08 février 2008

Vermeer. L'expo... 4/4

 

Une perle brille dans l'ombre 

 

 

Jeudi 16 mai 1996

 

     Mon tête-à-tête avec La dentellière avait dû s’éterniser car Flo, debout, appuyée contre un mur, commençait sérieusement à s’impatienter. Et je savais, par expérience, qu’elle n’aimait pas attendre. Encore troublé par la vision de la jeune femme que je venais de quitter, je la distinguais mal.

     Le visage de Flo, estompé, perçait une brume dorée, irréelle, enflammant le mur vert derrière elle… Des bouffées d’optimisme me submergeaient. Une sorte de jouissance paisible, un de ces instants de bonheur fugitif que l’on ressent parfois sans trop savoir pourquoi. 

 

     Agacée par ma mine éthérée, elle agrippe fermement ma main et s’engouffre à grandes enjambées dans le couloir libéré au centre de la pièce. La vision du jean délavé du binoclard me sort quelque peu de mon agréable torpeur.

      Fini les propos bruyants et les regards désapprobateurs devant La Laitière, au début de l'expo. Je le vois de profil, très sérieux. Il s’est fondu dans l’anonymat des autres visiteurs et examine de près une toile qui semble le combler. Je m’approche intéressé. Il a retenu ma leçon car il a le nez carrément sur le verre qui protège La jeune fille au chapeau rouge. Il va avoir des ennuis avec la surveillance de l’expo, pensai-je ?

     Je m’adressai à Flo :

     - Je vais essayer de m’approcher de mon ami français. Il a mordu à l’hameçon. Je t’avais bien dit que Vermeer finirait par l’emporter ! Pendant ce temps, va voir La lettre d’amour sur la droite, à côté de la fenêtre, il y a moins de monde et le tableau est plus grand. Il va t’étonner. Il est conçu comme une pièce de théâtre que l’on regarde des coulisses. Je viendrai te rejoindre.

     Pendant que Flo docile se dirige mollement vers La lettre d’amour, je m’installe incognito à côté du binoclard. Les autres membres de son groupe manifestent leur lassitude. Mais pas lui. Il a même décroché son bras du cou de sa compagne pour être plus à l’aise dans sa réflexion contemplative.

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     - Vous avez senti l’importance de cette toile, lui dis-je un brin moqueur ? Dire qu’elle a failli ne pas être attribuée à Vermeer ! Difficile de ne pas reconnaître la patte de l’artiste… Tout le talent du peintre est condensé dans ce petit portrait.

     L’homme était décomposé.

     - Vous aviez raison tout à l’heure, balbutia-t-il le regard accroché sur la jeune fille. Cet homme est un diable qui nous enserre dans ses griffes et ne nous lâche plus. Non seulement, comme vous le disiez, c’est bien un vrai « impressionniste », mais il est meilleur qu’eux…

     Inconsciemment, il saisit mon bras.

   291c3d7b4d6089542c01a1d51699ee46.png  - Tout est admirablement peint : ce saisissant contraste de rouge vif et de bleu froid… les reflets subtils renvoyés par l’étrange chapeau à plumes rouge orangé sur les joues… l’empâtement blanc pur brossé vigoureusement sous le menton pour animer le visage… tous ces rehauts clairs comme des gouttes de rosée, sur la robe, le chapeau, le visage et la tête de lion tout en bas… Vermeer est un magicien !

     Ce type remontait dans mon estime. La fascination s’était installée. Il va avoir du mal à s’en débarrasser, pensai-je, heureux pour lui.

     - Je n’ai plus rien à vous apprendre, dis-je satisfait. Vous êtes entré dans son monde de lumière. Sûr que cette exposition restera gravée dans votre mémoire ! Si vous n’avez pas vu La dentellière, hâtez-vous d’y aller. C’est du même tonneau ! Avant de sortir, ne manquez surtout pas la lumineuse Jeune fille à la perle appelée la  « Joconde du Nord ». C’est le clou de l’expo !

 

     Flo ne semblait pas très emballée par l’originale scène intimiste de La lettre d’amour. La fatigue déjà ? C’était la fin de l’expo et sa concentration retombait.

     - Encore un petit effort. Cette toile en vaut vraiment la peine. L’expo se termine, tu vas bientôt pouvoir te reposer.

     Son regard clair me fixait, peu convaincu.

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     - Imagine-toi que tu es au théâtre. Une porte entrouverte dans un sombre réduit à balais débouche sur une pièce éclairée occupée par deux jeunes femmes. Tu es cachée dans la pénombre du réduit et tu observes. Une sorte de voyeuse…  Pour une fois, c’est à une scène amusante à laquelle l’artiste nous convie. La maîtresse, portant une robe jaune bordée d’hermine est tranquillement assise en train de jouer d’un instrument de musique lorsque sa servante lui apporte une lettre. Est-ce un message de rupture de son amant ? Son visage inquiet interroge la servante. Celle-ci, joviale, a un sourire confiant et, curieuse, a décidé de laisser en plan son travail jusqu’à l’ouverture de la lettre… Epatant ce face à face psychologique entre ces deux femmes, ne trouves-tu pas ?

     L’aspect définitivement éteint, au bord de la défaillance, de Flo acheva de me convaincre de la faiblesse actuelle de son niveau de réceptivité. Je la soutins fermement et décidai de faire l’impasse sur les tableaux de la dernière période du peintre après les années 1670.

     Nous nous dirigeâmes tout droit vers La jeune fille à la perle qui concentrait toutes les attentions.

     La jeune fille sur papier glacé que j’examinais chez moi avant de partir était devant moi grandeur nature, chaleureuse, souriante, dans l’éclat de sa jeunesse insolente.

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     Je n’ai jamais vu une peinture d’une telle beauté. Même si l’exposition n’avait présenté que ce seul tableau, je me serais déplacé ! Vermeer a tout donné dans ce portrait. Il est au top de son art. Le visage lumineux aux contours indécis de la jeune femme rayonne littéralement sur ce fond sombre. Le turban exotique bleu enserrant sa tête lui donne un aspect intemporel, mystérieux… Ce regard ? Quelque chose d’indéfinissable s’en dégage…09b96a45815e4c2378e5d9a04c318c6c.png

     J’avais le sentiment que tous ceux qui assistaient à ce spectacle étaient dans le même état d’esprit que moi. L’enchantement ressenti devant les toiles précédentes n’était plus le même. Cette fois, les gens étaient comme chloroformés, anesthésiés, les yeux rivés sur cette vision étrange. J’apercevais mon compatriote français, pétrifié, le regard dans le vide. Même Flo retrouva, un instant, ses forces abandonnées.

     Que dire devant un tel spectacle ? Les mots ne sont pas à la hauteur de ce que l’on ressent. Même si l’on ne s’intéresse pas à la peinture, l’on devient captif des yeux translucides de la jeune fille. Le pire des monstres est obligé de tomber sous le charme s’il lui reste un minimum de sensibilité. Dans le cas contraire, il est irrécupérable.

     Nous restâmes un long moment immobiles.

     Flo me jeta un regard de détresse.

      Je m’éloignai à regret. C’était peut-être la dernière fois que je la voyais ? A distance, je me retournai : les reflets blancs des ses prunelles et de la perle accrochée à son oreille continuaient d’irradier dans la pénombre…

 

     A la sortie, les visiteurs sont plus diserts. Des exclamations explosent de tous côtés. Je commence seulement à ressentir la fatigue.

     Je montre à Flo une opulente banquette ronde installée au milieu du grand hall de l’étage. Harassée, elle s’écrase la tête en arrière en fermant les yeux.

     Je tente de remettre de l’ordre dans mes pensées agitées. L’émotion est vive. Je n’ai jamais ressenti cela à la sortie d’une expo. J’ai la sensation que Vermeer fait partie de mon être intime, de ma famille très proche. Toutes ses œuvres m’appartiennent également… La jeune fille à la perle, je l’aurais peinte comme lui… pareil… avec le même sourire fragile et cette pointe de séduction innocente dans le regard.

     Je baigne dans un océan de tendresse dont les vagues m’emportent loin, très loin, vers un lieu inaccessible…

   

     Une lourde claque sur la cuisse me fit sursauter.

     - On y va, me dit Flo brutalement, bizarrement remise de son état semi comateux !

     Je me levai et pris la direction de l’escalier en pestant intérieurement contre le manque de sens poétique de cette femme.

 

                                                                                                                                    Alain

 

     Fin… Après ces quatre épisodes consacrés à Vermeer, vous aurez certainement compris que j’aime tout particulièrement ce peintre. Un rapport quasi filial… 

      Il y a tellement à dire sur chaque toile que j’aurais pu faire beaucoup plus long. Je plaisante… Néanmoins, vous avez eu droit à un survol rapide d’une grande partie de l’œuvre de l’artiste.

     Ai-je réussi à vous faire partager la passion que j’éprouve pour Vermeer ? Si un peintre développe en vous un tel sentiment, faîtes-moi le connaître.

 

         A l’occasion de cette exposition qui eut lieu en 1996, les 3 tableaux appartenant au Mauritshuis furent restaurés et la merveilleuse Jeune fille à la perle retrouva sa pureté originelle.

 

Johannes Vermeer

·        La jeune fille au chapeau rouge, 1665, huile sur panneau en bois 22 x 18 cm – washington, National Gallery of Art

·        La lettre d’amour, 1669, huile sur toile 44 x 38 cm – Amsterdam, Rijksmuseum

·        La jeune fille à la perle, 1665, huile sur toile 44 x 39 cm – La Haye, Cabinet Royal de peinture Mauritshuis

Photos:  http://www.wga.hu/index1.html