17 mars 2010

VAN GOGH A AUVERS - 29. Champ de blé aux corbeaux

 

 

Suite...

 

Mercredi 23 juillet 1890.  

 

 

      Posée sur une chaise face à mon lit, la toile paraît immense dans la chambrette. La minuscule lucarne juste au-dessus l'éclaire faiblement en contre-jour.

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Vincent Van Gogh – Champ de blé aux corbeaux,  juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

      Hier après-midi, j'avais installé mon chevalet en pleine campagne, non loin du cimetière au dessus de l'église d'Auvers. Je m'étais placé au croisement de trois chemins tortueux qui s'enfonçaient en forme de trident agressif dans les blés. Les épis craquaient, prêts à éclater. J'avais hachuré la toile dans des tons orangés et ocre. Le ciel sombre, lourd, terrifiant écrasait le champ de tout son poids. Mon travail me semblait terminé lorsqu'un vol de corbeaux survola les blés et s'enfonça en coin dans le ciel.

      Les petits triangles ailés noirs dont j'avais zébré le champ et le ciel donnaient au paysage un aspect hallucinant...

      Je ressentais ce tableau comme l'aboutissement final de toutes mes années de recherche. Les teintes bleues et orangées juxtaposées se sentaient bien ensemble. En harmonie... Ce que je voyais n'était pas une simple copie de la nature. La toile avait sa propre vie intérieure.

      Une émotion inhabituelle m'étreignait...

      Que de travail et de souffrance depuis mes débuts en peinture pour arriver à ce résultat, pensai-je ?

      Je ne remercierais jamais assez Théo de m'avoir offert la possibilité de venir loger avec lui à Paris au début de l'année 1886. Quatre ans déjà... Sans lui, je n'aurais pas connu cette nouvelle peinture des peintres impressionnistes, une peinture de lumière dont je ne n'avais pas conscience en Hollande.

      A Paris, ma manière de peindre sombre des débuts avait rapidement évolué, s'était transformée. Moi le solitaire, qui rêvais de partage, de communauté de peintres, je m'étais fait plein de nouveaux amis : Lautrec, Bernard, Pissarro, Anquetin, Koning, Russell, Guillaumin, Gauguin. Nous communions dans une même religion. Nous formions un groupe de pensée et nous discutions sans fin de techniques, de voyages, de désirs communs. Nous étions persuadés que notre art était celui de l'avenir.

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Vincent Van Gogh – La mer près des Saintes-Maries-de-la-Mer, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

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En Provence, mon art s'était étoffé. Mes meilleures toiles avaient été réalisées à Arles et à l'hospice de Saint-Rémy, malgré la maladie. La lumière du Sud faisait éclater les couleurs comme des brugnons trop mûrs. Je jouissais au soleil comme une cigale. La douceur des nuits m'incitait à peindre inlassablement des ciels parcourus d'étoiles scintillantes.

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 V. Van Gogh – terrasse de café place du forum Arles, 1888, Kröller-Müller Museum, Otterlo

                                                                              V. Van Gogh – Nuit étoilée, 1889, New York, The Museum of Modern Art

 

     

      J'entends madame Ravoux préparer le repas du midi. Elle ne me verra pas aujourd'hui... Pas faim... Je ne croise plus Adeline depuis quelque temps ?

      Je détends mes jambes et écrase ma tête plus profondément dans l'oreiller.

      Les premiers vers d'un poème que j'avais envoyé à Wil en début d'année me revenaient en mémoire :

« Celle que j'aimerais et que cherche mon âme

   A travers blâme et calomnie et flétrissure,

   Comment est-elle ? »

      J'avais oublié la suite... et même le nom du poète.

      L'évocation de ces vers m'envoyaient des images confuses, anciennes, sorte de défilé de personnages fantomatiques. Des femmes... Mes femmes...

 

 

        Comme beaucoup de peintres désargentés, j'avais surtout fréquenté des femmes de mauvaise vie. L'alcool... Les bordels...

      Mes véritables aventures amoureuses étaient très peu convenables et se terminaient mal. Je n'en sortais le plus souvent qu'avec honte.

      Pourtant, j'étais sincère, je les aimais...

      Sur le mur de gauche, au dessus de la commode, le visage d'Ursulla m'apparaissait, un peu flou. Son regard bleuté était toujours aussi vif et moqueur.

      J'avais vingt ans. Ma première grande déception amoureuse... Elle était la fille de ma logeuse lorsque je travaillais à Londres pour Goupil. Elle se moquait ouvertement de moi et m'avait vite fait comprendre que je devais cesser mes avances empressées. Ce rejet dédaigneux me marqua profondément.

      Le visage grave de Kee effaça rapidement celui d'Ursulla. Nous étions cousins. Bruxelloise, elle était veuve et vivait avec un fils. Elle aussi repoussa mon amour et fut la cause d'un conflit important avec mes parents. Mon pasteur de père cessa même de me parler un moment.

      Je perçois un rire étouffé... Margo ! Elle sourit en me voyant. M'a-t-elle pardonné, pensai-je ? Nous étions voisins à Nuenen. Elle était plus âgée que moi. Elle m'aima sincèrement. Nos deux familles s'opposèrent à notre mariage et la malheureuse tenta de s'empoisonner par désespoir. Je pense souvent à ce drame...

      Sien... Sa face anguleuse, toujours triste, s'encadre sur le mur de droite à côté du lit. Elle est celle qui me manque le plus aujourd'hui.

      Je l'avvan gogh - sorrow 82.jpgais rencontrée à La Haye, dans la rue, et lui avais proposé de me servir de modèle. Elle vivait avec sa fille de cinq ans et sa mère. C'était une pauvre fille, malmenée par la vie. Elle se prostituait. Je l'avais recueillie, enceinte, et nous avions vécu près de deux ans ensemble. Ses enfants étaient un peu les miens. Son petit Willem, incroyablement exubérant, poussait des petits cris lorsque j'accrochais des études représentant sa mère sur les murs. J'avais une vraie famille à moi. Je les aimais profondément.

      J'avais voulu épouser Sien et la sauver des ses mauvais penchants, de son indolence, de sa violence parfois, et de cette mère indigne qui l'incitait à reprendre sa vie de débauche. Nous vivions sur le salaire que m'envoyait Théo. Une nouvelle fois, j'étais devenu la honte de ma famille. Cela ne pouvait durer.

      Nos adieux sur un quai de gare furent déchirants...

     

V. Van Gogh – Sorrow, 1882, Van Gogh Museum, Amsterdam

      

      Les grands yeux d'Agostina me fixent sombrement.

      Qu'avait-elle bien pu devenir ? Elle était la dernière femme que j'avais aimée à Paris.

      Je m'étais amouraché de cet ancien modèle, propriétaire du Tambourin, plus tovan gogh - femme assise au tambourin.jpgute jeune, à la beauté méridionale fanée mais encore piquante. Elle avait posé autrefois pour Gérôme, Corot, et bien d'autres. La « Segatori », comme on l'appelait, me prenait des toiles en contrepartie de quelques repas. Napolitaine d'origine, elle cuisinait admirablement. Combien de fois avais-je entraîné le père Tanguy pour des repas somptueux, bien arrosés, au désespoir de sa femme qui le voyait rentrer chancelant au matin. J'avais un meilleur appétit à cette époque ! C'est chez elle que j'avais exposé ma collection d'estampes japonaises. La plupart de mes amis peintres amoureux de « japonisme », vinrent.

      J'avais encore de la tendresse pour elle le jour où je fis son portrait, assise devant une table de bar. Elle portait un curieux chapeau rougeâtre et fumait une cigarette.

      La dernière fois que je la vis fut un matin où, à la suite d'une dispute, j'en vins aux mains avec son nouvel amant qui dispersa les toiles que j'accrochais dans le restaurant, sur le trottoir.

                                                                 V. Van Gogh – Femme assise au café du Tambourin, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

 

       Le défilé cesse brusquement. J'entends le rire gras de Martinez montant de la salle de restaurant.  

      J'étais heureux d'avoir revu un court instant toutes ces femmes. Elles m'appartenaient un peu... Je souris en repensant à la fin mouvementée de mon aventure avec Agostina.

      Un visage barbu se glisse dans mes pensées. Une grimace inquiète tordait la face de mon ami Joseph de l'hospice de Saint-Rémy-de-Provence. Je l'avais quitté début mai en partant pour Auvers.

      Quel brave garçon ! Sa femme l'avait envoyé à Saint-Rémy car il lui arrivait, dans des périodes de fureur, de la frapper. Dans ces moments de violence, il ne se contrôlait plus, ne reconnaissait plus personne et avait besoin de faire mal. Il n'était pas méchant, mais lorsque sa tête explosait, il n'était plus l'être gentil, affable, attentionné, que moi je connaissais. Il devenait quelqu'un d'autre. La douleur était si forte qu'il perdait toute lucidité et frappait ses proches. Sa femme l'aimait mais elle ne pouvait plus le garder à la maison. C'était trop dur. C'est comme ça qu'il était venu à l'hospice.

       Nous avions sympathisé. Lorsque je peignais dans le jardin, il venait me voir. Parfois, il me parlait de son enfance, de sa vie d'ouvrier en usine, de sa fille, une adolescente qu'il connaissait à peine. Il était triste quand il en parlait. Il voulait rentrer chez lui pour s'occuper d'elle, la voir grandir, mais il savait que ce n'était pas possible et qu'il ne reverrait sa famille que lorsqu'il serait guéri.

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Vincent Van Gogh – Le jardin de l’asile à Saint-Rémy, 1889, Van Gogh Museum, Amsterdam

     
     
      Les médecins avaient tout essayé sur lui. Je les connaissais bien ces traitements,  moi aussi j'y avais eu droit ! C'était des lavements qui vous vidaient totalement, des saignées, des frictions à la brosse pour stimuler les sens, des douches idiotes de jets d'eau qui vous tombaient violemment sur la tête, et des bains répétés aux effets émollients. Un jour qu'il était particulièrement excité, des surveillants lui avaient enfilé la camisole et l'avaient enfermé dans une cellule étroite, sans boire ni manger. Après, il avait changé et passait ses journées à parcourir les couloirs, le regard vide.
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Vincent Van Gogh – Oliveraie, 1889, Van Gogh Museum, Amsterdam

      

      En quittant l'asile, j'avais promis à Joseph de revenir. Ses grands yeux effrayés m'avaient fixé sombrement. Il ne me croyait pas. J'avais tenté de le rassurer : « Je te ramènerai une belle gravure en couleur de la tour Eiffel. J'ai assisté au début de sa construction à Paris. C'est une espèce de grande girafe métallique. Elle te plairait ! » Il m'avait regardé, étonné, avait pris ma valise et m'avait accompagné jusqu'à la grille où une voiture m'attendait.

      Je l'avais serré dans mes bras. Il pleurait. Je me souviens de ses grosses larmes qui suivaient lentement les fines rigoles de son visage buriné et se perdaient dans sa barbe grisonnante. Je savais que je ne le reverrais pas. Très ému, j'étais parti sans me retourner.

 

     

      Une boule se baladait dans mon ventre, prête à remonter et m'étouffer.

      Théo n'avait pas donné de nouvelles depuis son départ en Hollande ? J'imaginais la joie de Moe contemplant son petit fils... Seule, Jo m'avait écrit pour s'excuser de ce lamentable dimanche de juillet dans leur appartement. Elle voulait me rassurer, me calmer.

      L'avenir m'apparaissait aussi sombre que le ciel du tableau redevenu réalité devant moi. Les corbeaux noirs planaient interminablement au dessus du champ.

      Des croassements lugubres raisonnaient dans la chambre.

 

 

A suivre...

 

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet   28. Femme nue couchée   29. Champ de blé aux corbeaux

 

 

03 mars 2010

VAN GOGH A AUVERS - 28. Femme nue couchée

 

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Vincent Van Gogh – La pluie, juillet 1890, National Museum of Wales, Cardiff

Suite...

 

Dimanche 20 juillet 1890.  

 

      Madame Chevalier dépose une tranche de dindonneau dans mon assiette. Le silence est pesant autour de la table.

     

     

      Depuis le jour de juin où j'avais peint Marguerite, je n'étais pas retourné chez Gachet. Je l'ignorais ostensiblement. Quelque chose s'était cassé dans nos rapports depuis l'épisode fâcheux du tableau de Guillaumin représentant une femme nue allongée sur un lit que le docteur n'avait pas encadré malgré mes nombreuses remarques.

      Ce dimanche, je n'avais pas osé refuser son invitation.

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     Van gogh - bébé dans voiture juillet.jpg Afin de ne pas perdre totalement une journée de travail, j'étais parti tôt en  emportaVan gogh - une femme debout.jpgnt mon carnet de croquis. Le long du chemin menant à la maison du docteur j'avais dessiné quelques femmes marchant, un bébé dans une voiture, une carriole et une bourgeoise endimanchée. 

 

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Vincent Van gogh – dessins

          J'avais peint un curieux tableau cette semaine. J'errais sur les pentes raides qui séparent la plaine d'Auvers et la vallée de l'Oise quand je tombais sur des arbres dont le ruissellement de l'eau avait découvert les racines. Ce spectacle m'avait inspiré. Ainsi, je n'avais pas hésité à immortaliser des racines nues, seules, dans une étrange abstraction aux teintes bigarrées.

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Vincent Van Gogh – Sous-bois (arbres aux racines découvertes), 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

      J'étais arrivé vers midi chez Gachet. En entrant dans le couloir de la maison, j'avais remarqué de suite que le tableau de Guillaumin pendouillait toujours sans cadre. La colère m'avait laissé muet durant tout le début du repas. Voyant ma mauvaise humeur, Paul et Marguerite n'avaient pas levé le nez de leurs assiettes.

 

     

      Le vin rosé aidant, au milieu du repas, mon hôte s'enflamme d'un coup. Il se lève et s'exclame fortement :

      - Mes amis, nous vivons dans un 19ème siècle béni des dieux !

      Je le regarde, surpris. Il se rassoit et continue sur un ton grandiloquent :

      - Avons-nous déjà dans notre histoire de France possédé autant d'immenses artistes : écrivains, peintres, sculpteurs ? Nos écrivains... Dans plusieurs siècles, on en parlera toujours avec des sanglots dans la voix... Flaubert et son écriture ciselée, brillante, étincelante... Le « Tartarin de Tarascon » de Daudet, cette farce méridionale absolument géniale ! Quant à Maupassant, c'est un joyau... Son « Bel-ami », quel chef-d'œuvre !

      Passionné de littérature, je ne pouvais rester indifférent aux phrases enfiévrées de Gachet. Je lui coupe la parole :

       - Oh là, docteur ! Il n'y a pas que les français qui savent écrire ! Vous savez que je lis comme j'écris et peins : beaucoup et souvent... J'aime la littérature anglaise : le classique Shakespeare et, surtout, le moderne Dickens dont toute l'œuvre est consacrée à dénoncer les inégalités et injustices sociales.

      Marguerite me sourit et lance un timide : « Zola... ».

      - Zola, bien sûr Marguerite, dis-je ! Récemment, j'ai relu son « Germinal ». Cette histoire dans les mines a une force ! Cela me rappelait le borinage où je vécus autrefois. Sa série de romans sur la famille des Rougon-Macquart connaît un succès énorme.

      La colère qui m'habitait en arrivant s'était calmée. J'insistai :

      - Pierre Loti est ma dernière découverte littéraire. A Arles, j'ai dévoré son roman « Pêcheur d'Islande » qui décrit avec réalisme la dure vie des marins... Il ne faut pas oublier Balzac et sa « Comédie humaine ». Un monstre de travail ! Il paraît qu'il travaillait la nuit, éveillé par des tonnes de cafés.

      Gachet avale d'un trait un nouveau verre de vin et s'en sert un autre aussitôt. Je le sentais heureux de me voir réagir à sa conversation.

      - Jules Vernes ! Rajoutez-le sur votre liste, docteur ! Vous qui êtes un scientifique, je suis certain que vous l'appréciez. Tout le monde pense qu'il écrit des livres pour les enfants. C'est faux ! Son « Tour du monde en quatre vingts jours » m'a littéralement conquit. J'ai dévoré ce voyage haletant d'un trait, un jour de pluie où j'étais coincé dans ma chambre. C'est le conteur le plus imaginatif de notre époque, mêlant science et fantastique. Un visionnaire...

      Le docteur était étonné par mes connaissances littéraires.

      - D'accord pour Jules Vernes, Vincent, même si ses pensées scientifiques me déroutent un peu. 

      Il buvait trop vite et, évidemment, avala de travers. Marguerite lui donna de grandes tapes dans le dos. Ecarlate, au bord de l'asphyxie, il mit du temps à se calmer.

      Il inspire profondément et clame avec passion :

      - Je gardais le plus grand de tous pour la fin, mes amis : Victor Hugo ! Un artiste  gigantesque : romancier, poète, dramaturge, photographe, dessinateur... Un génie !

Hugo - les travailleurs de la mer.jpg       Hugo - chateau dans les arbres 1850.jpg
       

Victor Hugo – Les travailleurs de la mer, BNF, Paris

                                                                                            Victor Hugo – Chateau dans les arbres, 1850, collection particulière

       
Hugo - Gallia.jpg

      Gachet s'interrompt et me fixe :

      - J'espère que vous avez pu voir quelques-uns de ses dessins et lavis, Vincent ? Ils sont mystérieux et tourmentés, à son image... Il est mort il n'y a pas si longtemps. Le jour de son enterrement, c'était une pagaille indescriptible dans Paris ! Vous savez que j'ai eu l'immense chance de faire sa connaissance dans des soirées où il m'invita plusieurs fois. J'avais soigné son amie Juliette Drouet. Il eut la gentillesse de dédicacer un livre à Paul et Marguerite que je lui avais présentés... Te rappelles-tu de lui Marguerite ?

     

 

Victor Hugo – Gallia, Maison Victor Hugo, Paris

      Marguerite adresse une moue à son père et reprend des fraises. Son manque d'intérêt pour notre conversation eut pour effet de stopper net le docteur dans sa verve littéraire.

      Je voulais rentrer. Marguerite et Paul sortirent de table.

      Eméché, Gachet lance sa chaise en arrière et se dresse d'un coup comme un pantin sortant de sa boite.

      - On ne va pas se quitter sans que je vous raconte une anecdote qui devrait vous amuser ! Il s'agit d'un accident de train qui m'est arrivé il y a une dizaine d'années.

      Paul et Marguerite se regardèrent. Je compris à leur expression mièvre qu'ils avaient déjà entendu cette histoire de multiples fois.

      Je fixe le docteur, intéressé. Je savais que le bonhomme était un brillant conteur.

      Celui-ci scrute son auditoire en prenant une pose théâtrale. Ses yeux s'humectaient déjà.

      - Je rentrais de Paris à Auvers un soir lorsque mon train accrocha une machine et dérailla. Je n'eus que quelques contusions et perdis mon chapeau et ma canne dans l'affaire. Je me préoccupai de l'état de mes compagnons de voyage qui étaient plus ou moins blessés. Par la suite, je les visitai régulièrement et ceux-ci devinrent mes amis. Grâce à leur aide chaleureuse, j'obtins en 1883 le titre de médecin adjoint à la Compagnie du Chemin de Fer du Nord pour la circonscription d'Herblay à Auvers.

      Il s'interrompt pour jauger notre attention. Satisfait, il reprend :

      -  J'en arrive à la partie cocasse de cette histoire ! Mes amis, que j'appelais « les survivants », organisèrent un dîner en mon honneur. Devant chaque convive, un billet gravé pour l'occasion, encadré de noir, orné d'un train et d'une tête de mort, avait été déposé. En grosses lettres, il était écrit : « Compagnie Générale des Chemins de Fer - Bon pour la mort ». Le bulletin précisait qu'il n'était valable que pour une personne dans ce train et qu'il ne serait admis aucune réclamation sur le genre de mort qui nous attendait... Je vous laisse deviner que la soirée se termina très tard, chacun s'efforçant de rajouter des commentaires de plus en plus macabres dès que les rires retombaient.

      Je pouffais intérieurement mais ne voulais pas le montrer. Paul et Marguerite, épuisés par l'effort qu'ils avaient fait pour ingurgiter une nouvelle fois cette histoire, s'éclipsèrent.

      - J'aime les histoires macabres, dit le docteur les yeux embués de larmes. Au cours de mes études chirurgicales, je fus amené à pratiquer des séances de dissection de cadavres. Je devins membre de la Société d'Anthropologie, ce qui m'amena à collectionner ces moulages de têtes d'assassins guillotinés que je vous ai déjà montrés... Avez-vous remarqué, Vincent, que les falaises derrière vous regorgent d'ossements vieux de plusieurs siècles... peut-être même gallo-romains ? Il m'arrive parfois d'en trouver dans le jardin, tombés du haut des falaises. Des poules s'aiguisent le bec sur ces fragments d'os rongés par le temps...

      Cet homme bizarre me fatiguait avec ses histoires et farces idiotes. Je ne supportais plus ses manies, ses excentricités et sa jovialité béate. J'étais venu à Auvers pour qu'il me soigne et, maintenant, je pensais vraiment qu'il était plus malade que moi. Je n'avais plus qu'une idée en tête : partir.

      - Et votre peinture, Vincent ! Qu'avez-vous fait de beau depuis notre dernière rencontre ? Ma presse se languit de vous depuis mon portrait que vous aviez tracé à la pointe sèche sur une plaque de cuivre. Je pensais que vous vouliez graver vos meilleures toiles et les reproduire en quantités. Les eaux-fortes sont très demandées de nos jours.

      - Je n'ai plus envie docteur. Un peu fatigué...

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     Armand Guillaumin – Femme nue couchée, 1872/1877, Musée d’Orsay, Paris

       

      Je repris le long couloir menant à la porte de la maison. La vision de la « Femme nue couchée » de mon ami Guillaumin raviva mon ressentiment envers le médecin. Je me retournai vers Gachet le regard méchant.

      - Vous le faites exprès, docteur ! Vous attendez peut-être que je vienne l'encadrer moi-même ? Vous avez la chance de posséder un tableau d'un de nos meilleurs peintres avant-gardistes. Théo l'avait trouvé magnifique quand il est venu. Monsieur, vous laissez cette toile à l'abandon avec un mépris inacceptable !

      En bas des marches, je poussai le portail qui grinça lugubrement. Je fixai le docteur à distance. Je crus voir de la tristesse dans son regard. Il baissa la tête.

      - A jamais, dis-je en tirant le portail puissamment !

      Je repris la route d'un pas mécanique.

  

A suivre...

 

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet   28. Femme nue couchée

 

 

 

21 février 2010

VAN GOGH A AUVERS - 27. Un 14 juillet

 

Suite...

 

Lundi 14 juillet 1890.  

 

 

      J'aperçois la haute maison du docteur Gachet au loin.

      Ce garnement de Tom m'a bien eu avec cette histoire de promenade en barque, pensai-je ? Le rendez-vous était prévu pour 16 heures à l'embarcadère. Je sors ma montre. Je suis en avance...

      Je prends la rue Rémy, le chemin le plus court pour descendre vers l'Oise. En vue du hameau du Four, je coupe à travers champs pour rejoindre plus vite l'étroit chemin de terre longeant la rivière.

      J'attrape une pierre plate et la jette dans l'eau. Elle ricoche longuement. Je suis heureux de revoir Violette. Son portrait achève de sécher à l'auberge.

      Ma mise était élégante. Je me trouvais presque beau.

      La chemise en lin blanche que Tom m'avait prêtée s'assortissait parfaitement à mon pantalon en tissu noir, dernier vestige de mes soirées parisiennes d'autrefois. « Pour un vieux, vous êtes encore bien conservé, Vincent, m'avait dit Tom d'un œil moqueur ! ». Ce gamin m'énervait...

      Ce matin, j'avais pris le temps, d'une des fenêtres de l'auberge donnant sur la grande place, de peindre la mairie d'Auvers en costume de fête. Elle était pavoisée en prévision du bal public devant avoir lieu ce soir. Des guirlandes de lanternes se balançaient dans les arbres. Les Ravoux et les locataires de l'auberge avaient été invités au vin d'honneur ce midi. Je m'étais abstenu.

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     Vincent Van Gogh – La mairie d’Auvers, 14 juillet 1890, Collection particulière

     

      Je ralentis mon pas à l'approche de l'embarcadère.

      Les jeunes gens bavardaient gaiement en m'attendant. Violette, la paysanne un peu grossière de mon tableau, s'était transformée en une jeune femme ravissante. Sa robe, en dentelle ancienne beige clair, surmontée d'un col étroit, allongeait sa silhouette et accentuait la couleur de sa peau que de longues heures passées sous le soleil avaient noircie. Ses cheveux bruns étaient noués en catogan sur la nuque. Elle dégageait un parfum léger et frais comme celui de sa fleur.

      Tom portait la même chemise que celle qu'il m'avait prêtée. Plus grand que moi, elle lui allait bougrement mieux. Son pantalon clair, assorti à la chemise, lui aurait donné une allure de dandy si une casquette qu'il laissait retomber exprès, bas sur le front, laissait entrevoir un côté voyou.

      Il plaisantait avec Alice qui gloussait à ses facéties. La jeune fille avait troqué sa jupe et son tablier bleu grossièrement tissés de servante pour une jupe légère en flanelle jaune et un corsage blanc très échancré sur la poitrine. Elle paraissait beaucoup plus jeune que son amie. Elle était aussi blonde et pâle que Violette était brune et foncée de peau. Les deux femmes portaient la même capeline en paille : jaune pour Alice, rouge cerise pour Violette.

      Celle-ci m'apostropha, la mine enjouée :

      -  Pas question de parler peinture aujourd'hui, monsieur le peintre ! C'est fête... Et vous aussi Tom ! Vous serez punis si j'entends le moindre mot se rapportant à votre art !

      Tom acquiesça, l'œil rigolard. Je pensai en examinant son visage d'enfant dissipé qu'il n'avait pas besoin des remontrances de Violette pour oublier la peinture. Surtout un jour de 14 juillet...

      La barque ventrue qui assurait les promenades sur l'Oise accosta. Le passeur tendit galamment la main aux femmes pendant que les hommes sautaient hardiment dans l'esquif.

      Tom, désinvolte et sûr de lui, s'élança d'un bond majestueux. Son pied gauche buta sur le rebord du bateau, il pivota, penché sur l'eau, et s'agrippa maladroitement à mon épaule pour ne pas chuter. « J'ai bien failli louper le départ, dit-il en fixant malicieusement Alice ! ». « Je ne sais pas nager, me souffla-t-il à l'oreille ! ». La barque lourdement chargée s'éloigna du bord.

      Je m'assis à l'avant de la barque, à côté de Violette.

      - Regardez les canotiers, dit-elle en pointant le doigt sur l'eau ! A cette heure, ils profitent encore du soleil et des joies du canotage. Ce soir, nous les reverrons sur la place de la mairie d'Auvers pour le grand bal organisé par la commune.

     les périssoires78.jpg Effectivement, de nombreuses barques, yoles ou périssoires tirées par des hommes en maillots rayés, certains en costume élégant, se croisaient, s'abordaient en plaisantant. Ils partageaient le même plaisir et ils se devaient de montrer qu'ils appartenaient à la même communauté.

      Nous arrivions au milieu de la rivière. Une yole fonçait droit sur notre barque. Elle ne semblait pas nous voir. Des femmes crièrent. J'attrapai Violette par les épaules afin d'amortir un choc ou une chute éventuelle. « Accrochez-vous à moi, lui dis-je, cela risque de tanguer ! ». La collision semblait imminente lorsque la yole vira brusquement et s'enfuit. En passant près de nous, le canotier qui dirigeait l'engin nous lança : « Ohé du bateau ! ». Une jeune femme habillée de rose vif, assise à l'arrière, nous fit un immense pied de nez. Violette et Alice, qui connaissaient les farces des canotiers, éclatèrent de rire. La yole s'éloigna rapidement accompagnée de clameurs joyeuses.

      Le temps passait vite au fil de l'eau. Je me sentais mal à l'aise au milieu de tous ces jeunes ne pensant qu'à s'amuser.

      La promenade se terminait. Nous accostâmes le long d'un ponton en bois.

 

 

 

G. Caillebotte – Les périssoires, 1878, Musée des Beaux-Arts, Rennes

     

      Je décidai de rentrer seul à l'auberge. Je rappelai à Violette ma récente demande :

      - N'oubliez pas que j'aimerais vous peindre à nouveau prochainement. Vous porterez la robe claire de ce soir qui vous va si bien.

      - J'accepte Vincent... Après les moissons.

      Elle ajouta, souriante :

     - J'ai passé un excellent après-midi en votre compagnie. Dommage que vous ne dansiez pas... Ce soir, c'est valse et polka !

      Avant de rejoindre Tom et Alice, elle me regarda étrangement.

      - Vous êtes un homme bien, monsieur le peintre !

  

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      J'avais ouvert la fenêtre de l'auberge d'où j'avais peint la mairie ce matin. Malgré la nuit, l'air était encore chaud. Je regardais la jeunesse d'Auvers danser sur la place fortement illuminée. Un orchestre de cuivres était installé sur une estrade en bois.

      C'était une valse. J'apercevais Tom avec sa casquette de voyou. Ils formaient, avec Alice, un couple superbe. Enlacés, ils semblaient voltiger indéfiniment. Ce n'était pas des pieds qui les portaient mais des ailes.

      Non loin, Violette était agrippée à un grand blond qui la secouait sérieusement. Je reconnus le jeune faucheur, mon ami Georges dont j'avais fait le portrait avant-hier. Il se débrouillait sacrément bien pour un paysan... Je les enviais.

      Des souvenirs...

 

 

 

 

 

 

P.A. Renoir – La danse à Bougival, 1883, Museum of Fine Arts, Boston

      

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     Henri de Toulouse-Lautrec – Au bal du Moulin de la Galette, 1889, Art Institute of Chicago

     

      Le « Moulin de la Galette »... A Paris, j'allais parfois traîner dans ce bal populaire proche de l'appartement de Théo, rue Lepic. Je ne dansais pas mais j'aimais y retrouver cette gaîté débraillée, grossière et colorée. La piste était entourée d'une barrière en bois la séparant des tables où l'on buvait du vin chaud. Une faune bigarrée fréquentait ce lieu où se mélangeaient des ouvriers en goguette, des filles et leurs souteneurs, des voyous et même quelques mondains venus s'encanailler. J'aimais cette odeur de vice et de débauche.

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Henri de Toulouse-Lautrec – Au salon de la rue des Moulins, 1894, Musée Toulouse-Lautrec, Albi

       

      Toulouse-lautrec m'entraînait souvent dans les nombreux cabarets de la Butte. Au « Mirliton »,Bruantdanssoncabaret93-TL.jpg le scandaleux Aristide Bruant officiait, et nous l'écoutions chanter des soirées entières en buvant des bières. Lautrec... Quel joyeux gaillard ce petit bonhomme difforme ! Il buvait sans discontinuer, fréquentait les bordels et crayonnait les pensionnaires qu'il connaissait toutes et qui lui donnaient des petits noms amicaux, familiers. Beaucoup l'appelaient « Monsieur Henri ». Et moi, je le suivais, fumant et buvant de l'absinthe jusqu'au petit matin.

      C'est Lautrec qui m'avait fait connaître la « Fée verte », nom que l'on donnait à l'absinthe, ce breuvage anisé, jaunâtre, aux reflets émeraude. J'avais pris l'habitude d'en boire tout au long de la journée et les doses augmentaient par accoutumance. Mon corps en redemandait sans cesse et le soir, hébété, je pouvais devenir violent.

 

 

 

H de Toulouse Lautrec – Affiche Aristide Bruant, 1893

      Curieux petit homme... Lautrec avait une  canne creuse qu'il ne quittait jamais. Il la remplissait d'alcool et, lorsque il était en manque, il s'en servait une rasade. A l'atelier Cormon, où je l'avais connu, il lui arrivait de dessiner d'une main tremblotante sans tenir compte des remontrances amicales du maître. Il lui fallait sa drogue. Il croquait, avec un talent incroyable, tout ce qui se présentait. Un jour que nous traînions au Tambourin, boulevard Clichy, il fit de moi un portrait au pastel, assis devant un verre d'absinthe. Il me le donna en disant : « A la Fée verte et à Vincent, mon meilleur ami ! ».

  

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     Henri de Toulouse-Lautrec – Portrait de Vincent Van Gogh, 1887, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

     

     

      A chaque fois que je repensais à mes deux années parisiennes, une angoisse me tenaillait. J'avais connu les meilleures années de ma vie dans la capitale...

      C'est bien loin tout ça, me dis-je tristement en fermant la fenêtre et en regagnant ma chambre d'un pas lourd. Ce soir, l'absinthe me ferait du bien... J'en boirais longtemps... jusqu'à l'extase...

      La fête battait son plein à l'extérieur. Le son cadencé de l'orchestre me parvenait. Je reconnaissais le rythme d'une polka, la danse préférée de Violette.

      Demain, Théo et Jo partent pour la Hollande, pensai-je...

      Les éclairs pourpres d'un feu d'artifice illuminèrent violemment la pièce.

 

A suivre...

 

 Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes   27. Un 14 juillet

 

  

 

 

08 février 2010

VAN GOGH A AUVERS - 26. Les gerbes

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Vincent Van Gogh – La plaine près d’Auvers (ciel nuageux), juillet 1890, Neue Pinakothek, Munich

 

 

Suite...

 

Samedi 12 juillet 1890.  

 

 

      Je marche en direction du quartier du Montcel. Je viens souvent peindre les champs ensemencés de cultures céréalières de cet immense plateau du Vexin, au-dessus de l'église.

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Vincent Van Gogh – Champ de blé, juillet 1890, Collection particulière

      

      Pascalini m'a dit que la moisson avait débuté dans ce coin et que le gars George devait être en plein travail de fauchage avec ses parents. Peut-être acceptera-t-il de me laisser le croquer au milieu de ces blés ? Sa tête blonde de gamin déluré aux yeux verts était restée dans mes projets de travail depuis notre rencontre en juin. J'avais encore en mémoire l'analyse qu'il avait faite devant moi, avec une acuité étonnante pour son jeune âge, de mon  « Eglise d'Auvers ». Ce jour là, je m'étais dit : « Ce garçon comprend la peinture ! ».

      Dans un champ, à distance, des paysannes enfoncent des plants en terre. Certainement des choux à cette période ? Je ne peux distinguer leurs visages. Les marmottes blanches qui les protégent du soleil se déplacent en ligne par vagues ordonnées. J'avais déjà pu observer, au cours de mes promenades, que la culture maraîchère prospérait dans cette région. D'ailleurs, je croisais tous les jours des tombereaux croulant sous les sacs de légumes qui allaient rejoindre les étals aux halles de Paris.

      Dur travail pour ces femmes, pensai-je ?

      Des coquelicots rouge vif s'intercalent çà et là entre des arbrisseaux au bord de la route. J'en arrache un au passage et l'enfonce dans une poche sur le devant de ma vareuse.

 

 

      J'avais travaillé avec une allégresse fiévreuse cette semaine : des paysages de plaines, des champs, des meules de foin ou de blé.

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Vincent Van Gogh – La plaine d’Auvers (ciel nuageux), juillet 1890, Carnegie Institute, Pittsburgh

     

      Je n'aurais pas dû accepter, songeai-je...

      Hier soir en mangeant, Tom m'avait regardé longuement : « Vous avez une sale tête, mon ami ! Vous travaillez trop... Changez-vous les idées ! Lundi prochain, c'est fête nationale. Nous allons faire une promenade en barque sur l'Oise dans l'après-midi avec Alice et son amie qui travaille dans une ferme non loin de l'auberge. J'ai appris que vous aviez fait son portrait récemment... Coquin, les jeunes femmes vous inspirent beaucoup ces temps-ci ! Rejoignez-nous, votre poids ne fera pas couler la barque ! »

      Il avait éclaté de rire. Je l'avais regardé bêtement. Il avait insisté tout en continuant à blaguer sur ma mauvaise mine. Je n'avais pas osé refuser à ce jeune homme que Théo m'avait recommandé et que j'aimais bien. Je devais les rejoindre à l'embarcadère faisant face à l'île de Vaux vers 16 heures. Au contact de cette jeunesse, les pensées sombres qui m'envahissent ces jours-ci s'estomperont, m'étais-je dit intérieurement.

      Je revoyais l'oeillade complice que Tom avait envoyé à Alice occupée à servir un client au bar, d'un air de dire : "C'est gagné !".

 

 

      J'aperçois au loin la grande parcelle de blés. De place en place, des groupes de personnes travaillent en plein soleil, touts petits comme des poupées. Je coupe à travers un champ non cultivé. J'évite d'écraser quelques centaurées et fleurs mauves dont j'ignore le nom. Mon ami Pascalini m'en aurait instantanément trouvé le nom latin, pensai-je ?... Etrange bonhomme ?

      Le soleil était haut. Je m'arrête un instant près d'un champ et fais plusieurs croquis de femmes au travail sur le carnet qui ne me quitte jamais.

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Vincent Van Gogh –  dessin Femmes travaillant dans un champ de blé, juillet 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

 drawing-man-with-scythe-in-a-wheat-field-TF.jpg     Les  blés avaient une teinte bronze doré. L'équipe de moissonneurs était en plein travail. Il y avait quatre faucheurs et cinq ramasseuses, trois jeunes filles et deux femmes. Georges était le plus grand. Sa toison d'or aux longues mèches ébouriffées survolait le groupe de faucheurs. Comme souvent dans les campagnes, Georges et ses parents devaient être aidés par des voisins. Parfois, des journaliers venaient de villes voisines travailler à la tâche et couchaient dans les granges la nuit.  

      A chaque coup de faux, des entailles profondes se creusaient dans la nappe dorée. Les hommes marchaient lentement, alignés sur une même ligne. Derrière eux, les ramasseuses s'activaient, chaussées de galoches, vêtues de caracos et d'amples jupes de futaine recouvertes d'un tablier en toile. Ces étoffes bon marché, unies ou rayées, aux tonalités variées, formaient une palette de couleurs mouvantes du plus bel effet.

V. Van Gogh – dessin Homme avec faux dans un champ de blé, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

      Ces femmes aux visages frustes, leurs peaux halées par le soleil, piétinaient sur les chaumessketch-of-two-women-TF.jpg durs, la taille cassée. Leurs gestes étaient énergiques. Les femmes liaient en gerbes les blés coupés restés sur le sol avec une cordelette en chanvre. Les jeunes filles disposaient les gerbes parfumées debout, en faisceau, les épis gonflés dressés vers le ciel.

      C'était l'heure de la pose. Tout le monde s'assit sur une couverture jetée sur la terre rase. Les femmes coupèrent des tranches de pain de seigle et sortirent les bouteilles de vin pour les hommes. Elles se servirent de l'eau amenée dans une cruche. Les verbes hauts des hommes et les rires cristallins des femmes remplacèrent le crissement sourd des faux tranchant les tiges sèches.

             V. Van Gogh – dessin Deux femmes travaillant, 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

      Georges me reconnut de suite.

      - Tiens, le peintre qui a martyrisé notre église, dit-il malicieusement !

      Je souris.

      - L'église d'Auvers est toujours exposée en bonne place à l'auberge. Je ne la vois plus comme une simple église... Je la considère comme le meilleur portrait que j'ai fait depuis mon arrivée dans la région. J'espère que vous viendrez un de ces jours voir mes travaux chez Ravoux ?

      - En ce moment, le travail ne manque pas. Je viendrai. J'aime la peinture. La vôtre possède une force incroyable qui m'a surpris le mois dernier... Chez moi, j'ai accroché au mur une gravure de paysans peinte par Millet.

      - Millet ! Il est un de mes maîtres de pensée ! J'ai fait de nombreuses copies de ses tableaux, tout en gardant ma manière. C'est le peintre qui a le mieux compris les gens de la terre.

Millet - La Méridienne-SC.JPEG      La sieste -SC.JPEG

J.F. Millet – La Méridienne, 1866, Museum of Fine Arts, Boston

                                                                             V. Van Gogh – La sieste (d’après Millet), 1889-1890, Musée d’Orsay, Paris

 

 

     young-man-with-a-cornflower.jpg Je demandai à Georges de poser avant de reprendre le travail. Il accepta. Je ramassai un de ces bleuets qui se prélassent souvent l'été dans les blés et lui glissait entre les lèvres. J'eus vite fait de peindre sur une petite toile carrée sa tête ensemencée de mèches folles partant dans tous les sens et ses yeux malins.

      Les moissonneurs se levèrent pour aiguiser leurs faucilles. Ils burent un dernier canon pour se donner des forces.

      - A bientôt à l'auberge, lançai-je à Georges qui rejoignait les faucheurs !

      - A bientôt, dit-il ! Je vous verrai peut-être dans deux jours, pour le 14 juillet.

      Il se remit en ligne avec ses compagnons de travail.

     

V. Van Gogh – L’homme au bleuet, 1890, Collection particulière

      Je décidai de rester sur place jusqu'à la fin de l'après-midi. Je sortis une toile toute en largeur que j'avais amenée et pris tout mon temps pour peindre les gerbes encore fraîches dans des tons ocre, jaune et mauve. Les chaumes dégageaient une odeur de miel.

 

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 Vincent Van Gogh – Les gerbes (détail), juillet 1890, Dallas Museum of Art, Dallas

     

      

      Je hâte le pas. De la Grande Route, les toits de l'auberge se précisent au loin. Je protège soigneusement les toiles humides de crainte qu'un geste malheureux ne les défigure.

       La fièvre de la création n'était pas encore retombée. C'était pour ces moments-là que je peignais, ces combats fougueux avec la toile afin que le motif inerte que l'on avait devant les yeux s'anime, s'exalte et se transforme en quelque chose de neuf... une œuvre d'art.

      Une fourragère chargée de pois ensachés passe à côté de moi dans un grondement poussiéreux. La chaleur précoce a hâté la récolte des pois cette année. L'homme qui dirige le gros percheron m'adresse un grand « bonjour » sonore.

      Je commence à connaître les paysans des alentours à force de les croiser régulièrement sur les routes. Ils apprécient les peintres car leur retour annonce la belle saison, la reprise des travaux des champs interrompus par le froid, les récoltes. Les paysagistes qui débarquent au printemps pour peindre sur le motif, participent à la mise en valeur de leur région et ils en sont fiers. Un paysan m'a dit récemment en riant : « Vous les peintres, vous êtes des chanceux, vous prenez votre plaisir devant un coucher de soleil, une rivière irisée, un champ de coquelicots, pendant que nous on trime toute la journée pour faire vivre nos enfants. »

      Une très jeune fille et sa mère sont assises à l'arrière de la voiture, les jambes pendantes. La marmotte blanche qui enveloppe leurs têtes accentue la teinte de leur peau déjà bien halée par le travail de cueillette. Les roues cerclées de métal et la charpente grinçante de la fourragère font un vacarme d'enfer sur cette route inégale. Le bruit m'empêche de discerner les paroles de l'air qu'elles chantonnent gaiement.

      En me voyant, la plus jeune se met à chanter plus fort en me jetant un regard moqueur. Je ne sais pourquoi, pendant que la charrette s'éloigne, je ressens l'envie de faire quelque chose d'inhabituel, d'incontrôlé : je lève mon bras libre et lui adresse de grands gestes d'amitié.

      Je suis heureux de ma journée.

      La fourragère disparaît progressivement au loin.

 

A suivre...

 

 

 Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles   24. Cité Pigalle   25. Violette   26. Les gerbes    

 

 

 

 

 

 

03 janvier 2010

VAN GOGH A AUVERS - 23. Les yoles

 

 Je souhaite à tous les lecteurs qui me font le plaisir de parcourir ce blog régulièrement et à ceux qui sont simplement de passage, une excellente année 2010.

 

 

RAPPEL HISTORIQUE

      Vincent Van Gogh réside à l'auberge Ravoux à Auvers-sur-Oise depuis bientôt un mois et demie.

      Il se plait dans cette coquette commune verdoyante proche de Paris. Les problèmes de santé qu'il a connu dans le midi s'estompent et il en profite pour peindre à satiété suivant, en cela, les conseils du docteur Gachet. 

      Un incident récent créé un trouble en lui. Il a recu, le 1er juillet, une lettre de son frère Théo l'informant de la maladie du bébé Vincent Willem et d'importants problèmes professionnels et financiers. Ce courrier bouleverse Vincent. Dépendant totalement de l'aide financière de Théo, il culpabilise.

      Néanmoins, il décide, ce jour, de profiter de la belle journée qui se prépare...

 

 

 Suite...

 

Vendredi 4 juillet 1890.        

 

 

      Je longe la berge depuis déjà un bon moment.

      J'avais eu envie de retourner vers les bords de l'Oise où j'avais repéré un coin empli de barques le jour de ma ballade en juin à la plage de la Grenouillère.

      La pluie incessante depuis plusieurs jours s'était éloignée. Le soleil se levait lentement. Une brume de chaleur enveloppait la rivière assoupie. La nature encore engourdie s'éveillait. Elle était prête à recevoir les chauds rayons qui s'invitaient déjà dans le feuillage des arbres. Le chant des oiseaux prenait de la force en accueillant le jour.

      Ce matin, sur mon passage, les coqs s'étaient mis à chanter dans toutes les chaumières éparses. Les maisonnettes isolées, entourées de peupliers grêles, le vieux clocher du petit cimetière aux murs de terre et à la haie de hêtres, offraient au regard les motifs des plus beaux Corot. A l'horizon, des tons rosâtres montaient dans le bleu naissant. Je repensais aux derniers mots de Corot sur son lit de mort : « J'ai vu en rêve des paysages avec des ciels tout roses. » Brave père Corot ! Toute sa vie, il n'avait cessé de représenter cette nature qu'il adorait. Aucun autre peintre n'avait su, comme lui, rendre ce silence, ce mystère, cette poésie. La légèreté tremblante des feuillages de Corot...

     De hauts peupliers se miraient dans la rivière. Les saules trempaient leurs perruques ébouriffées dans l'eau calme. A cet endroit, l'Oise s'enroulait en forme de coude autour de l'île de Vaux. Au loin, je pouvais déjà apercevoir la queue de l'île. Ralentie par cette bande de terre en son milieu, la rivière continuait ensuite sa course vers Pontoise et son église Saint Maclou. Je me souvenais de son clocher que j'avais vu du haut de la terrasse, dans le jardin du docteur. Plusieurs péniches étaient accostées le long de l'île.

      Je marche lentement, impressionné par le spectacle d'ombre et de lumière. En Provence, il m'arrivait de ressentir des émotions devant la nature qui me rendait proche de l'évanouissement. Le soleil montait dans un ciel azur déserté de nuage. Les brumes sur l'eau disparaissaient progressivement, laissant entrevoir des reflets changeants.

      L'embarcadère que j'avais dessiné sur mon carnet de croquis lors de ma journée à la Grenouillère n'avait pas bougé. Les barques et yoles colorées étaient toujours amarrées face à la rive.

      Deux skifs passèrent à grande vitesse sous les encouragements des barreurs. Les hommes grimaçaient dans l'effort, avec des « han » retentissants. Des vaguelettes agressives s'écrasèrent bruyamment sur les bateaux immobilisés, soulevant les coques de secousses ondulantes. Les reflets colorés des embarcations dans l'eau s'effacèrent un court instant, puis le calme revint.

 

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Vincent Van Gogh – Bords de l’Oise, La Grenouillère, 1890, The Detroit Institute of Arts, Detroit

      Je m'installe face aux bateaux assoupis. Je prends la toile de 30 que j'avais apportée et la pose sur le chevalet dans le sens horizontal. Au loin, un arbre très haut, masqué en partie par la voile rose d'une embarcation à la coque rouge vif, marquait l'extrémité de l'île de Vaux.

      J'esquisse le décor sommairement au pinceau. Des tons purs excitaient mes yeux. Il suffisait de les poser sur la toile tel que je les voyais : des verts et bleus froids dans le feuillage des arbres ; un bleu céruléen dans l'angle de ciel au-dessus de l'île, sur la gauche ; le même bleu brossé à grands traits horizontaux dans l'eau, additionné d'outremer et de violet pour les parties ombrées.

      Vues de mon emplacement, les embarcations bigarrées se superposaient en formant un triangle. Le vert utilisé pour le feuillage, éclairci d'une pointe de jaune, recouvrit les barques placées au milieu du triangle. Dans l'une d'elle, une jeune femme en robe claire était assise. Un blanc pur balaya deux yoles et la femme, les inondant de lumière.

      Les teintes chaudes... Je m'efforçais toujours dans mon travail de poser des teintes ensoleillées qui égayent un décor froid et font vibrer la toile. La base du triangle était constituée par cette imposante yole rouge orangée qui prenait toute la largeur de la toile. J'écrase le tube de rouge vermillon sur la yole et étale la pâte avec délectation. Le rouge... Le midi m'avait révélé cette couleur qui embrasait certains de mes paysages. Je l'utilisais peu autrefois. Il est vrai que la campagne hollandaise ne s'y prêtait guère.  bateauxdétail3.jpg

      Dans le frais, je rajoute du jaune de cadmium qui transforme le rouge en un orangé éclatant. On ne voyait plus que la yole. Je reprends un soupçon de rouge pur et en couvre la coque et la voile de l'esquif accosté devant l'île en haut de la toile. Une goutte de blanc sur la voile suffit ensuite pour la rosir. 

      Le soleil n'avait pas encore atteint le sommet de sa courbe. Mon profil gauche cuisait sérieusement. Un coup ferme du plat de la main sur le bord de mon chapeau de paille le descendit suffisamment pour atténuer les rayons.

      Je pose mes pinceaux dans un gobelet en fer et examine la toile. Les couleurs claquaient...

      Je me lève et m'agenouille devant la rivière. Une image déformée, peu engageante, la mienne, m'apparaissait dans l'onde liquide. J'enfonce mes mains dans l'eau fraîche et m'asperge plusieurs fois le visage. Je reviens ensuite vers mon chevalet et observe la toile à distance.

      Où était passé l'impressionniste que j'étais devenu à Paris ? Mes amis seraient surpris s'ils voyaient mes peintures aujourd'hui. Peut-être même qu'ils trouveraient à redire ? Je n'avais plus bateauxpêches st-Rémy.jpgfait de paysage de ce genre depuis les bateaux de pêche échoués sur la plage des Saintes-Maries-de-la-Mer, à l'été 1888. Leurs formes et leurs couleurs les faisaient ressembler à des pétales de fleurs déposées sur la plage par les vagues.

      Le motif était semblable : l'eau, le ciel, les barques, mais ce que je voyais sur ma toile, n'avait plus rien à voir avec le tableau des Saintes-Maries. Cette fois, j'avais sabré dans tous les sens, sans retenue. Les couleurs, posées en épaisseur, nécessitaient du recul pour appréhender correctement le motif.

V. Van Gogh – Barques aux Stes-Maries-de-la-mer, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

           Encore une toile qui va prendre du temps à sécher, me dis-je ? « Les tableaux empâtés sont comme le bon vin, il faut que cela cuve longtemps, me disait souvent Gauguin à Arles ! » Cette expression me fit sourire.

      Quelle chose étonnante que la touche, le coup de brosse... On travaille comme on peut, on remplit sa toile à la diable, sans trop calculer, exalté par le motif. Ainsi, on attrape le vrai. Rembrandt avait été l'un des premiers à utiliser cette technique en plein 17ème siècle ? Ce génie avait raison ! Exagérer l'essentiel et laisser dans le vague le banal... Je savais aujourd'hui quel but je poursuivais et la critique m'importait peu. Je n'avais plus de temps à perdre à essayer de convaincre ceux qui ne comprenaient pas ma peinture. Je voulais exister avec mes défauts et mes qualités et, surtout, ne pas accepter le conformisme ambiant.

      En pleine réflexion picturale, je n'avais pas entendu arriver ce couple debout sur la petite bande de terre servant d'embarcadère, devant les barques vertes et blanches, en plein soleil. L'homme en costume bleu à col de marin et chapeau noir s'apprêtait à tirer une embarcation. La femme en robe blanche, une capeline jaune citron posée sur de longs cheveux relevés derrière la tête, semblait s'interroger sur la méthode la plus efficace pour grimper dans le bateau sans se prendre les pieds dans sa robe longue. Je me dépêchai de les croquer avant qu'ils n'embarquent. Le soleil les inondait de lumière. Il me restait du jaune clair sur une brosse que j'étalai autour d'eux.

       La jeune femme finit par se décider à retrousser sa robe jusqu'au bas des cuisses et monta dans la barque aidée par son compagnon reluquant ses dessous. Elle s'assit à l'avant, peu rassurée. L'homme saisit les avirons, piocha l'eau maladroitement, ce qui fit tanguer l'embarcation et hurler sa compagne. Il trouva le bon coup de pelle et la barque se dirigea vers l'île. Les roucoulements joyeux, aigus, de la femme firent s'envoler un couple de merles qui monta vers le sommet des arbres que je venais de peindre.

      Je pose ma palette sur le sol et sort le pain et le gros saucisson que madame Ravoux m'avait donnés ce matin. La femme de l'aubergiste gardait toujours ma musette de côté et la remplissait à ma demande. Elle n'oubliait jamais - délicieuse femme ! - de me glisser, en plus de la gourde de vin habituelle, une bouteille de bière ou de cidre. J'appréciais tout particulièrement cette délicate attention car la concentration exigée par mon travail et les heures passées en plein soleil, attisaient ma soif.

      Je tire la longue corde que j'avais accrochée au goulot de la gourde de vin rosé plongée dans l'eau en arrivant, bois une très longue rasade et la renvoie au frais.

      Ragaillardi, je m'allonge sous l'ombre d'un saule. Mon corps rassasié s'amollissait progressivement. J'avais pris l'habitude, dans le midi, de faire cette sieste réparatrice après le déjeuner que pratiquent naturellement les gens du Sud.

      Le soleil s'infiltrait à travers les feuilles lancéolées sans me gêner.

 

 A suivre...

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles   23. Les yoles

17 novembre 2009

VAN GOGH A AUVERS - 22. Mauvaises nouvelles

 

 

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 Vincent Van Gogh – Vue à Auvers (avec fermes), 1890, Tate Gallery, Londres

 

Suite...

 

Mardi 1er juillet 1890.  

 

 

      J'ai reçu la lettre de Théo en début d'après-midi.

      Le facteur débutait souvent sa tournée par l'auberge Ravoux. Lorsque je l'avais aperçu en sortant de l'auberge après le déjeuner, il m'avait lancé : « J'ai une lettre de Paris pour vous, monsieur Vincent ! ». Il m'avait envoyé son habituel salut militaire en levant la main à sa casquette et m'avait tendu l'enveloppe.

      J'aimais bien cet homme toujours disponible lorsque l'on avait besoin de lui. C'était lui qui m'apportait l'argent que Théo m'envoyait régulièrement. Drôle de personnage. Tout le monde l'appelait « l'ablette » à cause de son aspect filiforme. « J'espère que les nouvelles sont bonnes, m'avait-il d'un ton joyeux ! ».

      A ce moment, je ne me doutais pas que ce courrier allait me perturber à ce point.

      Mon frère ne m'avait jamais écrit une lettre aussi troublante. Celle-ci était datée de la veille. Il profitait du sommeil du bébé et de Jo pour écrire et me faire part de ses inquiétudes.

      Vincent Willem avait été malade à cause d'un lait du commerce de mauvaise qualité. L'enfant devait aller très mal pour que Théo me décrive ainsi sa plainte continuelle durant plusieurs jours et nuits sans que l'on ne puisse rien faire pour améliorer son état. Heureusement, le médecin avait dit à Jo : « Vous ne perdrez pas l'enfant de cela. » Jo s'était beaucoup fatiguée pour soigner le petit et ne dormait plus.

      J'en tremblais. La seule idée que mon petit neveu, mon homonyme, puisse mourir me terrorisait.

      Cela rvicent_13.jpgemontait à un souvenir lointain qui hantait encore mes nuits parfois. Vincent Willem, l'aîné de ma famille était mort-né tragiquement. Je naissais un an jour pour jour après la mort de ce frère inconnu, un 30 mars. « Vincent Willem, on l'appellera comme son frère ! » Ce fut les premières paroles de mon père lorsqu'il me vit sortir, bébé de sexe masculin, du ventre de ma mère.

       Toute mon enfance avait été marquée par cet évènement. Je n'étais pas le vrai Vincent Willem. Le vrai était né le même jour que moi, un an plus tôt. Tous les ans, pour mon anniversaire, le même rituel se renouvelait. Ma fête était tronquée. Durant le repas mes parents pensaient à leur premier enfant enterré à côté du presbytère. Le repas était morose et l'après-midi il fallait porter des fleurs sur la petite tombe. Pae et Moe pleuraient en fixant la croix où mon prénom était inscrit en petites lettres : Vincent Willem. Lui, il existait dans leurs coeurs. Pas moi. Je n'étais rien. Alors, je m'enfuyais et courais me réfugier à l'abri d'un bois de chênes proche qui m'offrait le calme. « Il n'y a qu'un Vincent Willem me répétais-je. Je ne suis que son remplaçant... ».

        La suite du courrier de Théo n'était pas plus réconfortante. Ce spleen qui me submergeait parfois était entré en lui. Je sentais dans sa lettre une grande détresse morale et je savais que je ne pouvais pas l'aider. Cette lettre réveillait en moi des périodes sombres que je voulais oublier.

      Je n'ignorais pas que Théo avait des problèmes de santé mais, cette fois, il s'interrogeait sur le sens même de sa vie. Malgré tout, il continuait à m'encourager : « Ne te casse pas la tête pour moi et pour nous mon vieux, sache-le bien ce qui me fait le plus grand plaisir c'est quand tu te portes bien et quand tu es à ton travail qui est admirable. »

      Certaines de ses phrases étaient d'une nostalgie poétique qui me touchait. Elles me donnaient le sentiment que quelque chose d'inéluctable se préparait : « Mon vieux, nous en avons trop dans la caboche pour que nous oubliions les pâquerettes et les mottes de terre fraîchement remuées, et les branches des buissons qui germent au printemps, ni les branches dénudées qui frissonnent en hiver, ni les ciels sereins bleus limpides, ni les gros nuages de l'automne, ni le ciel gris uniforme en hiver, ni le soleil comme il se levait au-dessus du jardin des Tantes, ni le soleil rouge se couchant dans la mer à Scheveningen, ni la lune et les étoiles une belle nuit d'été ou d'hiver. » C'était beau et triste.

      Théo m'expliquait aussi les soucis qu'il rencontrait dans son travail. Il ne s'entendait plus avec ses patrons Boussod et Valadon et parlait de s'installer à son compte comme marchand d'art. Ses problèmes financiers le préoccupaient. Sa paye ne suffisait plus à subvenir aux besoins de sa famille. Il aidait également Moe et ma sœur Will en Hollande. Je comprenais surtout dans ses lignes que c'était la pension qu'il me versait mensuellement et les frais de toutes sortes que je lui coûtais qui plombaient son budget. Depuis longtemps je me sentais un boulet financier pour lui. Il ne m'en parlait jamais.

 

     

      Un bruit, comme une sorte de grattement raisonnait sur la porte de la chambre. Concentré sur ma réponse à la lettre de Théo, je n'avais rien remarqué. De petits coups discrets cognèrent le bois.

      Je me lève et ouvre la porte. La petite serveuse Alice se tenait sur le palier.

      - Je ne voulais pas vous parler dans la salle de restaurant, chuchota-t-elle... J'ai une commission à vous faire. Vous m'avez souvent dit que vous cherchiez des figures à peindre. Adeline m'a montré son portrait que vous avez fait récemment. J'aime bien...

      Je ne reconnaissais pas la jeune fille enjouée qui me servait au restaurant. Elle  hésitait, intimidée. Elle se décida :

      - J'ai parlé de vous à une amie qui travaille dans une ferme non loin d'ici. Elle est journalière et effectue divers travaux pour ses patrons : lavage, ravaudage, ménage, cuisine et, à la belle saison, s'occupe des travaux des champs. Si cela vous dit, elle serait heureuse de vous servir de modèle. Le mardi est son jour de repos. Elle serait libre mardi prochain, le 8 juillet. Elle est en pleine période de moissonnage et pourrait venir habillée en paysanne, sa tenue habituelle. Est-ce que le champ de blé derrière le château d'Auvers vous conviendrait comme décor à votre toile ?

       Alice était charmante en entremetteuse. Je l'invitai à entrer mais elle refusa prétextant que madame Ravoux l'attendait à la cuisine pour les préparatifs du repas du soir. Je compris qu'entrer dans la chambre d'un homme, client de l'auberge, pourrait lui valoir de sérieux ennuis si on l'apprenait. Je n'insistai pas.

       - Merci Alice pour votre discrétion. Vous pouvez dire à votre amie que je serais très heureux de l'avoir comme modèle mardi prochain. Je connais bien ce champ de blé face au château. Je l'ai peint récemment un soir. Le soleil se couchait et le ciel se chargeait de couleurs jaune orangées. J'y serais en fin d'après-midi à l'heure la moins chaude. Que votre amie garde son habit de paysanne ! Une paysanne est plus belle qu'une dame lorsqu'elle porte sa jupe et camisole ordinaires. L'usure du temps, le vent et le soleil leur donnent les nuances les plus délicates. Si elle mettait une robe de dame, ce qu'il y a d'authentique en elle serait parti.

      Alice paraissait ravie de ma réponse.

      - Tenez, vous, Alice, j'aimerais vous peindre dans cette tenue de travail avec ce tablier bleu qui vous enserre la taille. Mais je sais que Tom l'a déjà fait... Ce garçon est gâté par la vie dans cette auberge ! Il est jeune, il a une belle allure, il passe ses journées sur le motif dans la nature, mange, boit et rit avec Martinez le soir et, en plus, a la chance d'obtenir vos faveurs. Heureux homme...

      La jeune fille sourit malicieusement et referma la porte. Elle la rouvrit aussitôt et passa sa jolie frimousse blonde par la porte : « Merci, monsieur Vincent, mon amie va être folle de joie dit-elle avant de disparaître définitivement ! ».

      J'entendis son pas léger redescendre l'escalier aussi discrètement qu'elle l'avait monté.

 

      

      Je m'assois sur le lit et reprends ma correspondance à Théo. Malgré la gentillesse d'Alice et la perspective de peindre bientôt la jeune paysanne, le courrier de mon frère me faisait mal.

      Mon champ de vision embrassa les dessins posés sur un meuble que j'avais croqués hier dans Auvers. J'avais fait plusieurs croquis d'un dessus de porte que j'avais transformé en mamie égyptienne un peu grotesque. Cela avait beaucoup amusé Pascalini qui passait par là. « Quel plaisir ce serait, monsieur Vincent, si vous acceptiez de m'en donner un. Je l'accrocherais dans ma chambre pour égayer mes soirées solitaires. » Je lui avais donné le meilleur dessin. Il était repartit heureux.

                                                 

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Ornement de porte rue Rajon à Auvers-sur-oise

 

                      drawing-mask-of-an-egyptian-mummyjuillet-TF.jpg                          drawing-sketch-of-an-eroded-garden-wall-ornament-TF.jpg

   V. Van Gogh – dessins d’un ornement de porte transformé en masque de momie égyptienne, 1890, Van Gogh Museun, Amsterdam

       

      Mon optimisme s'était envolé...

      Je venais de connaître plus d'un mois de bonheur complet à Auvers. Je n'avais pas souvenir d'une joie aussi intense. Un appétit de vivre m'incitait à me lever dès les premières lueurs de l'aube pour profiter, impatient, de la journée à venir. Mon travail était plus calme, moins violent que dans le midi. Mon nouveau corps vivait chaque journée en parfaite harmonie avec la nature environnante. Je n'étais plus le même homme. L'air et les paysages de cette région qui me rappelaient ma Hollande natale, la gentillesse des habitants, m'avaient transformé.

      Aujourd'hui, pour la première fois depuis mon arrivée à l'auberge, la souffrance s'insinuait en moi. Ce n'était pas cette douleur dure, éprouvante, qui m'enserrait la tête à Saint-Rémy, mais un mal-être qui partait du ventre, une sorte d'étau qui maltraitait les organes, remontait dans la poitrine et m'asséchait la gorge.

      Une immense solitude m'étreignait.

 

A suivre...

 

 Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet   22. Mauvaises nouvelles

 

 

 

05 novembre 2009

VAN GOGH A AUVERS - 21. Marguerite Gachet

 

 

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 V. Van Gogh – dessin pierre noire  Mademoiselle Gachet au piano, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

Suite...

 

 

Dimanche 29 juin 1890.  

 

      - Vite Marguerite, mettez-vous en place !

      La jeune fille ne semblait guère pressée de reprendre la pose.

      - J'espère que vous serez plus en forme que dimanche dernier lors du repas auquel votre père m'avait convié pour fêter vos anniversaires communs à vous et à Paul. Méchante, vous m'avez fait la tête durant tout le repas !

      Je finis ma phrase dans un large sourire pour la mettre en confiance.

      J'aide Paul à déménager la table au centre de la pièce et installe le piano en pleine lumière près de la fenêtre. J'ai besoin d'espace autour du chevalet pour travailler. Gachet m'a prêté un chevalet plus stable que celui que j'emporte habituellement pour mes ballades dans la nature.

      J'installe la toile étroite encore fraîche de la veille. J'ai gardé ce nouveau format de 1 mètre de haut sur 50 de large que j'utilisais depuis peu pour les paysages. Il allongeait les formes et permettait un travail large, rapide, plus spontané.

      J'avais commencé le portrait de Marguerite au piano hier matin après en avoir fait un croquis préparatoire à la pierre noire. Au soir, la toile était bien avancée, surtout dans les teintes claires : la blondeur des cheveux, la robe blanche, les mains.

      Le mur blanchâtre et le parquet en chêne de la pièce étaient bien trop ternes pour être repris à l'identique. J'avais donc recréé le fonds du décor en posant une première couche  de peinture très diluée : une laque de géranium sur le parquet et un vert Véronèse mixé de jaune sur le mur.

      Les couleurs claquaient.

    détail1mellegachet-SCAN.JPEG  Marguerite s'assoit devant le piano. Je ne lui avais pas laissé le choix pour s'habiller. Je tenais à ce qu'elle revête sa robe blanche serrée à la taille avec cette ceinture rouge qui lui moulait les hanches à ravir. Je lui avais demandé de relever sa chevelure claire en chignon très haut placé afin de dégager son fin profil.

      Impatient, je pose ma boîte de couleur sur le sol près du chevalet et l'ouvre.

      Gachet, gourmand, surveillait mes préparatifs.

      Je ne pus retenir un juron de contrariété :

      - Abruti ! Quel idiot je suis ! J'ai oublié ma palette chez Ravoux ! Je retourne à l'auberge et reviens rapidement !

      Le docteur sourit.

      - Quel plaisantin vous êtes, Vincent ! Vous n'ignorez pas que je suis peintre également et possède de nombreuses palettes. Il m'en reste même une que Cézanne utilisa il y a longtemps, dans les années 70, lorsqu'il travaillait chez moi. Je monte à l'atelier et vous en ramène une.

      Dix minutes plus tard, il revenait avec une palette luisante de propreté sur laquelle je m'empressai d'écraser les couleurs dont j'avais besoin ce jour.

      La peinture posée sur la toile la veille s'était raffermie en séchant.

     détail2mellegachetpiano.JPEG Je voulais terminer le fond du décor. Les autres éléments de la toile se mettraient en place d'eux-mêmes, ensuite.

      De la pointe du pinceau, je pique le mur verdâtre de petits points orangés très fins et, avec un pinceau plat, je couvre le tapis rouge de bâtonnet vert olive placés dans le sens de la hauteur. J'aimais le contraste des couleurs complémentaires vertes et rouges posées tout près l'une de l'autre. La relation qui existait entre les couleurs me surprenait toujours.détail3mellegachet.JPEG

      La tension habituelle montait en moi. Ma concentration s'intensifiait. Je savais que le résultat de mon travail dépendait des minutes à venir.

      Je trempe ma brosse dans le bleu de Prusse et enroule le bas de la robe délicatement pour ne pas la salir. Avec la même couleur, je fignole le dessin du piano, la bougie, le cahier de musique et le tabouret sur lequel Marguerite est assise.

      Celle-ci pianote, rêveuse, la tête légèrement penchée sur le clavier. Elle tourna furtivement la tête vers moi et ses yeux azurs pétillèrent un instant. Elle me fit une moue mutine puis m'offrit à nouveau son profil.

      Par touches légères, j'accentue la pâleur du visage et, avec le même ton, allonge les mains fines. Je les laisse à peine esquissées pour qu'elles paraissent plus légères sur le clavier. J'aimais donner de l'importance aux mains dans mes portraits. « Elles sont aussi importantes que l'ovale du visage ou l'expression d'un regard. Elles causent, disais-je souvent à Théo ».

     

     

      Je peignais avec l'entrain d'un marseillais mangeant de la bouillabaisse. Goulûment...

      Le pinceau imbibé de laque géranium borde le haut du vêtement. Je rosis les plis de la robe dans le frais de la couleur blanche et accentue le rouge de la ceinture.

      Je tournais autour de Marguerite sans arrêt pour vérifier chaque détail. « Arrêtez Vincent, cria-t-elle en riant, vous me donnez mal au cœur ! »

      Le tableau me paraissait achevé. Les contrastes étaient forts, les couleurs vives s'équilibraient. J'ajoute quelques touches finales sans conviction. Mes bâtonnets répartis fermement sur l'ensemble de la toile remplaçaient le modelé et suggéraient le mouvement.

      En mouchetant le mur de points orangés, j'avais copié Signac, mon vieux copain, adepte de cette technique. Je ne l'avais pas revu depuis la visite qu'il m'avait faite à l'hôpital d'Arles lors de ma première crise... Qu'elle était loin l'époque où je le suivais dans la campagne proche de Paris, vers Asnières et Clichy, en bord de Seine ? Je tentais de pratiquer son style fait de petites touches précises proches l'une de l'autre. Je l'imitais, mais c'était trop rigoureux pour moi. Mon art avait besoin de respirer, sans contrainte.     

                                                                                         

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Vincent Van Gogh – Mademoiselle Gachet au piano, juin 1890, Kunstmuseum, Bâle 

           

                                       

      - Vous pouvez quitter la pose Marguerite, dis-je joyeusement !

      Impatiente, la jeune fille se lève et vient voir mon œuvre. Appréciant l'art moderne comme son père, je savais qu'elle comprenait ma peinture. Agée de 21 ans, elle était beaucoup plus mûre que la toute jeune Adeline que j'avais peinte récemment à l'auberge.

      Contrairement à la fille Ravoux, son image sur la toile lui plut instantanément.

      - Merci Vincent. Ces couleurs vives, dit-elle...

      - Vous aimez ?

      - Oui...

      - Les japonais m'ont tout appris, Marguerite. Grâce à eux, j'ai compris que l'on pouvait réussir quelque chose d'harmonieux en utilisant des couleurs voyantes. Il suffit simplement de les mettre en musique comme vous le faites si bien avec les notes sur votre piano.

      Gachet et son fils revenaient du jardin. Ils me servirent un verre de bière que j'avalai avidement.

      - C'est superbe Vincent, dit Gachet admiratif.

      Paul, qui peignait avec son père parfois, contemplait mon travail en silence.

      Je terminai ma bière tranquillement. Je me disais que cette toile aux tonalités roses ferait très bien avec une autre, en largeur, de blés peints récemment dans des tons vert pâle. J'avais encore en mémoire des paroles que j'avais écrites à Théo : « Nous sommes encore loin avant que les gens comprennent les curieux rapports qui existent entre un morceau de la nature et un autre, qui pourtant s'expliquent et se font valoir l'un l'autre ».

      - Cette toile est à vous, Marguerite ! Je vous l'offre en remerciement du plaisir que vous m'avez donné ! Je vais l'accrocher au mur pour séchage. Et n'oubliez pas que vous m'avez promis de poser à nouveau ces jours prochains avec un petit orgue...

      « Promis Vincent, dit-elle tout bas en s'approchant de moi. » Elle refoula sa timidité habituelle et me déposa un baiser rapide sur la joue.

 

      Je remballe mon matériel. Je voulais rentrer rapidement à l'auberge pour dîner avec Martinez et Tom et leur raconter ma journée.

 Guillaumin femme nue couchée.jpg     Je me dirige vers la porte de sortie sur le jardin. La toile représentant une femme nue couchée sur un lit peinte par Guillaumin était toujours suspendue sur le mur dans le couloir.

      Lorsque Théo était venu avec Jo et le petit Vincent Willem, il avait beaucoup apprécié ce tableau : « Ce nu est très beau, s'était-il exclamé songeur ! Il lui manque un encadrement approprié. Le peintre mérite mieux qu'un simple accrochage de sa toile dans un couloir. »

     

Armand Guillaumin – Femme nue couchée, 1872, Musée d’Orsay, Paris 

     

      - Vous ne l'avez toujours pas encadrée, docteur ? 

      Celui-ci se souvenait que je lui en avais déjà fait la remarque plusieurs fois. J'eus la sensation que cela l'énervait. Il ne répondit pas, vexé.

        Je ressentais comme une offense personnelle le fait que cette toile de mon ami Guillaumin ne soit pas mise en valeur comme elle le méritait.

      Je sortis sans un regard pour le docteur et claquai la porte violemment derrière moi.

 

A suivre...

 

 

 Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom   21. Marguerite Gachet

 

23 octobre 2009

VAN GOGH A AUVERS - 20. Tom

 

Suite...

 

Mercredi 25 juin 1890.  

 

 

      Adeline se lève.

      La « jeun-portrait-of-adeline-ravoux-in-green.gife fille en bleu » est revenue poser pour quelques retouches.

      J'ai profité de sa présence pour dessiner un deuxième portrait plus serré d'elle avec une fleur sur la droite.

       La charmante Adeline ne s'est même pas aperçue que je la croquais sur le petit carnet qui ne me quitte jamais. Pour ce second portrait, je sais déjà les couleurs que je vais utiliser. Je le garderai ensuite égoïstement pour moi.

 

 

 

 

 

V. Van Gogh – Portrait d’Adeline Ravoux – juin 1890, The Cleveland Museum of Art

 

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      - J'aime beaucoup votre portrait en bleu, Adeline. Je vous le donne. J'en ferai une copie que j'enverrai à mon frère à Paris pour qu'il voie votre joli visage. Merci pour votre gentillesse. J'espère que vous n'êtes pas trop déçue par ma peinture... Plus tard, vous verrez la toile avec un autre œil et la comprendrez mieux.

      La jeune fille veut prendre la toile sur le chevalet et se couvre la paume des mains de peinture bleue.

- Oh là, jeune fille ! Attendez ! Il faut lui laisser le temps de sécher, dis-je en riant. Vous pouvez aller vous laver les mains maintenant car votre belle robe risque d'en souffrir. Je ne voudrais pas avoir d'ennui avec votre maman.

                                                                                                                                                                                             

              V. Van Gogh – Portrait d’Adeline Ravoux, copie d’après le premier portrait– juin 1890, collection privée

                                                                                        

      Confuse, Adeline sort précipitamment de la salle. Elle manque de percuter Tom qui rentrait de sa journée dans la nature. Sa vareuse était humide et ses chaussures crottées.

      Il se moque :

      - Doucement mademoiselle ! Les femmes me sautent dessus dès que j'arrive maintenant... De vraies tigresses ! Que faites-vous dans notre salle réservée aux peintres ? Ce n'est pas un lieu fréquentable pour les jeunes filles...  

      Satisfait de son humour, il regarde amusé Adeline, vexée, courir vers la cuisine où sa mère officiait. Il entre dans la salle qui était restée ouverte et dépose lourdement son matériel de peintre sur le sol. Il accroche soigneusement le paysage encore frais qu'il transporte et se tourne vers moi.

      Il sursaute en apercevant le portrait derrière moi.

      - Ah ! Je comprends mieux ! Adeline n'était pas entrée par hasard. C'est une coquine !  Elle se fait portraiturer en cachette !

      Il ricane en voyant ma mine ébahie.

      - Je suis heureux de constater que vous aimez les femmes vous aussi, dit-il enjoué. Je me posais des questions à votre sujet, mon ami ! Je suis rassuré maintenant... quoique qu'Adeline soit bien jeune... Elle paraît dix ans de plus sur ce portrait ?

      Il examine de plus près le tableau.

      - Pourquoi posez-vous les couleurs avec cette impétuosité... cette violence ? Ces bâtonnets sur la robe ? Je n'ai encore jamais rencontré de peintre qui peigne de cette façon.

      Perplexe, il fait le tour de mes tableaux accrochés sur les murs. Visiblement, il ne comprenait rien à mon travail.

      - Votre style est déroutant, Vincent... Vous empâtez, couvrez des coins de toile par-ci, par-là, des emplacements restent inachevés... Vous hachurez dans tous les sens. Votre technique n'est pas reposante pour l'œil, mon vieux !

      Je ne réponds pas de suite et le laisse à ses réflexions sur mon travail. J'en profitais pour m'approcher du paysage qu'il venait d'accrocher au mur. Théo m'avait dit dans un courrier qu'il n'avait rien vu du travail de ce garçon qu'il m'avait envoyé. Intérieurement, je me dis qu'il n'avait rien perdu. C'était tout ce que je n'aimais pas : fade, plat, sans relief. Sympathique, mais sans vie.

      - Vous devriez partir en Bretagne, dis-je en me tournant vers Tom. Gauguin a créé une école de peinture à Pont-Aven. Avec lui, De Haan, Bernard et d'autres, vous seriez en bonne compagnie. Je ne désespère d'ailleurs pas de les rejoindre un de ces jours pour peindre quelques marines.

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Vincent Van Gogh – Le château d’Auvers, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

      Tom naviguait au hasard des mes accrochages. Je le vois stopper son élan devant une toile que j'avais terminée un soir, fort tard, au soleil couchant : deux poiriers tout noirs contre un ciel jaune de chrome, des blés et le château d'Auvers au fond tout petit dans la verdure sombre. C'était la première fois que j'utilisais un nouveau format de toile d'un mètre sur cinquante centimètres.

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Vincent Van Gogh – Sous-bois avec couple, juin 1890, Cincinnati Art Museum

      Dans la même semaine, j'avais peint deux autres tableaux dans ce format : un paysage d'Auvers jaune et bleu vert ainsi qu'un sous-bois montrant des troncs de peupliers violets traversant le paysage comme des colonnes. Un couple se promenait dans la prairie multicolore fleurissant sous les arbres.

      Je voyais Tom hésiter. Il avance jusqu'aux vieilles chaumières que j'avais peintes à Cordeville un après-midi ensoleillé.

      Je ne pus retenir un sourire lorsque je vis son cou s'allonger comme une girafe vers la peinture. Le nez collé sur la toile, il scrutait les détails à la loupe. Il recule d'un mètre, vérifie quelque chose, prend un air pensif et tend le cou à nouveau. Il se retourne, mal à l'aise.

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Vincent Van Gogh – Chaumes à Cordeville, juin 1890, Musée d’Orsay, Paris

 

        - Ces arbres me donnent le vertige... Les chaumières au premier plan sont calmes, placides. Jusque là, tout va bien... Subitement, on ne sait pourquoi, un incendie embrase les toits. Les flammes lèchent les nuages qui semblent pris de folie à leur tour. Vos arbres enflammés ressemblent à des vipères qui cherchent à mordre le ciel ?

      Je ne répondis pas. C'était la première fois que je poussais jusqu'à Cordeville, juste au-dessus du quartier du Montcel. Ces vieilles maisons à toits de chaumes aux tonalités vertes et jaunes m'avaient inspirées. L'odeur entêtante du tas de fumier orangé rajouté en bas de la toile me perturba toute la journée. Le soir, au dîner, je la portais encore sur moi.

      Les mains derrière le dos, Tom marchait de long et large devant la toile cherchant une explication qui ne venait pas. Il s'avance vers moi.

      - Vous n'allez pas me faire croire que vous ressentez les arbres de cette façon, Vincent ? Pourquoi transformez-vous cette végétation pacifique en brasier agressif ?

      Ne recevant pas de réponse, il revient vers la toile, très énervé par mon mutisme.

      - Les tonalités sont douces : vert, jaune... Vous auriez pu laissez la toile ainsi. Non ! Il a fallu que vous rajoutiez sur la couleur tous ces traits qui partent dans toutes les directions : sur  les murs, les toits, le jardinet sur le côté, et les arbres... L'herbe qui rampe devant la chaumière est tailladée ce qui lui donne l'aspect d'un hérisson en colère !

      Il était au bord de l'exaspération. Le Tom insouciant et léger que je connaissais, celui que je voyais de plus en plus souvent poursuivre en riant la serveuse Alice dans les couloirs, était crispé.

      Mon regard ironique le dévisageait.

      Je me décide :

      - Pas facile à comprendre ma peinture, Tom... Comme vous le savez, je suis un avant-gardiste. En dix années de peinture, j'ai assimilé les différentes influences picturales des grands maîtres : Millet, Delacroix, Rembrandt... Ils ont ouvert la voie. Aujourd'hui, je me sers de ce qu'ils m'ont appris et tente, modestement, d'aller plus loin. N'oubliez jamais, Tom... seules la sincérité et l'émotion devant la nature doivent guider notre travail. L'émotion... Celle-ci est parfois si forte que je travaille en oubliant que je peins. Les touches viennent d'elles-mêmes, avec des rapports entre elles, comme des mots dans une lettre.

      Tom ne voyait pas où je voulais en venir. Je continue calmement.

      - Allez ! Dites-le ! C'est laid, négligé, mal peint et mal dessiné ! C'est ce que vous pensez, n'est-ce pas ? Les touches vous semblent discordantes ?... Voyez-vous... lorsque vous êtes placé devant le motif, la précision du dessin n'est pas essentielle. Le vrai dessin, c'est de modeler avec la couleur ! Vous avez remarqué que j'ai remplacé les lignes droites par des segments, le modelé par des bâtonnets. Ce sont eux qui donnent souplesse, ondulation, flexibilité au motif. Dans un portrait comme celui d'Adeline, les bâtonnets sont plus expressifs qu'un modelé habilement fait. Il sont très apparents mais ne détruisent pas l'harmonie générale.

portrait-of-adeline-ravoux.jpg

     

      Je m'étais approché du portrait d'Adeline pour expliquer par le geste mon argumentation :

      - Tom... Les couleurs... Elles doivent être intenses ! Il ne faut pas faire une harmonie de gris que l'on oubliera vite, mais utiliser la couleur pure sans trop de mélange. Tous ces tons l'un près de l'autre doivent donner l'impression qu'ils se retrouvent bien dans le tableau comme dans la nature.

      Tom, voûté, le dos callé contre un mur, m'écoutait en élève attentif.

      Je reprends :

      - Je pourrais peindre lisse, finement coloré, avec l'élégance des classiques, pour vendre plus facilement. Faire du commerce n'a jamais été mon but dans ce métier, malheureusement à mon détriment sur le plan financier ! Vous avez choisi la peinture pour vous exprimer, Tom. Et bien, soyez vous-même, mon garçon ! Servez-vous de la couleur pour ressentir. Ensuite... vous serez bien.

      Je sentais que mon discours avait dérangé les certitudes de mon ami.

      J'entreprends de ranger mon matériel. Je me redresse un instant en regardant le jeune homme :

      - Copiez Delacroix, c'est mon maître pour les couleurs ! Donnez vie à vos toiles ! C'est ce que j'ai voulu faire avec ces arbres en forme de flamme au dessus des chaumières. Je vous montrerai l'église d'Auvers que j'ai peinte récemment. Elle est dans ma chambre. Je suis certain que vous comprendrez le sens de mes paroles. Inspirez-vous également des estampes japonaises, c'est une bonne école !

      Tom quitte son mur et se redresse lentement. Son visage habituellement enfantin exprimait une réflexion profonde. Toutes mes théories sur la peinture l'avaient déstabilisé.

      Décontenancé, il reprend son matériel sur le sol et se dirige vers la porte. Son regard croise le mien.

      - Je n'ai pas tout compris, mais je retiendrai la leçon, Vincent. Je vous envie... Je n'aurai jamais votre rage...

      Il sortit précipitamment en laissant la porte ouverte.

      Il aperçut Alice préparant le repas du soir et retrouva de suite son allure guillerette.

 

A suivre...

 

 

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers  7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo   15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux   20. Tom  

 

10 octobre 2009

VAN GOGH A AUVERS - 19. Adeline Ravoux

 

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Suite...

Vendredi 20 juin 1890.  

 

      Adeline était déjà là dans la souillarde. Elle contemplait les toiles pendues aux murs pour se donner de l'importance et me montrer qu'elle s'intéressait à mon travail.

      - Vous êtes très belle Adeline habillée ainsi !

      Elle sourit timidement. Elle qui portait habituellement des tenues amples et légères de son âge, paraissait engoncée dans cette robe de dame qui lui serrait le buste. La robe était entièrement bleue surmontée d'un col court fermé par une broche en métal doré. Son corsage bleu clair soulignait sa poitrine naissante. Elle avait soigneusement tiré ses longs cheveux en arrière afin de dégager ses oreilles et les avaient serrés derrière la nuque avec un ruban vert bleu noué en papillote. Des boucles disparates couraient sur son front.

      Elle hésitait à bouger, m'interrogeant du regard. La clarté de la fenêtre derrière elle l'entourait d'un halo lumineux qui dessinait les courbes de sa gracieuse silhouette. Dans le contre-jour, ses yeux, habituellement très clairs, étaient bleu foncé, presque violet, assortis à la robe. Je voyais une symphonie en bleu que son teint pâle et ses cheveux dorés accentuaient.

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Vincent Van Gogh – Portrait d’Adeline Ravoux – juin 1890, Collection privée

 

 

      - C'est ma première robe, dit-elle en faisant plusieurs tours sur elle même au risque de se prendre les pieds dans la jupe trop longue.

      C'était un jour de fête pour elle : une première robe de jeune fille et un peintre qui allait faire son portrait.

      J'appréciais qu'elle se soit faite belle, exprès pour moi...

 

     

      Il fallait commencer sans plus tarder si je voulais terminer le tableau dans la soirée.

      Je dépose mon matériel de peintre contre un mur, déplie mon chevalet et l'installe face à la fenêtre. Je prépare mes couleurs sur la palette. Je choisis des tons plutôt froid : plusieurs bleus, du vert émeraude, un jaune de cadmium, plus un vermillon et un blanc.

      Adeline s'amusait à me voir presser les tubes sur la palette. Elle imaginait cette pâte liquide, pure, se transformant en un personnage de chair et de sang qui serait elle.

      Je prends la toile de 15 que j'avais soigneusement tendue dans ma chambre avant de descendre et la pose sur le chevalet. Il ne me restait plus qu'à préparer mon joli modèle.

      J'invite Adeline à s'asseoir sur une chaise en paille que j'ai ramenée du restaurant et l'oriente de profil par rapport à moi. La lumière s'infiltrait dans ses cheveux et morcelait sa robe de petits éclats de feu. Je saisis ses épaules et lui tourne à peine le buste. Je ne voyais que son oeil droit. « Relevez les manches de votre robe sur vos avant-bras et reposez les mains librement sur vos genoux. J'ai besoin de voir vos mains en pleine lumière. Bougez le moins possible ! » Docile, elle se laissait faire.

      Je trempe une brosse dans du bleu de prusse et dessine les contours de la robe, les bras, le cou, les méandres de la chevelure. Avec un pinceau plus fin, je cerne l'ovale du visage d'un mince liseré vermillon. De profil, le nez d'Adeline m'apparaissait assez long, légèrement bombé au milieu.      

      Adeline posait comme une professionnelle, détendue, les bras souples, la tête bien droite, sans raideur.

      Je coupe la robe sous les genoux de la jeune fille et recule pour observer les proportions de l'ensemble.

      - Cela prend forme ! Restez assise dans la même position, Adeline ! Vous pouvez remuez vos bras et vos mains avant que je ne commence à couvrir la toile... Ce n'est pas trop dur ?

      Elle ne bougea pas la tête. Son unique œil s'éclaira et sa bouche esquissa un sourire un peu figé. Je sortis ma pipe de la poche de ma veste, la bourrai et l'allumai.

      Tout en fumant, je marchais dans la souillarde en réfléchissant.

      J'attrape la palette d'un geste décidé. « Reprenez la pose Adeline, les choses sérieuses commencent ! ». C'était le moment que je préférais. L'excitation montait en moi.

      Seule l'élaboration de l'œuvre occupait mon esprit. A mes débuts dans le métier, j'avançais par touches légères, cherchais le bon mélange, posais les couleurs délicatement, respectais les formes, les volumes, les contrastes. Aujourd'hui, c'était superflu. La spontanéité était le seul chemin que je m'autorisais.

détail1adeline-ravoux-TF.jpg      Je mélange sur la palette le jaune de cadmium avec un soupçon de rouge et balaie la chevelure avec la pâte ocre obtenue. J'étale ensuite un mauve moyen sur l'ensemble de la robe et couvre de jaune mixé d'une pointe de vert le visage, les avant-bras et les mains. Je lacère la robe de bâtonnets bleu cobalt. Les volumes de la robe sont suggérés uniquement par l'inflexion des bâtonnets : verticaux dans l'épaisseur de la jupe, incurvés sur la pliure du bras, courbés sur la poitrine. Des traits arrondis terminèrent l'ondulation des cheveux.

      Aucune touche n'était posée au hasard. Ma main dirigeait le pinceau, imprimait le mouvement, la direction.

      La tension due à la concentration immobile rosissait les joues de la jeune fille. Je frotte du vermillon sur les pommettes et dans l'angle du nez, sous l'œil.

      Adeline montrait des signes évidents de fatigue. Sa robe trop étroite comprimait sa respiration et son léger corsage s'animait de mouvements oppressés.

      Je tire nerveusement sur ma pipe qui envoie des nuages de fumée opaque dans la pièce. Je pose mes pinceaux et ouvre la fenêtre.

      - L'essentiel est fait ! Levez-vous pour remuer les jambes, dis-je à Adeline qui semblait en état d'asphyxie avancée. Vous pouvez desserrer le haut de votre robe, vous serez plus à l'aise !

      Elle se redresse avec un plaisir non dissimulé et va inhaler de l'air frais à la fenêtre. Elle se précipite ensuite vers mon chevalet et contemple son portrait. Une moue perplexe retroussait sa lèvre inférieure.

      - Vous avez terminé, dit-elle apparemment peu satisfaite de son image ? Ma robe est bien... Tous ces petits traits qui partent dans tous les sens ? Les peintres qui viennent à l'auberge me montrent parfois les portraits qu'ils font dans la campagne... Cela ne ressemble pas à ça ! Ai-je vraiment ce menton en galoche et ce nez pointu ?

      - Vous êtes jolie comme un cœur, Adeline ! Ne nous inquiétez pas, il manque les touches finales, celles qui font vivre le portrait. Je ne suis pas mécontent. C'est bien vous, tel que moi je vous vois. Je vais colorer le fond autour de vous en reprécisant le modelé du visage.

 

     

      Nous sursautâmes quand la porte gémit et s'ouvrit lentement.

      La mine inquiète de madame Ravoux, la maman d'Adeline, apparut dans l'ouverture. Elle apportait quelques friandises pour sa fille ainsi qu'une pomme et une bouteille de bière pour l'artiste.

      - Pouah ! Cette fumée... Ne martyrisez pas ma fille, s'exclama-t-elle en riant ! Si vous saviez le temps qu'elle a passé à sa toilette avant de venir vous voir. Je lui ai ajusté une de mes robes. Cette gamine est déjà presque aussi grande que moi. N'est-elle pas belle mon Adeline ?

      Curieuse, elle s'approcha du chevalet.

      - Oh ! Cela a de l'allure ! Vous n'avez apparemment pas terminé. Je vous laisse travailler. Je vais commencer à préparer le  dîner... A tout à l'heure. Et soyez sérieux tous les deux !

      Elle s'esclaffa bruyamment en faisant un signe de la main joyeux à sa fille en sortant. Des éclats de rire entrecoupés de bruits de casseroles raisonnèrent dans la cuisine.

      J'ouvris la bouteille de bière dont la mousse s'échappa vivement. Adeline m'offrit quelques biscuits. Nous reprîmes des forces en grignotant de concert.

 

      

      - On termine Adeline ? Reprenez la position ! Allongez bien les mains sur vos genoux et gardez la tête bien droite en fixant le mur au fond de la salle. J'espère que la fumée de ma pipe ne vous gêne pas trop ? C'est ma drogue. Elle m'aide à trouver l'inspiration.

    détail2adeline-ravoux.jpg  Adeline se rassoit la mine renfrognée. Je reprends la forme des mains en les allongeant exagérément. Je badigeonne le fond de la toile laissé nu d'une couche d'outremer bien dilué et, aussitôt, la zèbre rageusement de traits fins plus foncés, posés horizontalement, en sens inverse des bâtonnets verticaux de la robe. Pour faire plaisir à Adeline, je rétrécis légèrement son menton. 

      Le soleil déclinant chauffait les mains d'Adeline. Je les éclaire violemment ainsi que le contour du visage. J'ajoute un point sombre dans la pupille de l'œil.

      La toile était entièrement bleue. Pour réchauffer l'ensemble, je pose un ton orangé lumineux sur le dossier de la chaisedétail3adeline-ravoux.jpg et signe « Vincent » en rouge cru sur le bas de la robe, à gauche de la toile.

      Je vide la bouteille de bière, tire une bouffée de ma pipe et me lève.

      - Fini ! Vous pouvez vous détendre Adeline ! Merci de ne pas avoir bougé ! Vous avez été d'une sagesse que n'ont pas tous mes modèles. La plupart ne tiennent pas correctement la pose. Certains parlent, d'autres baillent, baissent la tête. J'ai même eu des personnes qui, fatiguées, fichaient le camp m'obligeant à terminer de mémoire.

      Adeline rosit de plaisir sous les compliments. Elle s'approcha à pas menus. Son expression devant la toile fut plus positive que la première fois. Elle s'observa longuement.

      Un silence pesant s'installa. Une exclamation jaillit :

      - Vous me voyez comme ça ? Ce n'est pas moi ! Je fais plus vieille que mon âge !

      Sa déception me chagrinait. Pourtant, la toile que je voyais à distance me ravissait.

      Je réfléchis...

      Il y avait longtemps que je n'avais pas eu un aussi joli modèle ?

      Peut-être que, tout à mon plaisir de peindre, je n'avais pas vu la toute jeune fille qu'était Adeline mais la femme qu'elle allait devenir ?

 

 A suivre...

 

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire  19. Adeline Ravoux  

 

 

 

 

 

 

29 septembre 2009

VAN GOGH A AUVERS - 18. Un nouveau locataire

 

 

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Vincent Van Gogh – La plaine d’Auvers, juin 1890, Kunsthistorisches Museum, Vienne

 

 

 

RAPPEL HISTORIQUE

 

      Un mois a passé depuis l’installation de Vincent Van Gogh à l’auberge Ravoux dans le petit village d’Auvers-sur-Oise, proche de Paris.

      Vincent suit à la lettre les remèdes de santé très simples du docteur Gachet : oublier son séjour douloureux en Provence, manger sainement, dormir, et, surtout, consacrer son temps à sa passion de peintre.

      Le dimanche 8 juin, Jo, Théo et le bébé Vincent Willem sont venus à Auvers invités à déjeuner par le docteur Gachet et ses enfants Paul et Marguerite. L'atmosphère joyeuse du repas dans le jardin rappelle à Vincent les réunions familiales de son enfance.

      La campagne environnante lui offre de nombreux motifs qu'il peint avec frénésie. 

      Il est impatient de portraiturer bientôt deux jolies jeunes filles : Adeline Ravoux et Marguerite Gachet.

 

 

 

 

 

Suite...

 

 

Jeudi 19 juin 1890.  

 

      Ce bruit raisonnant à travers la cloison devenait agaçant.

      A-t-il besoin de faire un boucan pareil, pensai-je ?

      J'aimais bien ce jeune homme arrivé à l'auberge lundi dernier, le jour de mon escapade à la plage de la Grenouillère sur les bords de l'Oise. En mon absence, Ravoux l'avait installé dans la chambre inoccupée à côté de la mienne. « Vous serez proche de votre compatriote, lui avait-il dit. »

      Je l'entendais préparer son matériel de peintre pour la journée. Courageux ce garçon songeai-je ! Moi je ne sors pas avec ce temps pluvieux qui gène la vision et esquinterait mon travail...

      Il passa devant ma porte et descendit l'escalier d'un pas alerte.

 

     

      Pourquoi Théo m'a-il envoyé ce jeune peintre hollandais de 23 ans, ruminai-je ? C'était mon ami Eugène Boch dont j'avais fait le portrait à Arles qui l'avait présenté à Théo : « Recommandez-le auprès de votre frère Vincent à Auvers, il lui sera d'excellents conseils. »

      Comme si je n'avais que cela à faire... Ce garçon paraissait bien trop gentil et pas assez travailleur pour faire de la peinture dans les conditions actuelles ? De nos jours il fallait être téméraire pour se lancer dans cette aventure.

      Le premier soir, à table, j'avais bien essayé de le dissuader : « La peinture est un métier de crève-la-faim, qui apporte, certes, quelques joies mais ne permet pas à un homme de se stabiliser, de faire vivre une famille. Tu es jeune et insouciant. Regarde-moi et imagine-toi, à travers mon apparence, ce que tu seras à mon âge... Pas brillant, n'est-ce pas ? ».

      Il m'avait examiné étrangement.

      J'avais insisté : « Cela fait dix ans que je tente d'exister par la peinture. Dix années de difficultés, de détresse, de moqueries ou d'incompréhensions... Mais pas question de compromission, mon ami ! Je ne peindrai jamais lisse et facile pour me conformer au goût du temps ! De nos jours, les avant-gardistes, ceux qui veulent révolutionner leur art, travaillent dans une dèche continuelle. Ce ne sont que de pauvres bougres qui, comme moi, vivent au café, logent dans des auberges bon marché et ne subsistent qu'au jour le jour. Si mon frère Théo ne m'aidait pas financièrement, je ne serais plus de ce monde... C'est cela ton ambition ? ».

      Il s'était contenté de me regarder bizarrement avec ses yeux de gamin espiègle et avait éclaté de rire, imité par Martinez qui appréciait d'avoir un nouveau compagnon de table plus gai que moi.

      Ces deux là étaient déjà très liés. Ils échangeaient peu de paroles car Hirschig s'exprimait mal en français et parlait le plus souvent en hollandais avec moi. Malgré leur différence d'âge, quatre jours avaient suffi pour qu'ils se reconnaissent comme faisant partie de la même famille, celle des jouisseurs. Ils mangeaient et buvaient avec le même entrain, s'amusaient de tout, se moquaient de moi et ne s'intéressaient qu'aux jupons féminins.

      Anton Hirschig, que tout le monde appelait déjà familièrement Tommy ou Tom, avait cette capacité naturelle à se faire aimer de suite. Dès qu'il ouvrait la bouche, ses erreurs de vocabulaire provoquaient le fou rire à tous les coups. J'enviais sa bonne humeur doublée d'une assurance étonnante pour son jeune âge. En peu de temps, il s'était attiré les faveurs des habitués de l'auberge, du couple Ravoux et, surtout, de la jeune serveuse Alice. Il était beau garçon avec un laisser-aller dans l'allure qui plaisait. Madame Ravoux était aux anges. Elle mitonnait des petits plats spécialement pour notre table. Alice et elle se relayaient pour servir Martinez et Tom dès que leurs assiettes étaient vides, sans me jeter un regard connaissant mon manque d'intérêt pour les choses de la table. Les deux femmes s'étaient transformées en abeilles ouvrières, celles que j'observais parfois dans la campagne planant sans discontinuer autour de la ruche pour y déposer le pollen des fleurs. Elles froufroutaient autour de nous, déposaient les plats, servaient le vin et répondaient aux blagues coquines de mes voisins de table par des éclats de rire interminables qui m'ôtaient toute possibilité de discussions sérieuses.

 

     

      En me levant ce matin, compte tenu du mauvais temps, j'avais pensé mettre de l'ordre dans mes estampes japonaises qui traînaient dans tous les coins de la petite chambre. J'en ramasse deux par terre, sous la lucarne, et les contemple. Ces japonais sont les premiers « modernes » me dis-je une nouvelle fois ? Peu motivé, je repose les gravures au même endroit, enlève mes chaussures et m'allonge sur le lit qui émet un son lugubre.

      La pluie tapait furieusement à l'extérieur sur la lucarne. Tom allait revenir trempé ? La position allongée m'engourdissait les membres.

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V . Van Gogh – Le jardin de Daubigny, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

 

      Charmante madame Daubigny ! Avant-hier, elle avait laissé un gentil message à l'auberge pour me dire de passer un après-midi. Le jour même, j'avais esquissé une petite étude carrée de son jardin et de sa maison. « Vous êtes le bienvenu m'avait-elle dit en ouvrant la grille. Le docteur Gachet m'a fait part de votre demande. Je suis toujours heureuse de recevoir des peintres. Peignez tout ce que vous voudrez, monsieur, vous êtes chez vous ! Mon mari aurait aimé vous connaître. » Intimidé, j'avais balbutié une phrase d'admiration pour le maître. Je l'avais préparée sur la route en venant : « la célébrité d'Auvers dont les couleurs et la finesse de touche dans la description des paysages avaient su relier le classicisme et la modernité. »

      Ma phrase un peu pompeuse l'avait fait sourire et elle m'avait remercié courtoisement. Puis elle m'avait laissé peindre le jardin envahi de roses rouges et blanches dont le parfum embaumait l'air. En partant, je lui avais demandé si je pouvais revenir pour peindre une toile plus importante. Elle avait accepté en s'exclamant : « Le décor de ma demeure n'est pas exceptionnel, mais c'est tout ce que je peux vous offrir ! » Enjouée, elle était retournée tailler ses rosiers.

      Un claquement bref me fait sursauter. La jeune Alice devait être en train de faire le ménage.

      C'est décidé... J'ai dit à Adeline d'être prête vers 14 heures demain après-midi : « En travaillant nerveusement, vous devriez pouvoir admirer votre portrait dans la soirée. » Ses parents me disaient encore ce matin, amusés, qu'elle était très excitée à la perspective d'être prise pour modèle. Mignonne Adeline... J'aurais pu avoir une fille de cet âge ? Depuis que je lui avais proposé ce portrait, elle cherchait constamment à me croiser au restaurant ou devant la porte de l'auberge lorsque je rentrais le soir. Elle prenait des poses de dame : le sourire grave, l'œil aguicheur, la poitrine bombée.

      Depuis la récente venue de Théo et Jo dans ma chambre, L'église d'Auvers n'avait pas bougé de son emplacement, coincée entre la commode et le mur, sur une chaise face au lit. Etrange église ? Je n'arrivais pas à percevoir cette église comme un vulgaire édifice de pierre sans vie. Elle avait une apparence humaine. C'est le meilleur portrait que j'ai jamais fait, pensai-je ?

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V. Van Gogh – Portrait d’Eugène Boch, 1888, Musée d’Orsay, Paris

 

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      Les portraits, c'est ce que je préférais peindre... A Arles, j'avais trouvé des figures dont j'étais vraiment satisfait : Eugène Boch, personnage lunaire au regard rêveur représenté dans un décor de nuit au ciel étoilé ; ce farceur de Roulin en postier triomphant qui avait tant fait rire Jo à Paris le mois dernier ; le sous-lieutenant de zouave Milliet au teint mat, qui venait peindre avec moi dans les champs aux alentours d'Arles. Sans oublier mon amie, madame Ginoux, en costume d'arlésienne noir sur un fond jaune citron.

 

 

 

 

 

V. Van Gogh – Sous-lieutenant des zouaves Milliet, 1888, Kröller-Müller Museum, Otterlo

 

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      Satané soldat ! Que de mal il m'avait donné celui-là pour le croquer ! C'était un jeune soldat du régiment de zouave de Milliet engoncé dans son bel uniforme bleuté. Il avait un cou de taureau et un regard de tigre. Pour le peindre, j'avais utilisé des tons disparates pas facile à mener. Je me souvenais de sa tête bronzée coiffée d'un bonnet garance que j'avais plaquée sur une porte de couleur vert sale. C'était d'un criard... Mais cela me plaisait.

     

                                     

 

                                                   

 

                                                                                              V. Van Gogh – Le zouave, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam

     

      Des effluves parfumés de cuisine s'infiltraient sous ma porte. La pluie avait cessé. Tom n'était pas rentré. Je connaissais par expérience la difficulté de poser ses pinceaux, excité par l'ardeur de la création. A son âge, il peut sauter un repas...

  Sortie_de_leglise_a_Nuenenx.gif   

      Une idée me vient. Je vais donner L'Eglise d'Auvers à Moe. Ma chère mère serait certainement heureuse d'accueillir à Nuenen cette église de campagne au ciel plombé. Les églises, c'était sa vie à Moe. Tout au long de son existence, elle n'avait cessé de suivre mon père dans les paroisses où il officiait comme pasteur. Elle n'avait connu comme habitation que des presbytères : Groot-Zundert, puis Etten et, peu avant la mort de Pa il y avait déjà cinq ans, Nuenen dans le Brabant. Sa grande fierté était d'assister au sermon du dimanche proféré d'une voix solennelle par mon père.

      Je m'imaginais L'église d'Auvers faisant le pendant à celle de Nuenen accrochée au-dessus de la cheminée. Pour la distraire lorsque Moe s'était cassée le fémur, j'avais brossé et lui avais offert son église entourée de fidèles sortant joyeusement de la messe... Pauvre Moe, que de soucis je lui donnais !

V . Van Gogh – Sortie de l’église de Nuenen, 1884, tableau volé au Van Gogh Museum en 2002

     

 

      Le soleil revenu transperçait la lucarne. Il n'était plus temps de rêvasser.

      J'enfile ma tenue de travail, sors et descends l'escalier en pensant à l'après-midi qui m'attendait.

      Demain, je peindrai Adeline...

 

A suivre...

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  18. Un nouveau locataire

 

 

 

01 juillet 2009

VAN GOGH A AUVERS - 17. La Grenouillère

 

 

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Pierre-Auguste Renoir – Bord de Seine à Asnières, 1879, National Gallery, Londres

Suite...

 

Lundi 16 juin 1890.        

 

      Toute la matinée, j'ai marché le long de la berge en griffonnant sur mon carnet de croquis les sites pittoresques rencontrés au bord de l'Oise.

      Je repensais au grand peintre d'Auvers, Daubigny, qui devait connaître autrefois tous ces sites par cœur. J'avais appris qu'il avait acheté un bac auquel il avait adjoint une voile et une cabine pour le transformer en atelier flottant. Il parait que le « Le Botin » avait Corot comme amiral honoraire et son fils comme moussaillon. Joyeux équipage ! Le peintre avait tellement de succès avec ses paysages de rivières qu'il les multipliait en explorant inlassablement les rives de la Seine et de l'Oise... Pourvu que Gachet ait pensé à parler à madame Daubigny de mon projet de peindre son jardin et sa maison, pensai-je.

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Charles-François Daubigny – dessin du bateau-atelier, 1860, Musée du Louvre, Paris

      J'arrive à hauteur d'un large embarcadère monté sur pilotis face à l'île de Vaux. Une grosse barque ventrue attendait le long de celui-ci... La guinguette dont Ravoux m'avait parlé avant de partir devait être sur cette île ? Il s'agissait certainement du lieu d'embarquement pour traverser l'Oise ?

      La berge, encombrée d'arbustes entremêlés, n'étant plus accessible, je décide de continuer à marcher sur l'ancien chemin de halage des péniches aujourd'hui abandonné. A distance, la tête de l'île de Vaux se profilait. La Grenouillère ne devait plus être bien loin.

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      Deux skifs effilés passèrent en brassant l'eau à grands coups de pelles. A l'intérieur des fines embarcations, quatre solides gaillards coiffés de bonnets de marins, habillés de maillots rayés, étaient assis. Leurs bras hâlés, nus jusqu'aux épaules, les muscles saillants, noueux, tiraient en rythme sur les avirons sous les cris impétueux du barreur qui imprimait la cadence. Je les suivis du regard. Ils disparurent derrière une rangée d'arbres.

      Dans un renfoncement de la rive, des barques et de nombreuses yoles longues et minces, de toutes couleurs, étaient amarrées. Le lieu me plaisait. J'aurais aimé le peindre séance tenante. Je me fis la réflexion qu'il était trop tard, en ce début d'après-midi, pour entamer un tableau que je n'aurais pas le temps de terminer.

      Des clapotis, des sons vagues, des cris sourds me parvenaient. Je ne discernais pas de quoi il s'agissait. Cela ressemblait à des pierres que l'on jette dans quelque chose de liquide. Je me redresse, intrigué. Ces bruits venaient de l'autre côté d'un large bouquet d'arbres.

      Il faisait chaud. Je prends ma gourde et bois longuement l'eau qui était encore assez fraîche.

 

      La Grenouillère était une grande étendue de berge déserte. Le lieu avait été aménagé en plage sablonneuse. Un large ponton en bois s'enfonçait dans la rivière.

      La plage était envahie d'une foule bruyante. La plupart des personnes portaient un maillot pour le bain ; d'autres, habillées, certainement de la famille ou des amis, étaient assises sur des bancs à l'ombre et profitaient du spectacle.

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Henri Guydo – A la Grenouillère, dessin paru dans Le Rire en 1902

 

      J'avance et m'assois sur un carré d'herbe, sous un arbre. Une jeune fille brune me frôla en courant vers l'eau en costume de bain magenta. Très décolleté, son corsage en étoffe la moulait jusqu'à la taille et s'évasait sur des hanches enserrées dans une culotte s'arrêtant au-dessus des genoux. Le maillot foncé accentuait la blancheur de ses épaules, de ses bras et de ses jambes dénudées que de fines chaussures, tenues par des lacets ficelés aux chevilles, enjolivaient. Elle tentait de semer un petit homme maigrelet, la barbiche en avant, affublé d'un large chapeau de type colonial et d'un maillot crème à manches courtes. Il la poursuivait pieds nus, les mains tendues en avant, l'œil égrillard, en poussant des petits cris d'oiseau. De son caleçon blanc, dépassaient des jambes noueuses aux mollets protubérants. Ils sautèrent dans l'eau qui rejaillit dans une pluie d'éclaboussures.

   grenouillère.JPEG   Quelle pagaille ! La rivière était secouée de tremblements. Des nageurs se croisaient d'une brasse vigoureuse, d'autres escaladaient la courte échelle menant à la plate-forme sur pilotis et piquaient une tête, sans trop se préoccuper des baigneurs aventureux qui passaient par là. Des hommes en profitaient pour apprendre à nager à leurs compagnes. Ils les soulevaient, une main solidement plaquée sous le ventre, pendant que l'autre main tentait de maintenir le fragile équilibre. Elles tiraient l'eau en cœur en faisant de grands cercles avec les bras, sans grande efficacité, leurs mollets et leurs pieds sortant de l'eau battaient l'air derrière elles.

      Quelques baigneurs restaient assis sur le bord et trempaient leurs jambes dans la rivière pour se rafraîchir. Je vis un chien tenter d'attraper des mollets par jeux, pendant qu'au milieu de la plage, gonflant ses pectoraux, un sportif en maillot lançait alternativement ses bras et ses jambes devant lui. Des bébés nus rampaient sur le sable sous le regard attentif des parents.

 

 

 Gravure de Miranda – Les grenouilles apprennent à nager aux bains froids de La Grenouillère, L’illustration 1873

     

      Ce joyeux désordre me plaisait. Ces scènes nautiques feraient une peinture originale et drôle, me dis-je ravi du spectacle ?

      Des yoles et des skifs circulaient au milieu de la rivière. Un homme sauta d'un bateau et disparut sous l'eau avant de réapparaître plus loin en hurlant.

      Un groupe de jeunes garçons arrivait. Ils se déshabillèrent rapidement dans les cabines de bain et foncèrent vers l'eau bienfaisante. La plupart d'entre eux portaient un simple caleçon court coupé à mi-cuisse. La poitrine libérée, ils bombaient le torse devant les jeunes filles. Certains, grands comme des échalas ou bedonnants, n'avaient pas grand-chose à montrer et sautaient bêtement dans l'eau en position assise, les pieds en avant, afin de faire jaillir le plus d'eau possible sur les fillettes apeurées.

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Victor Geruzez dit Crafty – dessin de La Grenouillère de l’île de Croissy, Le Monde Illustré 1869

 

      Je m'allonge, la tête calée sur un tronc d'arbre. Le spectacle devint franchement comique lorsque quatre garçons attrapèrent un de leur camarade qui se débattait et se dirigèrent vers la berge. Arrivés au bord, ils le lâchèrent en le jetant dans la rivière. Les spectateurs habillés, assis derrière moi, lancèrent des cris effrayés à la vision du malheureux garçon, dont seule la tête sortait de l'eau, qui toussait et crachait. Finalement, à l'aide de grands moulinets avec les bras et le secours d'un brave homme, il parvint à  remonter sur la rive.

      Je m'apprêtai à partir. J'eus un dernier regard pour une jeune femme seule au milieu de la rivière, sans bonnet, glissant d'une brasse souple, sa longue chevelure cuivrée caressée par l'onde. J'étais un piètre nageur et je l'enviais. Elle stoppa sa course, se mit en planche, les bras en croix, la tête dans le ciel. Seuls ses seins, son ventre et ses pieds, émergeaient. Soudainement, elle repartit d'une nage plus rythmée vers la rive et sortit de l'eau. Elle était grande et mince, l'allure athlétique. Elle gagna une cabine.

      La nageuse me rappelait Marguerite, la fille du docteur Gachet : finesse des traits du visage, souplesse du corps. Je repensais qu'elle aussi, comme Adeline Ravoux ce matin, m'avait promis de me consacrer une journée pour la peindre en buste jouant du piano. Quelle chance j'avais ! Deux très jolies jeunes filles allaient m'offrir leur fin minois !...

      Tous les ans, Gachet préparait une grande fête à l'occasion de l'anniversaire commun de Paul et Marguerite nés le même jour. J'avais reçu cette semaine un carton d'invitation pour dimanche prochain 22 juin. Je ne pourrais apporter mon matériel de peintre ce jour là, songeai-je ? Peut-être pourrai-je croquer Marguerite le dimanche suivant, le 29 juin... ?

 

      Je serais bien resté des heures en ce lieu mais le soleil entamait sa course descendante. Je souhaitais rentrer au village sans avoir à me presser afin de profiter au maximum du temps radieux. Madame Ravoux me ferait bien réchauffer un plat si je manquais l'heure du repas ?

      Assoiffé, je sors la bouteille de bière qui restait dans ma musette et la bois d'un trait. Je reprends l'ancien chemin de halage en sens inverse et récupère la berge quelques centaines de mètres plus loin.

      Installés en plein soleil, deux pêcheurs surveillaient leurs bouchons. Une minuscule « guêpe » à vapeur, la coque bleue rayée de deux minces fils blancs, remorquait une péniche lourdement chargée en lançant dans le ciel un grand panache de fumée grise. « Guêpe » ?... Curieux nom...

      De violents remous agitèrent la rivière. Un homme en vareuse, coiffée d'une large casquette, s'irrita et se mit à injurier à distance le conducteur de la « guêpe » dont le passage intempestif troublait le silence et la quiétude de son coin de pêche. Son bouchon disparut soudainement, ce qui eut pour effet de calmer sa colère. Il n'eut que le temps de tirer sur la canne et ramena un joli gardon de fond. Il le décrocha, le contempla sans pitié et le jeta dans un seau.  

 

 A suivre...

      Ce 17ème épisode burlesque et nautique aura un avant goût de vacances pour beaucoup d’entre vous.

      Cette période de farniente estival qui s’ouvre est le moment propice pour permettre à Vincent de souffler.

      Pour changer, je publierai quelques nouvelles ou poèmes avant que notre bel été ne file en pente douce en septembre, mois où je prendrai des vacances.

      Ne vous inquiétez pas Vincent va revenir. Il espère seulement que vous avez apprécié le premier mois qui se termine de son aventure à Auvers qui l’a rendu pleinement heureux.

      Il sera fidèle au rendez-vous qu’il vous fixe début octobre pour vous conter la suite de son histoire. Il brûle d’impatience à la seule pensée de peindre bientôt les jolis minois qu’il évoque dans cet épisode…

 

 

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené   17. La Grenouillère  

17 juin 2009

VAN GOGH A AUVERS - 16. Un travail de forcené

 

Depuis la visite de sa famille il y a une semaine, Vincent travaille beaucoup. En cette journée du 16 juin 1890, le temps est superbe, la nature prometteuse. Vincent fourmille de projets.

 

Suite...

 

Lundi 16 juin 1890.   

     

      La nuit était si douce que je m'étais levé très tôt. J'éprouvais les mêmes sensations qu'en Provence, celles qui m'incitaient à sortir avant que les lueurs de l'aube ne s'allument pour aller planter mon chevalet au hasard, en pleine lumière.

      Je n'avais fréquenté jusqu'ici que les routes caillouteuses de la plaine et des coteaux au dessus d'Auvers et avais donc décidé de descendre vers les bords de l'Oise dont Paul m'avait déjà montré quelques sites proches de chez lui. Une furieuse envie de croquer à nouveau des paysages aquatiques me tenaillait. 

      Ravoux, l'œil glauque, la voix pâteuse, pas rasé, m'apostrophe au moment où je sortais de table pour monter à ma chambre :

      - Vous connaissez la « Grenouillère » ?

      Pourquoi me posait-il cette curieuse question ? Ce nom me disait quelque chose ?... Un souvenir déjà ancien me revenait en mémoire.

      - Oui ! La Grenouillère ! Lorsque j'habitais chez mon frère à Paris, celui-ci me parlait souvent d'un lieu de plaisir nommé la « Grenouillère ». Il s'agissait d'un établissement flottant installé le long de l'île de Croissy, sur la Seine. Une guinguette assez mal fréquentée, avec, juste à côté, une baignade spécialement aménagée. Théo y était allé une ou deux fois. Il n'avait jamais osé se baigner dans cette pataugeoire...

      Je m'amusai en pensant à Théo qui ne nageait guère mieux que moi.

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Claude Monet, La Grenouillère, 1869, Metropolitan Museum of Art, New York
                                                                                                           

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                                                                Pierre Auguste Renoir – La Grenouillère, 1869, Nationalmuseum, Stockholm

     

       - Le « Pot-à-Fleurs »... C'est ça ! On disait aussi « Camembert ». C'était un petit îlot rond, planté d'un arbre en son milieu, qui servait de plongeoir aux nageurs... Théo me fredonnait souvent une chanson à la mode que les danseurs reprenaient en chœur. Je crois que c'était... « La polka des canotières ». C'était très rythmé ! Je me souviens de quelques paroles :

     « Ohé ! Ohé ! Mes belles amoureuses, surtout prenez garde à vous 

     Les rameurs vous font les yeux doux.

     Ohé ! Ohé ! Les ondes sont trompeuses 

     Et la vertu dans un coup d'vent en canot chavire souvent »

      -  J'ai appris que cette guinguette avait brûlée entièrement l'année dernière, dis-je pensif.

      Ravoux n'en revenait pas de me voir chanter à cette heure matinale. Il avale à petites gorgées son café fumant. Il repose son bol sur le zinc, essuie son épaisse moustache d'un revers de main, et entreprend de se beurrer une tartine de pain.

      - Nous aussi, nous avons une « Grenouillère » à Auvers, lance-t-il, le regard bien éveillé cette fois ! Cette baignade a été aménagée au bord de l'Oise. Les gens de la commune et des communes avoisinantes viennent s'y baigner l'été. Après une journée de canotage, des parisiens, arrivés par le train du matin, aiment piquer une tête dans l'eau fraîche avant de rentrer le soir.

      Il trempe sa tartine dans le café et l'avale avec gourmandise.

       - Cela pourrait vous inspirer une peinture ! Si cela vous tente, vous trouverez la baignade non loin de la pointe de l'île de Vaux, en suivant la rivière dans la direction de Chaponval. Avec le temps qui se prépare, vous pourriez voir de jolies filles en maillot, monsieur Vincent ! Beaucoup de jeunes, comme ma fille Adeline parfois, s'y rendent l'après-midi, à l'heure la plus chaude. Des femmes d'artisans, de commerçants, et même des journalières, en fin de journée, lorsqu'elles ont terminé leur travail, viennent y exposer leur peau blanche au soleil.

      L'œil de Ravoux s'allume à cette pensée. Il se ressert un second bol de café et continue :

      - Une guinguette s'est installée récemment sur l'île de Vaux. Elle ouvre le jeudi soir et le dimanche après-midi. Des canotiers avec leurs compagnes y finissent la journée autour d'une matelote d'anguille ou une friture de goujons, accompagnée d'un petit vin blanc. Si vous aimez la musique et la danse, n'hésitez pas à vous y rendre. Cela vous changera des tubes de couleurs ! Alice, la jeune fille qui aide ma femme au restaurant, y va souvent le dimanche. Elle vous en parlera.

      Je laisse Ravoux à ses occupations et sors de la salle. La danse ?... Est-ce que j'ai l'air d'un danseur ?... Je prends la clef de la souillarde dans ma poche de pantalon, ouvre la porte et la referme discrètement derrière moi. Un relent d'huile m'incommode. A cette heure matinale, je préférais le fumet du café.

      Une semaine était passée depuis notre dimanche festif avec Théo et Jo, chez le docteur. Je n'avais pas cessé de travailler. J'avais labouré comme un possédé : une huile par jour, qu'il vente ou qu'il pleuve. Une semaine intense, le nez collé sur la toile du matin au soir, à peindre, vite... Trop vite ? Une sorte de rage intérieure me poussait à accélérer le mouvement, à hachurer mes tableaux dans un élan impétueux. J'avais besoin de violenter ce nouveau corps, le mien, qui répondait à mes moindres désirs. J'étais un homme neuf.

      Je suivais les conseils de Gachet à la lettre : « Faîtes ce que vous aimez ! Peignez ! » Cette fureur sourde de travail allait me guérir. Parfois, le soir, seul, je doutais encore de la persistance de cette forme physique inhabituelle. Mes périodes d'accalmie, après chaque crise, n'excédaient guère trois mois. La dernière avait pris fin vers la mi-avril. Deux mois déjà. Il fallait que je produise...

      Les toiles peintes durant la semaine luisaient, humides, serrées les unes contre les autres pour gagner de la place. La fenêtre donnant sur l'arrière de l'auberge les éclairait en biais, favorisant un contre-jour qui raffermissait les couleurs. C'étaient des paysages de champs trouvés aux alentours, les pittoresques maisons d'Auvers et des études de plantes et fleurs sauvages.

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 V. Van Gogh – Fleurs des champs (pavots, marguerites, bleuets dans un vase), juin 1890, collection particulière

                                                  V. Van Gogh – Vase avec des chardons, juin 1890, collection particulière

     

      J'ai aligné côte à côte les deux bouquets que j'ai peints chez Gachet dans un même vase posé sur une table ronde. L'un est très rouge, l'autre vert. Faute de toile, j'en avais peint un troisième sur un torchon rayé donné par le docteur. Je lui avais laissé en remerciement.

      J'avance vers les toiles suivantes. Des coquelicots rouges réchauffent une luzerne qui apparaît comme éclaboussée de gouttelettes de sang.

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V. Van Gogh – Champ de coquelicots, juin 1890, Gemeentemuseum, La Haye

 

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      Sur une toile plus petite, une simple étude de blé. Rien que des épis, tenus par des tiges bleus verts, des feuilles longues en forme de rubans. Les épis jaunes se dressent de ci delà. Des liserons roses s'enroulent autour des tiges. Le vent soufflait fort. Pour n'avoir pas pris soin de fixer mon chevalet, comme je le faisais en Provence sous le mistral, j'avais dû courir après ma toile sous la bourrasque.

V. Van Gogh – Epis de blé, juin 1890, Van Gogh Museum, Amsterdam

      

      Il pleuvait le jour où j'avais croqué ce tableau accroché dans un angle de la pièce... Je m'étais placé en haut de la côte de Saint-Martin pour peindre des champs s'étendant à perte de vue. Plutôt que de déranger le docteur en passant par le fond de son jardin, j'avais préféré emprunter un sentier étroit à partir de la rue des Vessenots.

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  Vincent Van Gogh – Paysage à Auvers, juin 1890, Musée Pouchkine, Moscou

    

       La vue portait très loin. A l'horizon, un train, laissant derrière lui une immense traînée blanche, courait le long des collines bleues. Les cultures de pois, de luzernes et de blés étaient traversées, au centre de la toile, par une route blanche sur laquelle une frêle carriole tirée par un cheval avançait gaillardement. Au premier plan, entre les plants de pomme de terre vert outremer, la terre grasse m'était apparue violette.

      J'ai bien fait de poser ce rouge cru sur les toits des maisons, les verts en sont renforcés, pensai-je en refermant soigneusement la porte de la souillarde.

      Je m'apprête à monter dans ma chambre lorsque Adeline, très matinale, débouche de la cuisine. Des cheveux en désordre balayaient son visage pâle. Depuis mon arrivée, je la voyais tous les jours. On se croisait  dans les couloirs ou dans la salle de restaurant le soir pour le rituel obligatoire, le dessin du « marchand de sable » réclamé par sa sœur Germaine.

      Une idée me trottait dans la tête depuis plusieurs jours, mais je n'avais pas encore osé lui en parler. J'en profitai :

      - Est-ce que cela vous ferait plaisir que je fasse votre portrait ?

      Elle me regarde sans bien comprendre. Depuis que je jouais avec sa petite soeur, sa timidité envers moi s'était atténuée. Son regard clair s'éveilla. L'extrême minceur de ses lèvres me donnait parfois l'impression qu'elle n'en avait pas. Elles s'entrouvrirent sur des dents bien rangées.

      - Vous voulez me faire un portrait ?

      - Oui, Adeline ! Vous feriez un joli modèle ! Je peins rapidement. Je ne vous ennuierai pas longtemps.

      Elle semblait heureuse de ma proposition. Quelques taches colorées réchauffèrent ses joues.

      - J'accepte, monsieur Vincent ! Vous me direz le jour qui vous convient. Je me rendrai libre.

      - C'est un grand honneur que vous me faites, Adeline. Je demanderai la permission à vos parents.

      Ravi d'avoir trouvé une aussi charmante figure à peindre, je monte à grandes enjambées chercher mon matériel et une toile pré encadrée.

       - A ce soir, monsieur Ravoux, je passerai voir votre Grenouillère, dis-je en sortant.

      Il me fit un signe amical en avalant une nouvelle tasse de café.

 

A suivre...

Projet   Mise en oeuvre du projet  1. Le retour de Provence  2. L'auberge Ravoux   3. Un étrange docteur   4. L'installation dans le village   5. Martinez   6. Les marronniers   7. La famille Gachet   8. L'homme à la pipe   9. Le portrait du docteur Gachet  10. L'église d'Auvers  11. Ils viennent...  12. L'art de l'avenir   13. La halte de Chaponval    14. Jo    15. Théo  16. Un travail de forcené