une passion l’habitait : la peinture. Elle était entrée dans sa vie un peu par hasard, peu d’années après son mariage avec Audrey. Celle-ci, un soir de Noël, lui avait offert un ensemble complet de tubes de peinture à l’huile ainsi que le matériel nécessaire à la pratique de cette activité.
La carrière artistique de François commença ce jour là.
Ses premières toiles étaient malhabiles mais il prenait un réel plaisir à triturer la pâte fraîche, mélanger les couleurs et les étaler savamment sur la toile. Dans les creux de son activité professionnelle, ses moments de loisirs étaient consacrés à sa passion. Des résultats intéressants vinrent rapidement, sans atteindre toutefois les sommets qu’il espérait.
Dans le même temps, il visitait régulièrement les musées et expositions, achetait des livres sur l’art, s’informait. Il découvrait et appréciait avec bonheur les grands peintres qui avaient marqué l’abondante histoire de la peinture.
La révélation lui vint le jour où il s’offrit quelques bâtons de pastel sec, pour voir. Il comprit instantanément que ce mode d’expression était le sien et son matériel de peinture à l’huile fut rapidement rejeté, sans remords, à l’étagère la plus haute de l’unique armoire installée dans la petite pièce qui lui servait d’atelier.
Cette fois, il le savait, il allait faire de grandes choses !
De suite, François sentit qu’il avait un rapport privilégié, presque sensuel, avec les petits bâtonnets cylindriques. Ils lui rappelaient les morceaux de craie dont se servaient les professeurs de son enfance pour couvrir le tableau noir de formules algébriques et complexes auxquelles il ne comprenait rien.
Quelle facilité ! Terminés la longue préparation des couleurs huileuses, les mélanges sur la palette, les temps de séchage fastidieux et, surtout, l’ennuyeux nettoyage du matériel en fin de journée alors que l’on n’aspire qu’à la détente. Le pastel sec n’avait qu’un inconvénient : la poussière. Il la redoutait car elle s’infiltrait partout, lui obstruait les narines et le faisait pleurer. Un artiste doit savoir souffrir, pensait-il…
Notre peintre du dimanche comprit rapidement que, les pastels ne se mélangeant pas entre eux, il était indispensable de posséder une grande quantité de bâtonnets de tonalités différentes. Ses premiers travaux étant, à ses yeux, plus qu’encourageants, il décida d’investir en achetant des boîtes de pastels de différentes marques. « C’est cher, mais un bon ouvrier ne peut travailler qu’avec de bons outils, disait-il souvent à sa femme, en lui envoyant des éternuements poussiéreux bruyants ! »
Dans les boîtes, chaque couleur était présentée dans un dégradé subtil partant du ton le plus foncé au ton le plus clair. La peinture était devenue d’une grande simplicité pour François. Lorsqu’il souhaitait entreprendre un travail, il saisissait le bâtonnet approprié et l’appliquait directement sur le support cartonné « Pastel Card » qu’il utilisait de préférence pour son accroche exceptionnelle de la poudre de pastel. Il peignait dans la joie. Il pouvait arrêter à tout moment, refermer la boîte, se reposer ou redémarrer une nouvelle activité.
Au début, il avait tenté le « portrait ». « C’est un genre noble, disait-il ». De piètres résultats sur les membres de sa famille : nez fourchus, mâchoires proéminentes, yeux mal plantés, le convainquirent que ce n’était pas son truc. Il avait donc concentré son travail sur le « paysage ». Depuis, dans le style plutôt impressionniste qu’il aimait, en s’inspirant de photos de vacances qu’il projetait sur grand écran, il se sentait parfaitement à l’aise.
Il le pressentait. Il allait devenir un grand pastelliste, de ceux qui laissent un nom dans l’histoire de l’art.
Progressivement, les murs de la maison, malgré l’avis défavorable d’Audrey, se tapissèrent de haut en bas de ses œuvres sous verres. Rien n’arrêtait la prolifération des toiles. Son home devenait une galerie d’art.
La gloire venait… François, qui exposait maintenant, obtint un prix dans une manifestation communale et se vit même remettre par le député de la région une breloque dorée qui le conforta dans son opinion sur ses qualités artistiques.
Notre homme avait une faille…

Cela commença à se gâter lors d’une visite à Orsay. Les pastels de Manet, Renoir, Berthe Morisot, Degas, furent un vrai choc pour François. Les toiles étaient exposées dans une pièce faiblement éclairée. Le pastel, grâce à sa pureté, n’avait pas jauni, ni foncé avec le temps. La luminosité et le velouté des couleurs étaient intacts et rayonnaient sur les murs. Les danseuses de Degas voltigeaient comme aux plus beaux jours, animées par les traits fougueux du maître. C’était beau…

Il décida de ne plus retourner à Orsay et oublia. Il s’offrit même le merveilleux coffret de pastels extra-fins Sennelier dont il rêvait depuis longtemps. Toute la collection. Une ruine financière pour son modeste budget. Depuis le temps qu’il clamait à la cantonade : « Il me faut des Sennelier ! » Il était persuadé qu’il lui fallait ça pour égaler les meilleurs.
Son plaisir de peindre revint. Il reprit ses « paysages ». L’extrême luminosité, la tendresse de ses nouveaux bâtonnets faisaient merveille dans les estompages, les fondus. Leur grande onctuosité permettait un niveau d’accrochage élevé sur le support au moment des dernières touches, celles qui donnent l’éclat, la vivacité finale.
François ne doutait plus de son talent. Il avait franchit un échelon. Il n’allait plus stagner au niveau régional. Il pouvait viser le national… et même, en travaillant, sans aucun doute l’international. Il bouda même l’expo annuelle de sa commune.
François ne pressentait pas la catastrophe qui se préparait.
- J’espère que cela va te plaire ! On s’est tous cotisés !
Un jour d’anniversaire, sa fille Valérie lui avait envoyé ces mots joyeux en lui plantant dans les bras un paquet assez lourd qu’il s’empressa d’ouvrir. Il reconnut de suite l’auteur de ces reproductions encadrées sous-verre, grandeur nature, d’une qualité étonnante. Valérie commenta :
- Ce sont des autoportraits peints par Chardin au 18e siècle. Des pastels. Tu aimes ?
S’il aimait…

Audrey et Valérie s’empressèrent de les accrocher aussitôt côte à côte dans le couloir d’entrée de la maison, à hauteur d’homme pour que l’on puisse mieux les contempler.
Le mal était fait…
Chaque nouveau visiteur empruntait évidemment le couloir, passait devant les cadres et balançait des remarques admiratives du genre : « Superbes ces portraits ! Je les ai déjà vus quelque part, à Orsay ou au Louvre ? Cà, c’est de la peinture ! Mais... c’est Chardin, je ne savais pas qu’il avait fait des pastels ! Quel talent ce peintre !
François connaissait bien ces deux tableaux. Il était passé souvent devant eux au Louvre. Il se renseigna. Le maître les avait réalisés sur la fin de sa vie. Le premier, peint en 1771, Autoportrait aux bésicles le représentait, le regard malicieux derrière ses bésicles. Dans le deuxième, Autoportrait au chevalet daté de 1779, il semblait amaigri, fatigué. Il mourut cette année là.
Le doute s’insinua lentement dans le cerveau de François, surtout lorsqu’il commença à étudier, analyser la technique du peintre.
Chardin, qui toute sa vie avait peint des scènes de genre et des natures mortes à l’huile, s’était mis au pastel tardivement sur les conseils de son ami l’immense pastelliste Quentin de la Tour. François remarqua sur les reproductions que les traits de couleurs étaient placés proches les uns des autres, sans se mêler. Une sorte de mosaïque. Avant Seurat et Signac, au 19e, Chardin utilisait déjà le principe du mélange optique des teintes. Sa touche hachurée accrochait la lumière et donnait, lorsque l’on prenait du recul, vie au personnage. François constata que l’artiste travaillait par couches successives en superposant les couleurs par petites touches qui donnaient des formes parfaites et non estompées. Parfois, le pastel était écrasé sur le papier laissant de longues traînées de couleurs.
Audrey ne reconnaissait plus son mari. Il ne peignait plus. Elle le voyait observer les portraits, l’air triste.
Il semblait hypnotisé par l’autoportrait aux bésicles qui lui souriait constamment, goguenard. Les traits de craie sur les joues, le front, le foulard, semblaient encore tout frais, peints de la veille, alors que le tableau original avait plus de deux siècles. François surprenait une moquerie inexplicable dans le regard du vieil homme posé sur lui.
La famille de François, ses amis, ne regardaient même plus ses nombreux paysages répartis un peu partout dans la maison. Pourtant, il venait d’accrocher, en bonne place dans le salon, le massif d’hortensias pourpres inspiré de leurs dernières vacances sur la côte d’azur. Les boules de fleurs éclaboussaient, énorme tâche de sang, les murs d’une maison provençale ocre clair. Au loin, derrière les fleurs, la mer vert émeraude nimbait la petite crique où ils s’étaient baignés. C’est Audrey qui avait prise la photo en lui disant : « Ce paysage sera ton chef-d’œuvre ».
Les hortensias n’intéressaient personne. Pas une remarque. Même pas un simple regard d’approbation. Seuls, les autoportraits de Chardin éveillaient l’attention.
Un dimanche, François entra dans son atelier. Il se sentait nul, sans talent. Il ouvrit toutes les boîtes amoureusement disposées, prêtes à servir, et accrocha un Pastel Card sur le chevalet. « De quoi ai-je l’air avec mes petits tableautins du dimanche à côté de ce génie, pensa-t-il ? ». Il n’avait plus envie.
Il s’approcha du beau coffret Sennelier, attrapa un bâtonnet couleur coquelicot et traça un trait sur le carton en appuyant fermement. Il ressentait l’excitation agréable qu’il connaissait bien, celle du pigment qui s’écrase comme du beurre étalé sur une tranche de pain. Quelle douceur !
Les couleurs pures méticuleusement rangées dans la boîte dans un savant dégradé de pimpantes tonalités attendaient son bon vouloir.
Sa vue se brouilla… A quoi bon ! Il avait compris. Il ne serait jamais un grand peintre.
Il referma le coffret et s’enfuit.
Alain
Les pastels ci-dessous sont voisins, au Louvre, de ceux dont il est question dans cette histoire. L’artiste les a peints à la même période de sa vie et ils sont tout aussi beaux.

Louvre-passion a obligatoirement croisé ces peintures au hasard de ses promenades studieuses dans le grand musée. Comment ne pas les remarquer…
· Edouard Manet : Portrait d’Irma Brunner 1880, pastel 53 x 44 cm – Paris, Musée d’Orsay
· Edgar Degas : La sortie de bain 1898, pastel 70 x 70 cm – Paris, Musée d’Orsay
· Edgar Degas : Danseuse sur scène 1877, pastel 60 x 44 cm – Paris, Musée d’Orsay
· Edgar Degas : Danseuses en bleu 1898, pastel 92 x 103 cm – Paris, Musée d’Orsay
· Edgar Degas : Danseuse assise 1883, pastel 62 x 49 cm – Paris, Musée d’Orsay
· Jean Siméon Chardin : Autoportrait aux bésicles 1771, pastel 46 x 37 cm – Paris Musée du Louvre
· Jean Siméon Chardin : Autoportrait au chevalet 1779, pastel 40 x 32 cm – Paris Musée du Louvre
· Jean Siméon Chardin : Portrait de madame Chardin 1775, pastel 46 x 38 cm – Paris, Musée du Louvre
· Jean Siméon Chardin : Autoportrait à l’abat-jour 1775, pastel 46 x 38 cm – Paris, Musée du Louvre
Photos : http://www.photo.rmn.fr/cf/htm/Home.aspx
17:34 Publié dans Histoires de peinture (17) | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, chardin, pastel, louvre, autoportraits
01 mars 2008
Les époux Arnolfini - Jan van Eyck, 1434
Mariage italien à Bruges
Jan avait posé les oranges sur le rebord de la fenêtre, tiré vers lui la petite table, et déposé le panneau en bois de chêne sur celle-ci. Il était passé en voisin pour nous montrer le résultat de son travail.
- La peinture est bien sèche, avait-il dit. Je vous la laisse quelques semaines. Vous aurez le temps de l’étudier.
Avant de sortir, il m’avait adressé un sourire complice et gratifié d’une caresse sur le museau, un peu trop appuyée à mon goût.

C’est mon portrait qui m’a intéressé en premier. La curiosité… je ne m’étais encore jamais vu peint. Au fil des jours, à force de me regarder, j’ai fini par détester ce double placé par le peintre aux pieds des époux, tout petit, la queue en l’air, le poil long, l’œil morne.
Je n’accepte plus ce quadrupède dont le regard amorphe surveille tous mes mouvements. Le pire, c’est le soir ! Mes maîtres sont couchés dans le grand lit rouge et moi sur le tapis d’orient le long du lit, face au portrait. A la lueur des bougies, mes petits yeux colorés, inexpressifs, brillent bizarrement et mon épaisse moustache s’enflamme de lueurs orangées.
Chaque début d’après-midi, lorsque le soleil pénètre par les petits carreaux tout en haut de la fenêtre et inonde la pièce d’une lumière dorée, j’ai pris l’habitude de m’allonger sur la couverture du lit. J’observe le couple immobile.

Je revois la cérémonie. C’était au printemps dernier. Mes maîtres ne s’étaient pas mariés à l’église. Ils préféraient l’intimité de leur demeure. Seuls, deux témoins, dont Jan le peintre, avaient été conviés. Mes maîtres s’étaient administrés eux-mêmes les sacrements du mariage.
Peu de temps avant le mariage, ils avaient passé commande de leur portrait. Une fois les festivités terminées, quelques jours passèrent. Un matin, Jan arriva avec son matériel. L’artiste demanda aux époux de revêtir à nouveau les habits du mariage et de refaire les gestes de la cérémonie. Il posa le panneau en bois sur le chevalet et commença à peindre. Il revint souvent puis, un jour, il annonça qu’il avait terminé et finirait les détails dans son atelier.
J’aime bien ce Jan van Eyck. Il a toujours un mot gentil pour moi lorsqu’il vient. Ce n’est pas n’importe quel peintre. Il est célèbre : Peintre de la cour de Philippe le Bon, notre duc de Bourgogne. Les bourgeois de Bruges se l’arrachent. Ils veulent tous avoir leur portrait les représentant installés dans leur cadre quotidien.
Aujourd’hui, je suis seul. Ils sont sortis en ville, l’un chez le barbier, l’autre chez une amie. Habitués à mes escapades à l’extérie
ur, ils m’ont enfermé.
Ne pouvant rien faire, je me suis étalé nonchalamment sur le lit. J’ai bien tenté de tourner le dos au panneau pour l’éviter, mais à quoi bon... il reste constamment dans mon champ de vision… Cette peinture m’horripile ! Je ne supporte plus de voir ma maîtresse, passive, presque servile, posant sa main dans le creux de celle de cet homme qui va devenir son mari.

Lui, c’est Giovanni Arnolfini. Il est riche et le montre. Ce n’est pas trop difficile lorsque l’on est le fils d’une famille de commerçants et banquiers italiens ! Conseiller financier du duc de Bourgogne, c’est une personne importante à Bruges où ses affaires sont prospères.
Je le trouve laid. Un profil chevalin, un gros nez aux narines dilatées, des yeux pas francs. De plus, il est maigrelet, les épaules étroites et tombantes. Ses mains blanches sont aussi fines que celles de sa femme. La pauvre…
Il a revêtu une tunique en velours fourrée de vison. Cette couleur sombre le rend encore plus triste… macabre… Je ne l’ai jamais vu rire… Pourquoi s’est-il affublé de ce chapeau noir cylindrique beaucoup trop grand pour lui ?

Elle, c’est la fille d’un banquier italien. Encore des banquiers ? Ces affairistes ont envahi Bruges où le commerce est florissant. Elle a presque le même prénom que lui : Giovanna. Je doute qu’elle sera heureuse avec cette brute qui me donne sans cesse des coups de pieds dès qu’il me voit.
Le peintre a su la mettre en valeur. Elle porte une superbe robe verte ourlée d’hermine. Notre servante avait soigneusement drapé sa traîne sur le sol. Son joli visage poupin est éclairé par la coiffe blanche. Dommage qu’il y ait ces cornes brunes qui dépassent au-dessus de chaque oreille… On dirait un navire toutes voiles dehors ? Consciente de l’importance du moment, elle esquisse un léger sourire. Sa main posée sur son ventre laisse indiquer ce que je pressentais déjà depuis longtemps… Pourvu que l’enfant ne ressemble pas au père !
Mon portrait est complètement raté ! Si je pouvais parler, j’en ferais la remarque à Jan… Ce regard ?... niais ! Jan m’a croqué séparément sur une feuille de papier et m’a rajouté ensuite sur le panneau. Il paraît que les chiens sont un symbole de fidélité et aussi de prospérité.
Chère Giovanna ! Je l’aime. Elle est toujours joyeuse et chantonne toute la journée malgré la mine sombre de son nouveau mari. Heureusement, il n’est jamais là.
Elle seule sait me caresser. J’adore lorsque ses doigts légers et souples me chatouillent le creux situé juste derrière les oreilles. Elle m’arrache des petits jappements de plaisir. Ensuite, elle masse longuement l’arrière de ma tête puis, savamment, soulève les poils de mon dos pour me gratter avec la pointe des ongles. Elle termine en caressant délicatement avec le revers de la main mes flancs et mes pattes. Quel délice !
Je voudrais dormir. Par moment, j’ai l’impression que les visages du tableau s’animent face à moi puis reprennent leur position inerte… Cela manque de vie ? Nous sommes figés… Immobilisés comme par magie…
Je ne m’explique pas pourquoi Giovanni tend maladroitement la main gauche à sa femme. Dans les mariages auxquels j’ai assisté, les hommes utilisent toujours la main droite pour faire ce geste rituel ? Son autre main est étrangement levée à hauteur de sa poitrine… Un serment de mariage ? Je n’avais pas encore remarqué que les époux étaient pieds nus ? Leurs patins de bois et pantoufles traînent sur le sol en désordre… Ce n’est pas dans les habitudes de Giovanna ? Elle ne supporte pas le moindre grain de poussière ou objet qui traîne.

Ils ne sont toujours pas rentrés. La fenêtre s’assombrissait. Ne pouvant dormir, je décide d’examiner les autres détails du tableau pour
m’occuper.
Habituellement, le lustre en métal a six bougies. Sur le tableau, une seule bougie est allumée. Cette semaine, les époux en parlaient entre eux. La flamme serait un symbole du Christ, témoin du mariage, paraît-il ?
Dieu… Les symboles… Pendant les séances de pose, Jan disait souvent que les objets parlaient. Lorsqu’il peint, il délivre des messages symboliques un peu partout dans le tableau en signe de bonheur conjugal : la bougie unique sur le lustre, la statuette de sainte Marguerite, patronne des futures mères, domine le haut dossier de la chaire derrière le lit avec son petit balai accroché. Le chapelet suspendu à côté du miroir évoque la foi des mariés. Même les oranges posées sur la table veulent dire quelque chose semble t-il ?

Curieux miroir ? C’est un miroir de sorcières. Sa forme convexe agrandit le champ de vision. Les époux sont montrés de dos dans le reflet du verre. Même les poutres du plafond apparaissent. Ma présence entre le couple, à leurs pieds, a disparu ? Evidemment, un chien !... Récemment, Jan était passé prendre des nouvelles du tableau. Il avait plaisanté avec Giovanni au sujet du miroir.
- J’espère que vous ne m’en voudrez pas, avait-il dit en riant. Je n’ai pu résister au plaisir de me peindre dans le reflet du miroir. Les témoins du mariage entrent dans la pièce, moi habillé d’une tunique bleu et mon ami Peter d’une tunique rouge.
- J’avais remarqué ces deux minuscules silhouettes au centre du miroir, avait répondu Giovanni en tordant sa bouche d’un sourire hideux dont je me souviens encore.
Il avait rajouté :
- Maître Jan, cette peinture me plait ! Elle fait déjà des envieux parmi les bourgeois de la ville à qui je l’ai montrée. Vous avez su saisir l’instant solennel de notre mariage. Et la brillance des couleurs… La robe verte de Giovanna explose sur le tissu rouge du lit !
- Le nouveau vernis que j’utilise me satisfait, avait répondu Jan, fièrement. Il m’a fallu du temps avant d’arriver à une telle perfection. Grâce à une préparation spéciale à base d’huile de noix et de graines de lin, les couleurs sèchent plus vite, elles ne craignent plus l’humidité et brillent d’elles mêmes.
En sortant, Jan avait secoué ma tignasse et s’était exclamé :
- Ah ! Un dernier détail ! J’ai modifié ma signature placée entre le miroir et le lustre. J’ai inscrit : « Johannes de eyck fuit hic » au lieu de « fecit » (« était là » au lieu de « l’a fait »). C’est ma signature en tant que témoin de votre mariage.

Mes paupières se fermèrent brusquement.
Alain
Au 15e siècle, la peinture flamande devient moins religieuse et les peintres sont très demandés par les bourgeois pour des portraits individuels les représentant dans le monde où ils vivent. Ce sont les premières représentations de scènes de genre qui feront le succès des peintres néerlandais du 17e.
L’utilisation de la peinture à l’huile était récente. Les frères van Eyck (Hubert et Jan) améliorèrent son usage ce qui donna aux couleurs l’éclat et la solidité que n’avait pas l’ancienne technique de la tempera à base d’œuf et de colle.
Ce nouveau procédé pour peindre permit à Jan van Eyck de se démarquer des peintres des décennies précédentes. Son travail était millimétré, méticuleux, fait avec des pinceaux extrêmement fins, ce qui lui permettait de rendre chaque matière avec une grande habilitée dans les détails.
· Jan van Eyck : Le portrait des époux Arnolfini, 1434 - huile sur panneau en chêne 82 cm x 62 cm – Londres, National Gallery
Photos : http://www.wga.hu/index1.html
16:33 Publié dans Histoires de peinture (17) | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, van eyck, époux arnolfini
20 novembre 2007
Un dimanche à la Grande Jatte - Georges Seurat, 1886
Vous avez dit pointillistes ? Dernière exposition du groupe impressionniste en 1886
25 septembre 1886 (Berthe Morisot – peintre)
Très chère Edma
Je profite d’un moment de calme pour t’écrire.
Eugène fait la sieste. Il est très fatigué et tousse constamment. Notre été dans la villa que nous avions louée à Jersey s’est mal passé pour lui. Ce foutu climat anglo-normand…
Je suis triste petite soeur. Je ne quitte plus le noir du deuil. Ces dernières années ont été bien cruelles pour la famille Manet. Comme tu le sais, en l’espace de trois ans, j’ai perdu ma belle-mère et mes deux beaux-frères. Je garde toujours une place secrète dans mon cœur pour Edouard Manet. Je lui dois tant ! Je ne cesse de me battre pour la réhabilitation de sa peinture. Un jour il entrera au Louvre…
Eugène, à son tour, est touché par la maladie. Ses dernières forces il les a utilisées pour m’aider à préparer notre exposition des « impressionnistes » qui s’est tenue avant notre départ pour Jersey du 15 mai au 15 juin dernier. Nous avions loué un local rue Laffitte, au-dessus du restaurant de La Maison Dorée. Dommage que tu ne sois pas venue… Enfin, cela va me permettre de te conter dans le détail ce qui s’y est passé.
Comme le temps passe vite ! C’était la 8ème exposition de notre groupe. Te souviens-tu de notre première exposition il y a douze ans dans les locaux du photographe Nadar ? Jeunes fous, nous nous engagions dans un mouvement pictural qui n’avait pas de nom. Nous étions les peintres du plein air, de l’instant, de la lumière changeante et des émotions troubles. Aujourd’hui, nous sommes devenus officiellement des « impressionnistes » et notre peinture commence à être reconnue.
Contrairement aux autres membres du groupe, je n’ai manqué aucune exposition malgré les critiques et les phrases ironiques. Aujourd’hui, je ne regrette pas cette aventure dans laquelle je m’étais engagée par goût et par défi. J’étais la seule femme et tous ces hommes m’impressionnaient. J’ai ouvert la voie, car deux autres femmes m’ont rejointe à partir de 1879 : Marie Bracquemond que tu connais, la femme du graveur, et Mary Cassatt. Cette américaine est devenue une grande amie. Elle peint le plus souvent, comme moi, des portraits de femmes et d’enfants. Nos styles sont bien différents.
Tu me manques Edma ! Te souviens-tu de ces journées où nous peignions côte à côte, unies dans un même amour de l’art. Maman nous envoyait des regards courroucés. Elle ne comprenait guère pourquoi ses filles ne s’intéressaient qu'à la pratique de la peinture. C’est si loin aujourd’hui…
Quel désordre ma petite sœur ! Notre groupe d’artistes était sur le point de gagner. La critique se faisait molle. Nous étions devenus des frères et sœurs de pensée. Nous parlions le même langage. Devine… Aujourd’hui, nos amis sont en train de se disperser. Nous ne sommes plus capables de nous entendre. On se bagarre au sein de la même famille. Dissensions, divisions, règlements de comptes, jalousies… L’air devient irrespirable. Eugène et moi, passons notre temps à tenter de les réconcilier. En vain…
Le résultat de ces chicanes est que les meilleurs d’entre nous n’ont pas voulu participer à notre exposition. Monet, Renoir, Sisley, Caillebotte étaient absents. Cézanne aussi, mais lui c’est un solitaire. Tu parles d’un vide ! Leur amour-propre ne supportait pas la présence de Gauguin toujours prêt, celui-là, à jouer les dictateurs. Et, évidemment, le tempérament irascible de Degas n’arrangeait pas les choses.
Je crains que cette 8ème exposition ne soit la dernière exposition des impressionnistes. Trop de pagaille et de désaccords…Tous ces hommes ont un caractère de cochon ! Les femmes n’ont pas ces emportements, ces entêtements et cette violence.
Notre vieil ami Camille Pissarro, lui, est venu. Figure-toi qu’il a changé de style récemment. Il peint comme ces jeunes gens qui exposent avec nous cette année. Cherchait-il à se rajeunir ? Mon mari et Degas ne souhaitaient pas la présence de ces jeunes peintres. J’ai dû parlementer longtemps, soutenue par Pissarro, pour qu’ils consentent à accueillir ces peintres rebelles. Ils ont nom Seurat, Signac, Angrand et d’autres.
Edma, il faut que je te parle de cette nouvelle façon de peindre. Ces gamins disent qu’ils veulent révolutionner l’impressionnisme. On vient à peine d’arriver et ils veulent déjà prendre notre place !... Ils ont repris nos théories sur la lumière et la touche fragmentée mais, ce qui est curieux, cette touche est devenue chez eux… des points. Des points sur toute la toile posés l’un contre l’autre avec une grande minutie et une patience infinie. Du cousu main comme tes broderies !

Le clou de l’exposition a été une très grande toile peinte par leur chef de file Georges Seurat : Un dimanche à la grande Jatte.
L’île de la Grande Jatte est un lieu de loisir parisien au bord de la Seine. Ce tableau, qui se voulait un manifeste de cette nouvelle école, captait l’attention des critiques et du public. Imagine-toi une toile de 3 mètres sur 2 mètres couverte de minuscules points scientifiquement répartis. Les gens se bousculaient dans la petite salle. Ils se moquaient, parlaient de « pluie de confettis », de personnages raides ressemblant à des « poupées de bois ». Les critiques lançaient les mots « divisionnisme », « pointillisme ». Les quolibets montaient… C’était pire que lors de notre première exposition impressionniste en 1874 !
Je vais t’amuser... J’ai lu cette semaine dans La Vogue un article publié par le critique Félix Fénéon au sujet de cette nouvelle école. Je ne peux résister de t’en donner quelques extraits. Il parle d’une « méthode néo-impressionniste ». Il tente de justifier les choix techniques de ces peintres en proposant de nombreuses descriptions très drôles de leur style : « versicolores gouttes », « tourbillonnantes cohues de menues macules », « fourmillement de paillettes prismatiques », « menues taches pullulantes ». Je t’en passe… Même Eugène s’est déridé à cette lecture.
J’ai vu récemment Renoir. Il ne veut pas entendre parler de cette technique. « Ils s’essouffleront rapidement m’a-t-il dit d’un ton péremptoire. »
Et bien moi Edma, j’aime cette peinture !
Je te décris brièvement le tableau de Seurat. Les personnages représentés sont de milieux sociaux divers et sont venus sur l’île pour profiter d’une belle journée. Ils paraissent effectivement un peu figés. Mais l’essentiel n’est pas là… Les contrastes d’ombres et de lumières sont admirablement répartis. Les couleurs, soucieuses les unes des autres par le principe des complémentaires que tu connais bien, vibrent intensément. Il faut regarder le tableau à bonne distance pour que le mélange des tons s’effectue dans l’œil du spectateur. Lorsque notre rétine a effectué le travail de recomposition des couleurs, l’harmonie éclate. C’est lumineux !
Dans le même style que Seurat, son ami Paul Signac est très doué. J’ai apprécié de lui un superbe paysage de neige à Paris ainsi que des modistes originales. Charles Angrand m’a réjouie également avec sa Seine, le matin envahie de brouillard. Tous ces garçons sont des adeptes du « pointillé » et me paraissent promis à un bel avenir.

Personnellement, j’ai exposé une dizaine d’œuvres cette année dont le jardin de Bougival et une jeune fille à son bain se coiffant.
Comme d’habitude, toutes les toiles présentées par ce vaurien de Degas me plaisaient. Ce vieux célibataire endurci est un coquin ! Il adore peindre les femmes. Toujours des femmes du peuple : blanchisseuses, modistes, lavandières, couturières. Et ses danseuses… Il a exposé un pastel Le tub qui montre une femme accroupie se nettoyant le dos avec une éponge. La pudeur bourgeoise était choquée.

Nos dîners du jeudi à la maison sont toujours une fête. Si tu pouvais venir, nos amis seraient heureux de te revoir... Quel dommage que Lorient soit si loin... Ces soirées distraient mon pauvre Eugène et lui redonnent un peu de courage. Degas et Renoir ne cessent de s’asticoter l’un l’autre ce qui, parfois, agace Degas qui part en claquant la porte. Tu le connais, il ne changera pas. Les phrases éblouissantes de Mallarmé fusent à tout propos. J’ai beaucoup d’affection pour ce grand poète et il me le rend bien. L’amitié et l’admiration que nous vouons à Edouard Manet nous rapprochent. Il m’appelle toujours respectueusement « Madame ».
Ma chère sœur, je te laisse. Tu ne peux savoir à quel point cela m’a fait du bien de t’écrire !
Julie a 8 ans. Je n’arrête pas de peindre son joli minois. Fais plein de bises à Jeanne et Blanche pour moi.
Ton affectionnée Berthe.
Alain
Cette exposition de 1886 sera la dernière exposition impressionniste. Les jeunes peintres, que l’on appellera les néo-impressionnistes, poursuivront leurs recherches les années suivantes. Malheureusement, Seurat mourra en 1891 à 32 ans. Signac restera fidèle toute sa vie à la technique pointilliste. A partir de son passage à Saint-Tropez en 1892, il utilisera beaucoup l’aquarelle pour peindre des toiles d’inspiration plus libre.
- Georges Seurat : Un dimanche à la Grande Jatte 1884-1886, huile sur toile 260 cm x 325 cm, Art Institute Chicago
- Paul Signac : Boulevard de Clichy, la neige 1886, huile sur toile 48 cm x 65 cm, The Mineapolis Institute of Arts, Mineapolis
- Charles Angrand : La Seine, le matin 1886, huile sur toile 45 cm x 55 cm, Petit Palais, Genève
- Berthe Morisot : Le bain 1885, huile sur toile, Sterling et Francine Clark Art Institute, Williamstown
- Edgar Degas : Le tub 1886, huile sur toile 60 cm x 83 cm, Musée d’Orsay, Paris
- Photos : sites internet
09:00 Publié dans Histoires d'expositions (7), Histoires de peinture (17) | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, seurat, signac, néo-impressionnisme
02 novembre 2007
La liberté guidant le peuple - Eugène Delacroix, 1831
Je dédie ce récit à Louvre-passion qui nous permet, chaque semaine, de faire mieux connaissance avec le plus beau musée du monde : le Louvre. Il m’a demandé d’écrire une histoire sur un tableau exposé dans le musée. J’ai choisi « La liberté guidant le peuple » d'Eugène Delacroix que je considère comme une œuvre majeure dans la carrière de ce grand artiste français.
Cette histoire étant publiée simultanément sur nos deux blogs, Louvre-passion a rédigé la courte présentation de l’œuvre ci-dessous :
« C'est par une chaleur étouffante que les 27,28 et 29 juillet 1830 le peuple de Paris se soulève contre le régime du roi Charles X.
Delacroix, qui est déjà un peintre célèbre, a assisté à l'évènement. Il a ressenti l'aspiration du peuple à plus de liberté politique et sociale. Partisan des idéaux de la Révolution Française il veut peindre un sujet contemporain et célébrer le retour du drapeau tricolore.
En octobre 1830 il écrit à son frère "J'ai entrepris un sujet moderne, une barricade et si je n'ai pas vaincu pour la patrie, au moins peindrais-je pour elle. Cela m'a remis en belle humeur".
Aujourd'hui ce tableau est célèbre au point d'être devenu une "icône" et un symbole républicain. Mais quand il fut exposé pour la première fois en 1831 il reçut un accueil plutôt froid de la part des critiques qui le jugèrent de mauvais goût. Le fait que la liberté soit représentée par une femme aux seins nus et les aspects réalistes (les cadavres, la saleté des combats) choquèrent une partie du public. L'oeuvre fut achetée par l'Etat pour être exposée au musée royal, mais très vite le tableau fut considéré comme subversif et en 1839 Delacroix dut le reprendre. Ce n'est qu'en 1874 que "La liberté guidant le peuple" en entrant au Louvre fut définitivement exposée au public. »
Une odeur de poudre
- Tu es un prétentieux Eugène ! J’admets que tu es un grand peintre. De là à te représenter au premier plan un fusil à la main montant à l’assaut de cette barricade…
- Je n’avais pas de modèle sous la main. Et puis je me sens bien dans la peau de ce bourgeois fier et déterminé… Ne suis-je pas un enfant de la bourgeoisie ?
Le baron Louis-Auguste Schwiter s’avança vers la toile.
Eugène Delacroix sourit en regardant l’étrange allure de son ami. Perché sur des jambes de héron, celui-ci se dandine plus qu’il ne marche. Grand et mince, il personnifie par sa mise élégante et son côté exquis le vrai gentleman anglais. Un dandy… Eugène l’apprécie. Il l’a déjà peint en pied campé dans une pose caricaturale, costume sombre, les mains moulées dans des gants de vachette. La toile fut rejetée au Salon de 1827.
- La redingote, le haut-de-forme, la cravate soigneusement nouée… Et ce teint pâle, ces cheveux noirs, un regard de feu… Superbe ! Tu as de la chance Eugène, tu es beau naturellement ! Une tête de prince, m’a dit récemment un ami en parlant de toi.
Delacroix éclata de rire.
Depuis qu’ils se connaissaient, Louis-Auguste enviait la finesse des traits d’Eugène. Il attirait les femmes comme des mouches dans les soirées mondaines.

Le jeune aristocrate observa le tableau et lança sarcastique :
- Vous, les artistes romantiques, cherchez à vous approprier ces Trois Glorieuses qui ont vu la mort de centaines d’hommes l’année dernière. Combien étiez-vous de romantiques sur les barricades ? Il n’y avait que des pauvres gens encadrés par de rares bourgeois comme celui que tu as peint… Même Victor Hugo est resté chez lui prétextant que sa femme accouchait !
Eugène le fixa sévèrement.
- Et toi où étais-tu ? Comme les autres !…
Son esprit chercha les mots justes.
- Je sais, Louis… les jeunes romantiques s’enflamment, s’exaltent. Leur enfance a été bercée par les récits d’héroïsme et de grandeur de l’Empire… Un de mes frères est tombé à Friedland… Ils rêvent de liberté mais n’ont pas le courage de se battre en vrai. Leur combat est culturel avant tout. C’est pour cela que j’ai peint ce tableau, mon ami !
Louis-Auguste effleura d’un doigt léger le beau profil du peintre sur la toile. Il se retourna vers lui, excité.
- Hugo a livré sa bataille à la première théâtrale d’Hernani l’année dernière. Tu t’en souviens ? Quel combat ! Je me suis colleté avec des classiques à coups de poing et de bâton. C’était sanglant !
Les deux amis s’assirent face au tableau.
- Je l’envoie au Salon la semaine prochaine, dit Eugène en se versant du vin de Loire. Beaucoup d’artistes ont choisi ces trois jours de combat comme thème d’inspiration. Le nouveau roi sera là. Louis-Philippe tente d’apaiser les esprits révolutionnaires. Ils aide les veuves et les orphelins et distribue des médailles aux combattants des barricades.
Louis-Auguste lança :
- Forcément, il doit son trône à la révolution ! Le gardera-t-il longtemps ? Il se définit comme un « roi citoyen ». J’en doute…
Un silence s’installa. Le tableau, immense, les impressionnait.
Tous ces jeunes hommes, pensa Delacroix en examinant son tableau ?
Les émeutiers avancent dans la lueur du soleil couchant en chantant la Marseillaise. La fumée des canons les enveloppe. Ils enjambent les soldats morts. L’un d’entre eux, allongé, la bouche ouverte, a été dépouillé de son pantalon, de ses chaussettes et chaussures. Un gamin…

Le drapeau français bleu, blanc, rouge domine la mêlée. Une forte femme la poitrine dénudée, pieds nus, conduit le peuple. Elle brandit cet ancien drapeau tricolore que la royauté avait remplacé par le blanc royal à la Restauration. Depuis 1789, cette femme coiffée d’un bonnet rouge symbolise la liberté. A ses côtés, un enfant déluré maniant deux pistolets s’élance d’un pas décidé. Des ouvriers, des travailleurs avancent le regard dur.

La revendication principale des parisiens a été la sauvegarde de la liberté de la presse. Les imprimeurs en colère ont
jeté les premières pierres et des milliers d’ouvriers typographes sont descendus dans la rue le 27 juillet 1830. Est-ce l’un d’entre eux cet homme en bretelles placé derrière le bourgeois ? Il lève un sabre et a glissé un pistolet dans son écharpe aux couleurs de la révolution. Des ouvriers de tous métiers se sont joints à eux ne supportant plus la pauvreté et la faim. Quand les premiers coups de feu claquent, ils ne réfléchissent pas longtemps. Il faut se battre. « A bas les tyrans ! ».
Les hommes se sont procurés des armes ou les ont prises sur des cadavres. Le 28 juillet, 5000 barricades sont dressées dans Paris. Elles sont confectionnées de barriques, de troncs d’arbres, de tables, tout ce que l’on peut trouver dans la rue. La population est au côté des insurgés. On leur offre à boire et des munitions. Des pavés sont jetés des fenêtres sur les soldats du roi.
Le 29 juillet, les révolutionnaires occupent tous les points stratégiques. La troupe n’est plus en mesure de réprimer le soulèvement et doit quitter la ville. Bientôt, le drapeau tricolore sera hissé sur les tours de Notre-Dame au son du tocsin.
Louis-Auguste s’exclama :
- Beau travail Eugène ! L’énergie farouche de cette Liberté aux seins nus agitant le drapeau pour entraîner ces hommes va en offusquer certains au Salon ! Je ne peux m’empêcher de penser à Géricault et son Radeau de la Méduse. L’homme, à la pointe du radeau, qui faisait des grands signes avec sa chemise à un bateau dans le lointain. C’est la même force évocatrice…

- J’ai souvent pensé à Géricault en peignant, dit Eugène, pensif. Il travailla comme un forcené pendant 18 mois pour peindre son Radeau. La toile était si grande que personne ne fit attention à elle au Salon. Elle était trop grande, puis elle dérangeait… Il est mort trop tôt. Il aurait été le meilleur de nous tous.
Delacroix se recueillit un instant sur la pensée de son ami.
- Il m’avait demandé de poser comme modèle pour un des naufragés du Radeau au centre de la toile. La première fois que j’ai vu le tableau dans son atelier, je me suis sauvé le cœur battant en courant dans la rue. C’était un génie…
Le jeune baron se leva brusquement et se mit à marcher dans la grande pièce. Quelque chose le chagrinait. Il avançait les mains dans le dos, son buste frêle courbé en avant. Parfois, il se redressait, regardait la toile furtivement et repartait soucieux. Il s’approcha d’Eugène et lui envoya une bourrade amicale.
- Trinquons au romantisme, Eugène !
Il avala son verre d’un trait. Un éclair sombre passa sans ses yeux.
- Pauvre gens, dit-il d’un coup ! Savent-ils qu’ils se battent et souffrent pour rien. Ils ont renversé Charles X pour le remplacer par son cousin Louis-Philippe. La belle affaire… Que vont devenir leurs rêves de réformes, de progrès, d’égalité. L’autorité et l’ordre revenus, ils récolteront quelques médailles et leur vie misérable reprendra comme avant.
Louis-Auguste tourna son regard vers le gamin aux pistolets.
- Ce jeune garçon à côté de la femme au drapeau… Tu as mis de la fougue, du plaisir, de l’envie dans son œil. Son père qui s’est battu dans la Grande Armée lui a conté ses exploits. Il s’enivre à son tour de l’odeur de la poudre. Il n’a pas peur. Peut-il se douter qu’il va mourir dans peu de temps ?
Eugène se taisait attristé par la mélancolie que son tableau inspirait à Louis. Celui-ci hésita à se resservir un verre de vin. Il finit par dire, fataliste :
- Eugène, une nouvelle fois, comme souvent dans notre histoire, c’est le petit peuple qui se bat mais c’est toujours les puissants qui gagnent !
Delacroix vint vers son ami et le prit par les épaules.
- Tu as raison Louis-Auguste. Mais ils espèrent…
Alain
Delacroix a retrouvé son ami Géricault au Louvre où leurs deux toiles sont exposées côte à côte dans l’aile Denon, Salle Mollien – Romantisme.
- Eugène Delacroix : La liberté guidant le peuple 1831, 260 x 325 cm
- Théodore Géricault : Le Radeau de la Méduse 1819, 491 x 716 cm
photos : http://www.artchive.com/
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