01 mai 2009
VAN GOGH A AUVERS - 14. Jo

Johanna Van Gogh-Bonger
Suite...
Dimanche 8 juin 1890.
La famille Gachet nous attendait dans le jardin. Le temps estival avait incité madame Chevalier à dresser la table à l'ombre des tilleuls.
Je fis les présentations. Le docteur ne connaissait pas Jo. La gentillesse simple qui se dégageait de la jeune femme le séduisit instantanément. Paul et Marguerite vinrent nous saluer. Marguerite avait gardé la longue robe blanche qui la moulait à ravir. Elle la portait le jour où je l'avais peinte dans le jardin. Elle m'adressa un grand sourire dont je me réjouis secrètement. Les deux femmes se mirent aussitôt à bavarder comme des amies de longue date. Le docteur entraîna Théo vers la maison, impatient de montrer ses toiles, ses gravures et sa presse à un professionnel de l'art réputé à Paris.
La visite de Théo dans l'antre de Gachet ne dura guère car madame Chevalier rameuta rapidement les troupes en tapant vigoureusement dans ses mains : « A table mes amis !... A table ! ».
La cuisinière s'était surpassée. Son saumon sauce hollandaise qu'elle avait préparé exprès pour notre venue, était un régal. Suivaient, des dindonneaux artistiquement entourés d'une garniture de feuilles de cresson. Théo et Jo mangeaient avec un appétit que le voyage avait dû aiguiser.
Une conversation animée s'engagea. Le docteur appréciait visiblement la présence de Théo et Jo. Nos goûts picturaux étant similaires, la discussion s'orienta rapidement vers la littérature. Je savais que Gachet, tout comme moi, était passionné par les auteurs modernes français.
Les carafons de vins descendaient rapidement. Théo, qui buvait peu habituellement, semblait apprécier la cave du docteur. Il regardait Jo amoureusement. Je me félicitais de ne plus être dépendant de l'alcool depuis une bonne année. Je me contentais habituellement d'un verre ou deux en mangeant à l'auberge.
Les esprits s'échauffaient. Le docteur parlait fort. Paul et Marguerite se taisaient, intimidés par notre présence. Cette atmosphère joyeuse me rappelait les réunions familiales de mon enfance.
En cours de repas, j'avais repensé aux masques d'assassins que Gachet stockaient dans son atelier. Une idée drôle m'était venue.
J'adresse un clin d'œil énigmatique à Marguerite en quittant la table et je m'éloigne vers la maison dans le sillage de madame Chevalier qui ramenait quelques plats. Je lui demande de me couper deux longs morceaux de la cordelette qui lui servait à tuteurer les fleurs du jardin et lui empreinte son ciseau. Je bondis ensuite dans l'escalier et grimpe jusqu'à l'atelier de Gachet au dernier étage.
Les masques en plâtre semblaient, stoïques, attendre ma venue, toujours empilés sur la table. J'en prends un, le plus hideux, perce légèrement avec la pointe du ciseau les orbites des yeux en leur centre et entreprends de l'ajuster à mon visage avec les cordelettes bien serrées. Je redescends lentement l'escalier.
Madame Chevalier pousse un cri de surprise en me voyant pénétrer dans la cuisine. Je la prends par les épaules.
- Chut ! Ne vous inquiétez pas, c'est un jeu ! Pourriez vous me prêter un chapeau et une cape ?
Rassurée et amusée, elle monte prestement au premier étage et revient avec un large feutre devant appartenir au docteur et une ample cape noire dont Marguerite s'enveloppait à la saison froide.
Je vérifie longuement mon apparence dans la glace du couloir. Je relève le col de la cape sur le masque et enfonce fermement le feutre sur mon front. Seul le nez et les yeux dépassaient. Le regard approbateur de madame Chevalier me confirma la réussite de mon déguisement.
Blotti derrière un arbuste assez haut placé non loin des convives, je percevais vaguement les voix de Gachet et Théo. Je me redressai en silence en étendant les bras en croix sous la cape. Je devais ressembler à une grosse chauve-souris à visage humain.
L'effet produit sur l'assemblée dépassa mes espérances.
Je m'avançai et caressai méthodiquement avec mes ailes noires tous les visages qui se présentaient à ma portée. Cela tourna à la panique. Les femmes poussaient des cris de détresse à chaque frôlement de la cape. Paul, peu courageux, préféra s'échapper vers la falaise. Théo et Gachet, restés assis, cherchaient à comprendre.
Je respirais difficilement sous ce masque trop serré.
Epuisé, je pose une aile sur le dossier d'une chaise et tente de récupérer mon souffle. Hardiment, profitant de l'accalmie, le docteur s'approche. Il tire sur le col de la cape et reconnaît le plâtre que j'avais habilement dissimulé.
Son rire sonore explosa. Il souleva la cape pour faire constater la supercherie : « Ce n'était que Vincent mes amis ! ».
Ils se ruèrent tous sur moi. Le chapeau et la cape furent arrachés. Je m'efforçais de desserrer, non sans mal, les cordelettes qui retenaient le masque humidifié par ma transpiration. J'apparus, pleurant, reniflant, le visage écarlate.
L'explosion de joie fut à la hauteur de la frayeur ressentie. Je recevais des bourrades amicales : « Ce Vincent ! ». Je ne me souvenais plus m'être amusé autant depuis mes sorties nocturnes parisiennes d'autrefois avec Toulouse-Lautrec. L'image de l'être malade, proche de la folie, qui se roulait par terre terrorisé à Saint-Rémy il y a peu de mois, m'apparut un court instant. Elle se dilua rapidement. C'était très loin maintenant... Cela n'avait pas existé...
Jo prend une serviette de table et essuie mon visage dégoulinant. Je me laissais faire comme un gamin. Je lisais dans ses yeux bruns une crispation d'inquiétude. Ma poitrine montait et descendait précipitamment pour happer l'air : « Excuse-moi petite sœur de t'avoir fait peur, mais j'avais tellement envie... »
Elle me sourit : « Vincent, je suis si heureuse de te voir ainsi. »

Johanna Van Gogh-Bonger avec le bébé Vincent Willem
Les femmes remettaient de l'ordre sur la table et relevaient les chaises qui étaient tombées durant le moment de terreur que je venais d'inspirer. Madame Chevalier arrivait justement avec la cafetière fumante. « Le bébé dort dans la maison, dit-elle doucement à Jo en remplissant les tasses ». Mes bouffées de chaleur s'atténuaient. Ma respiration redevenait naturelle.
Je sors ma pipe, imité par le docteur. Il se tourne vers Jo :
- Johanna, comment faites vous pour supporter ces deux individus dont les conversations doivent porter essentiellement sur l'art et la peinture ? Les hommes ne pensent qu'à eux ! J'ai appris que vous aviez enseigné l'anglais ? Les hollandais sont plus réceptifs aux langues étrangères que les français. Je sais que Vincent parle au moins trois langues couramment : le français, l'anglais et l'allemand, en plus de sa langue nationale. C'est une vraie richesse...
Je regarde Jo. Ses cheveux taillés très court rendaient son visage encore plus poupin, presque enfantin. Ses traits n'avaient pas la finesse et l'apprêt des parisiennes que je croisais fardées et pomponnées dans les cabarets de la capitale, mais dégageaient une vraie beauté simple, naturelle. Sa voix était aussi douce que son regard :
- La maîtrise des langues étrangères est indispensable si nous voulons exister ailleurs que chez nous, docteur. Nous sommes un tout petit pays et le hollandais est peu utilisé. Vous, français, possédez une langue universellement parlée en Europe et dans le monde. Et vos écrivains savent s'en serv
ir.
Son expression rêveuse s'accentue, puis elle élève la voix :
- Détrompez-vous docteur, les conversations sur la peinture me passionnent ! En matière d'art, la Hollande possède, comme la France, un riche passé artistique. Les peintres du siècle d'or, Rembrandt, De Hooch, Hals, Vermeer, et bien d'autres, sont notre fierté. Savez-vous que c'est un français, Thoré Bürger, qui redécouvrit, au début de ce siècle, celui que, pour ma part, je considère comme un de nos plus grand peintre : Vermeer. Il le qualifiait de « maître de la lumière ». Ses femmes méditatives éclairées par une fenêtre entrouverte... Des joyaux...
Son visage s'illuminait.
J. Vermeer – La femme à l’aiguière, 1665, Metropolitan Museum of Art, New York
Gachet n'en revenait pas de voir Jo parler peinture avec cette aisance mêlée de passion
- Je vais vous surprendre docteur, dit-elle, enjouée ! Dans les « modernes », mon peintre préféré est... Vincent. Ce n'est pas parce qu'il est mon beau-frère, mais je trouve sa peinture si parlante. C'est celle que je comprends le mieux : franche, directe, expressive. Il peint ce qu'il voit, sans fard, avec un cœur énorme. Je l'admire beaucoup.
Je n'osais plus remuer sur mon siège tellement ses paroles me pénétraient. Je les aspirais délicieusement. Heureux Théo...il avait trouvé la perle rare, la femme sensible, intelligente, cultivée, avec laquelle on aimerait rester toute une vie.
Jo profitait de l'attention soutenue de son auditoire.
- Docteur, je sais que vous appréciez la peinture de Vincent et je m'en réjouis. Il nous a écrit qu'il avait peint récemment un portrait de vous dont il nous a envoyé une esquisse. Nous irons le voir à l'auberge dans la soirée avant de reprendre le train... A Paris, nous manquons de place pour stocker les toiles qu'il nous envoie régulièrement. Elles sont toutes étonnantes de fraîcheur. Parfois, lorsque je ne dors pas, je me lève pour regarder sa Nuit étoilée sur le Rhône peinte dans le midi. Les lumières or rougeâtre de la ville se reflètent dans l'eau sombre et les étoiles percent l'obscurité comme ces gros phares scintillants qui appellent les bateaux en détresse.
Vincent Van Gogh – La nuit étoilée, 1888, Musée d’Orsay, Paris
Elle me regarde, souriante.
- Au récent Salon des Indépendants, Monet a dit que les tableaux de Vincent étaient les meilleurs et, lors de l'exposition des Vingt à Bruxelles, en janvier, Toulouse-Lautrec a bien failli se battre en duel avec un peintre qui critiquait ses Tournesols. Une toile d'Arles, La vigne rouge, s'est d'ailleurs vendue à l'occasion de cette exposition et le journaliste Albert Aurier a fait un papier élogieux dans le Mercure de France... Vincent est un grand peintre et cela se saura bientôt !

V. Van Gogh – Vase avec 15 tournesols, 1888, National Gallery, London
Elle cesse de parler. Si j'avais pu m'enfoncer dans la terre et disparaître, je l'aurais fait instantanément. Je me lève et court l'embrasser fougueusement sur ses joues rondelettes. Son émotion était perceptible.
Théo pointa ses yeux transparents sur sa femme. Sa joie était encore plus forte que la mienne. Je savais qu'il n'aurait pu épouser une femme qui ne m'aurait pas aimé.
Le docteur avait écouté avec beaucoup d'intérêt les phrases de ma petite belle-sœur. Le lien qui nous unissait tous les trois le surprenait visiblement.
- Quelle belle déclaration d'amour, Johanna ! Je ne peux que vous approuver. Vincent possède un vrai talent qui m'a conquis dès que j'ai vu une de ses toiles. J'ai fréquenté beaucoup de peintres dans ma vie. Les meilleurs ! Mais je perçois chez Vincent la peinture du futur. Quand nous serons tous morts depuis longtemps, je pense que ses toiles resteront des phares pour la peinture moderne.
C'en était trop. Le pensait-il vraiment ? J'aurais voulu que le temps arrête sa course.
Je tire voluptueusement une longue bouffée de ma pipe.
- Et ton exposition Raffaëlli, cela se passe bien, lançai-je à Théo pour dévier la conversation ? Ton chiffre d'affaires va grimper en flèche ce mois-ci. J'espère que tes employeurs sauront en tenir compte.
- L'exposition est un succès ! Nous allons la prolonger de quelques jours... Mes employeurs ? Ils ne semblent guère se préoccuper des efforts que je consens. Depuis le temps que je réclame une amélioration de mon salaire. Pourtant, j'en aurais bien besoin en ce moment...
Théo prononça les derniers mots avec une grimace fatiguée qui traduisait sa pensée. Jo lui lança un regard inquiet.
Nous étions à table depuis longtemps. Je me souvenais que je voulais passer à l'auberge avant de ramener Jo et Théo à la gare pour le train de 5 heures 58. Je fis un signe discret à Théo. Il fallait faire vite car l'heure tournait. Jo alla chercher le bébé encore endormi. Nous remerciâmes madame Chevalier pour son excellente cuisine. Marguerite, Paul et le docteur nous raccompagnèrent jusqu'à la grille.
Théo, Jo et le bébé montèrent dans la carriole. J'attrapai les rennes du cheval qui s'élança vigoureusement à ma première sollicitation.
A suivre...
Projet Mise en oeuvre du projet 1. Le retour de Provence 2. L'auberge Ravoux 3. Un étrange docteur 4. L'installation dans le village 5. Martinez 6. Les marronniers 7. La famille Gachet 8. L'homme à la pipe 9. Le portrait du docteur Gachet 10. L'église d'Auvers 11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir 13. La halte de Chaponval 14. Jo
10:50 Publié dans VAN GOGH A AUVERS , roman (21) | Commentaires (25) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, van gogh, auvers-sur-oise, gachet
19 avril 2009
VAN GOGH A AUVERS - 13. La halte de Chaponval
Vincent Van Gogh – Maisons à Auvers, juin 1890, The Toledo Museum of Art, Toledo, Ohio
Suite...
Dimanche 8 juin 1890.
- C'est ma tournée aujourd'hui, monsieur Vincent !
Accoudé au zinc, Pascalini sirote déjà son premier ou deuxième verre de la journée.
Je suis arrivé tôt ce matin au café « A la Halte de Chaponval ». J'ai mis à peine dix minutes pour faire le chemin avec la carriole louée par le docteur Gachet. Celui-ci avait pensé qu'il était plus simple de venir chercher Théo, Jo et le bébé à la halte de chemin de fer de ce quartier d'Auvers. Celle-ci,
placée à mi-chemin entre les gares de Pontoise et d'Auvers en venant de Paris était la plus proche de la grande bâtisse du docteur.
Pascalini insiste pour m'offrir un canon. J'accepte sans grande envie, uniquement pour ne pas contrarier cet ami, ancien gendarme corse retraité, retiré à Auvers. Nous nous étions rencontrés pour la première fois dans ce café un jour où j'explorais les rives de l'Oise proches en quête de motifs et que la chaleur m'avait incité à entrer pour me désaltérer. Nous avions rapidement sympathisé.
Photo du café “A la halte de Chaponval”
C'était un joyeux luron, ce Pascalini ! Souvent éméché, il offrait des tournées à la cantonade en lançant des sonores « C'est ma tournée ! » avec cet accent corse inimitable que tout le monde connaissait aux alentours.
Malgré son apparence de fêtard en goguette, il était intelligent et curieux. Il m'arrivait parfois de le croiser dans la campagne où il occupait son temps, entre deux tournées, à se promener. Il connaissait parfaitement les noms latins des plantes et fleurs sauvages. Il m'avait appris quelques noms bizarres que je gardais en mémoire. Ainsi, je savais que les graciles coquelicots qui couvraient en ce moment les champs et talus de fleurs rouges éclatantes, étaient des « papavers », ou, plus simplement, des pavots, et que le charmant bleuet, celui qui s'abrite dans les champs de céréales l'été, se nommait « centaurea ».
Le père Penel dépose un verre devant moi, le remplit jusqu'au col d'un geste ample et précis, et me serre la main.
- Le train de Paris s'arrête bien à 11 heures 26, demandai-je ? Mon frère arrive avec sa petite famille pour passer la journée avec moi. Il repartira dans la soirée par le train de 5 heures 58.
- Les trains en provenance de Paris sont toujours à l'heure, monsieur Vincent ! Vous avez encore une bonne heure à attendre.
Rassuré, je porte le verre à mes lèvres.
Pascalini se penche vers moi :
- Alors monsieur Vincent, cette peinture ? Lorsque je vous vois peindre au cours de mes promenades, vous le faites avec une fougue incroyable ! Vous martyrisez ces pauvres toiles...
Sa dernière expression me fit sourire. Son haleine sentait la vinasse. Comment serait-il ce soir ?
- Je ne martyrise pas la toile, Pascalini, je me bats avec elle ! Et, croyez-moi, la peinture est un combat dont le peintre ne sort pas toujours vainqueur... Je n'ai jamais autant travaillé que depuis mon arrivée à Auvers. Cette région m'inspire. Qui pourrait croire que nous ne sommes qu'à une heure de Paris ? C'est la vraie campagne. Je découvre de nouveaux motifs à chacune de mes sorties... J'ai peint l'église d'Auvers récemment et lui ai donné une vie qui me surprend moi-même. A ce propos... vous connaissez un jeune garçon qui s'appelle Georges ? Il est très grand avec des cheveux blonds comme les blés et demeure non loin du cimetière, au-dessus de l'église.
- Le gars Georges ! Bien sûr que je le connais ! Ses parents ont une ferme vers le Montcel. Ils font essentiellement la culture de pois et haricots. Un peu de blé également... C'est un gentil garçon, s'intéressant à tout, toujours prêt à parler. On le reconnaît de loin avec sa démarche de héron et ses cheveux qui partent dans tous les sens. Ils ne doivent pas connaître le peigne chez lui !
En parlant, Pascalini faisait des grands pas dégingandés sur la pointe des pieds afin d'imiter la foulée aérienne du jeune homme.
- Ce garçon me plait, dis-je en souriant aux pitreries du corse. J'espère avoir l'occasion de le croquer un de ces jours. La peinture semble le passionner. L'analyse pertinente qu'il a faite, devant moi, de sa propre vision de mon église d'Auvers m'a beaucoup surpris. Il ressent bien les choses et ferait certainement un excellent peintre.
Quelques paysans entrèrent. Leurs sabots de bois claquaient sur le dallage en grès. Ils commandèrent une bouteille de vin. Leur accent rocailleux raisonnait dans le café peu fréquenté à cette heure. Le vin du père Penel était réputé pour sa qualité et son faible coût. Les ouvriers agricoles profitaient de leurs moments de pause dans la journée pour passer boire un canon. Ils saluèrent Pascalini à distance. La bouteille fut vite descendue. Ils sortirent ensuite, revigorés.
Le patron du café, Félix Penel, avait exercé la profession d'artiste graveur à Paris. Il y a deux ans, il avait fait construire le bistrot qui faisait office de gare depuis l'ouverture de la halte de chemin de fer. Penel distribuait les billets et informait les voyageurs sur les horaires des trains. Sa femme, une blonde solidement charpentée au teint constamment coloré, l'aidait dans son travail.
Rubens ! En voyant cette femme, je ne pouvais m'empêcher de penser aux nus du peintre flamand que j'avais vus lors de mon dernier séjour à Anvers, ainsi qu'à Paris, au Louvre. Ce peintre joyeux adorait peindre de plantureuses jeunes femmes au teint de pêches bien mûres, d'une sensualité
débordante. A Paris, les immenses tableaux commandés à Rubens par la reine Marie de Médicis, présentant des scènes de sa vie avec Henri IV, étaient une débauche de couleurs et de corps dénudés à la chair joyeuse.
J'entends le sifflement d'un train annonçant son approche. Je vide mon verre et sors. La femme de Penel me lance de sa voix aigrelette qui contrastait avec son physique imposant : « Bonne journée, monsieur Vincent ! A bientôt !» Je me fis une nouvelle fois la réflexion que son visage rubicond ferait un superbe portrait. J'avais déjà demandé à Penel la permission de peindre sa femme mais celui-ci avait refusé catégoriquement.
Rubens – Arrivée de M. De Médicis à Marseille (détail), 1625, Musée du Louvre, Paris
Théo était devant moi, souriant. Jo le suivait à distance portant le bébé. Ils étaient seuls sur le quai en ce dimanche ensoleillé.
Je les embrasse chaleureusement. Vincent, mon petit homonyme dormait à moitié. Je l'arrache des bras de sa mère et le serre longuement, affectueusement.
Théo me paraissait plus fringant qu'il y a trois semaines à Paris. Il portait un costume d'été jaune paille qui ensoleillait son teint pâle et accentuait, par contraste, la clarté de ses yeux bleus cristallins. Il avait fêté ses 33 ans le mois dernier mais sa silhouette fine, ses cheveux courts crantés séparés par une raie sur le côté gauche, lui gardaient un aspect juvénile. Je le voyais tel qu'il était à ses débuts professionnels, à quinze ans, à la galerie Goupil de Bruxelles. Il n'avait guère changé.
Jo était resplendissante. Sa longue robe mauve était surmontée d'un col en fine dentelle qui lui enserrait gracieusement le cou et redescendait en s'évasant jusqu'à mi-poitrine. Quelques restes d'embonpoint dus à l'accouchement récent étaient dissimulés par une large ceinture claire, très serrée à la taille. Elle était coiffée d'un petit chapeau garni de roses pompon dont elle avait soigneusement assortie la couleur à sa robe. Deux rubans noués sous le menton lui encadraient le visage.
Je les précède jusqu'à la carriole en gardant mon neveu serré contre moi. Ses yeux incisifs me fixaient sans inquiétude.
- Vous me faites un immense plaisir, leur dis-je en les aidant à monter. Depuis que j'ai appris votre venue, je ne cesse de compter les jours.
Jo s'installe confortablement dans la voiture, puis se tourne vers moi, enjouée :
- Tu respires la santé ! L'air d'Auvers semble te convenir à merveille ! A Paris, je te trouvais déjà bien, mais cette fois je peine à te reconnaître avec ce teint bronzé...
- Je suis bien Jo... Je ne vous remercierai jamais assez de m'avoir envoyé dans cette région pleine de charme et de m'avoir permis de faire la connaissance du docteur Gachet qui est déjà un grand ami.
Vincent Willem ne me quittait pas du regard. Qu'il est beau, pensai-je ? Les paroles que Jo m'avait écrites l'été dernier à Saint-Rémy lorsque j'étais seul, désespéré, me revenaient en mémoire. Elle m'annonçait qu'elle était enceinte et espérait que son enfant ressemblerait au portrait du bébé du facteur Roulin que je lui avais envoyé. Prostré dans la solitude de l'asile, j'avais appris ses paroles par cœur : « De ma place, lorsque je suis assise à table, je regarde le tableau et vois les grands yeux bleus, les jolies petites mains et les joues rondes de l'enfant. J'espère que
le nôtre sera aussi costaud et beau que celui-là et que son oncle fera un jour son portrait. »
Je dépose avec regret Vincent Willem sur les genoux de sa maman et tire sur la bride du cheval. Celui-ci hésite un moment et prend la direction de la rue Rémy, presque par habitude. Je savais que la rue Rémy menait directement à la rue des Vessenots, sans avoir à repasser par le centre ville. Le soleil, généreux à cette heure, me chauffait la nuque. Jo ajusta le bonnet du bébé afin de le protéger.
Nous parlions joyeusement. Un nid de roitelet, que j'avais ramassé sous un peuplier en venant, amusait beaucoup Vincent Willem. Je lui avais donné. Ses petits doigts enfonçaient la paille. Assis à mes côtés, Théo ne cessait de faire des remarques et se retournait sur tout ce qu'il voyait. Le paysage verdoyant de chaque côté de la route lui rappelait notre Hollande natale.
V. Van Gogh – Le bébé Marcelle Roulin, 1888, Van Gogh Museum, Amsterdam
Des champs de colza formaient de grands espaces jaune vif ondulant au vent. Gorgés de soleil, ils dégageaient une lumière miroitante qui nous éblouissait. Par endroit, des coquelicots envahissaient les cultures de tâches de sang indélébiles. Il n'avait pas plu et les terres étaient sèches. Les roues de la voiture soulevaient une fine poussière qui se reposait longtemps après notre passage.
Vincent Van Gogh – Maison à Auvers (avec champ de blé), juin 1890, The Philips Collection, Washington
Théo huma délicieusement des effluves de purin frais s'échappant d'une ferme aux murs récemment crépis. L'air me caressait le visage. Je l'aspirai en bombant le torse, heureux de les avoir avec moi tous les trois.
A suivre...
Projet Mise en oeuvre du projet 1. Le retour de Provence 2. L'auberge Ravoux 3. Un étrange docteur 4. L'installation dans le village 5. Martinez 6. Les marronniers 7. La famille Gachet 8. L'homme à la pipe 9. Le portrait du docteur Gachet 10. L'église d'Auvers 11. Ils viennent... 12. L'art de l'avenir 13. La halte de Chaponval
10:11 Publié dans VAN GOGH A AUVERS , roman (21) | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, van gogh, gachet, auvers-sur-oise, chaponval
17 octobre 2008
VAN GOGH A AUVERS - Mise en oeuvre du projet

Van Gogh, Autoportrait au chapeau de feutre, 1887
Van Gogh Museum, Amsterdam
Un grand merci pour tous vos encouragements.
Maintenant, il va être temps de laisser la parole au héros de cette histoire : Vincent Van Gogh. Je sens qu’il a des choses à dire. Il ne devrait pas nous décevoir.
A force de le côtoyer, je commence à le connaître intimement. Il devrait être suffisamment en forme, malgré les difficultés de santé qu'il connût récemment en Provence, pour commencer à nous conter le premier épisode de ses pérégrinations dans Auvers dès la semaine prochaine.
L'aventure risque d'être longue. C’est pourquoi des récits divers plus courts seront intercalés de temps à autre afin de libérer des temps de respiration à Vincent.
Je cite, ci-dessous, quelques ouvrages de ma bibliothèque personnelle et d’autres consultés à la Bibliothèque Nationale de France, qui ont nourri ma réflexion :
1 – Ouvrages et documents personnels
- Vincent Van Gogh – Correspondance générale 1/2/3 – 1990 – Edit. Gallimard
- Vincent Van Gogh à Auvers : Alain Mothe 2003 - Edit. du Valhermeil
- Van Gogh : Melissa McQuillan 1990 - Edit. Thames et Hudson
- Une vie de Vincent Van Gogh : David Sweetman 1990 - Presses de la Renaissance
- Van Gogh : Marc-Edo Tralbaut 1960 - Hachette
- L’Autre Van Gogh : M.A. Ozanne et Frédérique de Jode 1999 – Edit. Olbia
- Auvers-sur-Oise : Dépliant de l’Office de Tourisme d’Auvers 1980
- Le choix de Vincent : Catalogue de l’exposition 2003 Van Gogh Museum, Amsterdam
- Van Gogh : Catalogue du Van Gogh Museum 1996
- Un ami de Cézanne et de Van Gogh, le docteur Gachet : Catalogue de l’exposition 1999 Grand Palais, Paris
- Millet/Van Gogh : Catalogue de l’exposition 1998/1999 Musée d’Orsay, Paris
- Vincent Van Gogh à Saint-Paul-de-Mausole : Docteur Jean-Marc Boulon 2003 - Assoc. St-Paul-de-Mausole
- Mémoire de guinguettes : Francis Bauby, Sophie Orivel, Martin Pénet 2003 - Edit. Omnibus
2 – Ouvrages consultés à la Bibliothèque Nationale de France
- Deux amis des impressionnistes, le docteur Gachet et Murer : Paul Gachet 1956 – Edit. des Musées Nationaux
- Vincent Van Gogh : Gustave Coquiot 1923 – Librairie Ollendorff
- Auvers en 1900 : Evelyne Demory-Dupré 1985 – Edit. du Valhermeil
- Van Gogh à l’auberge Ravoux : Fred Leeman 2002 – Edit. Hoëbeke
- Le dernier été à Auvers : Alain Mischel 2003 – Edit. du Valhermeil
- Histoire de la paroisse et de la commune d’Auvers-sur-Oise : Henri Mataigne 1986 – Edit. du Valhermeil
- La folie de Vincent Van Gogh : Victor Doiteau et Edgard Leroy 1928 – Edit. Esculape
- Vincent Van Gogh et Auvers-sur-Oise : Claude Millon 2002 – Edit. Saint-Thouau
- Dans le ciel : Octave Mirbeau 1989 – Edit. L’Echoppe
- Guinguettes et Lorettes : François Gasnault 1986 - Edit. Aubier
Afin de donner vie à ce récit, les illustrations jointes seront le résultat de recherches documentaires et d’images trouvées sur divers sites internet, dont la Réunion des Musées Nationaux et le Van Gogh Museum à Amsterdam. Les articles de mon blog n’ayant aucun caractère commercial, je remercie d’avance les photographes à qui je pourrais emprunter ces quelques photos.
A bientôt.
Alain
Projet Mise en oeuvre du projet
10:55 Publié dans VAN GOGH A AUVERS , roman (21) | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, van gogh, auvers-sur-oise
11 octobre 2008
VAN GOGH A AUVERS - Projet
Peu de peintres ont l’aura de Vincent Van Gogh dans le monde. Et pourtant, le connaît-on vraiment ?

Ma passion pour ce peintre m’avait incité, il y a quelques années, à lire les nombreuses lettres qu’il avait écrites à son frère Théo, des années 1872 jusqu’en juillet 1890 à Auvers-sur-Oise. Ces lettres montraient un homme très différent de l’être tourmenté et malade qui nous est présenté trop souvent. J’ai ressenti dans ces lignes son intelligence, sa passion, une grande sensibilité et une vaste culture.
Ainsi, Vincent était devenu un ami presque intime. J’avais donc souhaité en savoir plus et avais consulté de nombreux ouvrages et documents consacrés à sa vie et son travail.
Fort de ces connaissances documentaires, mon imagination faisant le reste, je m’étais aventuré, pour le plaisir, à commencer un manuscrit romancé contant les deux derniers mois du séjour de l’artiste à Auvers-sur-Oise. Je ne l’ai jamais terminé.
Van Gogh - Autoportrait au chevalet, 1888,
Van Gogh Museum, Amsterdam
L’activité du peintre a été intense pendant ces deux mois. En l’espace de 70 jours, Vincent a peint 75 tableaux, soit plus de un par jour. Au sommet de son art, nombre des toiles de cette période sont des chefs-d’œuvre.
Est-il possible de ressusciter dans un blog, un bref instant, un personnage uniquement par la force des mots et des images.
Aujourd’hui, j'aimerais entendre parler l’artiste, le suivre pas à pas dans les rues d’Auvers, les chemins et les collines de la région, connaître les personnes qu’il rencontre, le regarder peindre et vivre.
Ces articles, contant chronologiquement cette courte période de l’histoire de Van Gogh, pourraient se présenter comme une sorte de fil rouge s’intercalant avec mes récits habituels. Un feuilleton en plusieurs épisodes qui seraient regroupés dans une catégorie séparée nommée : VAN GOGH A AUVERS.
Le début de cette histoire pourrait débuter à la date du mardi 20 mai 1890. Vincent est dans le train qui le mène à Auvers. Il vient de passer trois jours chez son frère à Paris après son retour de Provence où il connut deux années difficiles : « Le train avance à bonne vitesse. Les sifflements stridents de la machine à chaque approche de gare n’arrivent pas à troubler cette torpeur agréable qui m’envahit. »
Etes-vous intéressés, amis lecteurs, pour que Vincent, avec son propre langage, nous fasse revivre cette période de sa vie d’homme et d’artiste à Auvers-sur-Oise ?
J’apprécierais tous les commentaires que vous pourriez me faire.
A bientôt.
Alain
11:37 Publié dans VAN GOGH A AUVERS , roman (21) | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, van gogh, auvers-sur-oise

