29 avril 2008

Les Nymphéas (Claude Monet, 1922)

 

Un aquarium géant

 

 

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     - Tu es encore là à t’esquinter les yeux à cette heure ? Le médecin t’a pourtant bien recommandé de ne plus faire d’efforts avant l’opération. Tu n’es pas sérieux !

     - Blanche, viens m’aider !... Passe moi le tube de vermillon !

607635301.jpg     Monet était grimpé sur l’escabeau qui lui permettait d’atteindre le sommet d’un immense panneau. Il atténuait par des frottis de touches orangées claires le rouge vif des pétales d’un nénuphar en bouton posé sur l’eau.

     - Je ne peux m’arrêter Blanche. Il y a encore tellement à faire. Les 19 panneaux sont pratiquement terminés mais je ne suis pas satisfait de certaines parties.

     Le peintre sortit un mouchoir et s’essuya le visage qui avait été éclaboussé par des gouttes de peinture.

     - Il faut que cela soit parfait. Georges Clemenceau m’a offert deux salles à l’Orangerie à Paris pour recevoir ces panneaux. Tu imagines… deux grandes pièces arrondies dont les murs seront entièrement recouverts de mes Nymphéas… J’en ai fait don à l’Etat, je ne peux décevoir !

    - Décevoir ? Quel cadeau fabuleux tu fais à ton pays ! Une vingtaine de panneaux… Tu travailles inlassablement au bord de l’étang par tous les temps depuis des années… et tu parles de décevoir ? Vieux fou ! Cesse de retoucher sans arrêt ces toiles. Elles sont finies. Avec ta mauvaise vue ces modifications continuelles vont bien arriver à leur faire perdre toute fraîcheur. Allez, viens mon ami, il est tard !

     Le vieil homme descendit avec précaution de son perchoir et posa sa palette et ses pinceaux sur un guéridon. Il s’avança vers sa belle-fille Blanche Hoschedé-Monet et lui pinça gentiment la joue.

     Elle le regarda avec inquiétude. Depuis la mort de son mari Jean, le fils du peintre, elle vivait seule avec Claude Monet, cet homme veuf de sa mère Alice depuis déjà onze années. Elle était doublement sa belle-fille par sa mère Alice Hoschedé-Monet et son mari Jean Monet. Elle aimait tendrement le peintre qu’elle connaissait depuis son enfance. Elle s’occupait de lui et veillait à ce qu’il puisse pratiquer son art sereinement.

     - J’ai peur ma fille, dit-il d’une voix fatiguée. Ma vue décline de jour en jour. Je discerne mal les couleurs. Je ne saisis plus la réalité de la nature. J’ai passé ma vie à analyser la lumière, la démêler, la dissocier pour mieux comprendre son rendu sur les couleurs. Seule la couleur est importante, Blanche ! Aujourd’hui, elle m’échappe… Ce maudit voile jaune qui obscurcit mes yeux…

     Blanche, habituée aux plaintes de son beau-père, lui prit le bras et l’entraîna vers la sortie de l’atelier dont la vaste verrière commençait à s’obscurcir.

     - Arrête de te torturer l’esprit, dit-elle en lui souriant ! Le docteur a dit que ta cataracte n’était pas irréversible. L’intervention se pratique couramment à notre époque et il est très optimiste sur son résultat. Dans quelques mois tes yeux auront retrouvé une nouvelle jeunesse.

     - Oh, tu sais, même si ma vue s’améliore, mon corps restera ce qu’il est devenu ! Celui d’un vieil imbécile qui peine de plus en plus à rester des heures debout devant ces trop grands panneaux. C’est une folie. C’est au-delà de mes forces de vieillard. Je voudrais tant arriver à rendre ce que je ressens…

     Monet stoppa sa marche soudainement avant que le couple n’atteigne la sortie de l’atelier. Son visage buriné de patriarche à la longue barbe blanche se tourna vers la femme. Sa voix prit des intonations enfantines :

     - Fais moi plaisir, Blanche. Je veux les voir en place. Si je deviens aveugle, j’aurais vu, au moins une fois, mes Grandes Décorations des Nymphéas comme elles seront présentées à l’Orangerie.

     Il quitta le bras de Blanche et se dirigea vivement vers le centre de la pièce.

     - Ce ne sera pas long. La plupart des panneaux sont déjà en cercle les uns à côté des autres. Aide moi à déplacer ceux sur lesquels je travaille encore.

     Blanche hésita puis se prêta de mauvaise grâce à la demande du peintre en le sermonnant :

     - J’accepte, mais ne fais pas d’efforts. Je m’en occupe.

 

     Les grands panneaux de deux mètres de haut et, pour certains, plus de quatre mètres de long, étaient dressés sur des chevalets roulants. Elles les poussa, les intervertit et environna la salle des peintures dont Monet lui indiquait avec précision l’emplacement. Ils s’assirent ensuite sur un large divan placé au centre de l’atelier.

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     Un horizon liquide les entourait.

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Un immense jardin d’eau aux tonalités mauve bleuté, traversé par endroit d’herbes aquatiques ondulant sur le fond. Des rameaux de saules plongeaient dans le liquide, sortes de lianes immatérielles étranges. Sur certains panneaux, les nuages ouatés du ciel se miraient dans l’eau. Parfois, un coup de vent en faisait frémir la surface. Posées çà et là, de grosses fleurs de nénuphars blancs, jaunes ou rouges s’ouvraient dans la clarté du jour et se refermaient le soir. L’ensemble formait un aquarium géant envahi d’un inextricable enchevêtrement végétal.           

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     Blanche se taisait, impressionnée. Ce qu’elle voyait la ravissait. Cela dépassait tout ce que Monet avait peint dans sa vie. Cette peinture, elle la connaissait bien Blanche ! Combien de fois elle avait planté son chevalet sur le motif à côté de l’artiste. Ils peignaient ensemble la campagne environnante.

     Blanche fixait avidement cette féerie qui les enveloppait.

     - Le bleu… C’est la couleur que mes yeux perçoivent encore le mieux, dit le peintre. Les bleus changeants du ciel… J’aime ajouter du rose non loin, ces deux teintes s’harmonisent bien. C’est ce qui donne cette dominante mauve aux panneaux. Celui que tu vois face à nous est le seul qui soit nuancé dans des tons ocre brun. Je m’en souviens… C’était en fin de journée, le soleil baissait et l’eau était éclaboussée de reflets jaunes orangés violents. J’avais attrapé mon tube de jaune et avait étalé la pâte à grands coups de brosses fougueux.

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     Etrange gamin énervé, l’artiste s’agitait sur son siège. Son regard observait longuement chaque peinture.

     - Peindre l’instant présent. Toute ma vie je n’ai pensé qu’à cela Blanche ! Peindre l’instantanéité des choses, ces moments fugaces où les2141228345.2.jpg couleurs du matin disparaissent dans les minutes suivantes et reviennent parfois le soir.  

     Il cessa de parler un court instant et reprit :

     - Regarde bien ma fille ! Tout bouge. Tout vit. Ce travail sera mon dernier. J’ai voulu aller encore plus loin. J’ai supprimé la ligne d’horizon, fondu les plans, oublié la perspective. Le ciel est absent, seul sa réflexion sur l’onde est visible. L’apparence éphémère des choses…

     Il était heureux comme un enfant à Noël en découvrant ses jouets. Ce qu’il voyait était l’aboutissement de toutes ces années de dur labeur.

     Il se tourna vers Blanche et la prit affectueusement par les épaules.

     - Mon petit ange bleu… Clemenceau t’appelle ainsi et il a raison. Tu es un ange ! J’ai la sensation que j’ai réussi là une peinture nouvelle. Il n’y a plus de formes, les éléments du décor sont devenus fluides et se dissolvent les uns dans les autres, sans contrainte. La couleur est libérée de tout obstacle dans une vaste abstraction.

 

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     Le vieil homme tournait le dos à sa belle-fille et fixait intensément ses toiles. Il parla doucement :

     - Est-ce bien, petit ange ? C’est toi qui me connais le mieux…

     Blanche ne répondit pas. Une émotion la gagnait. Ses yeux s’embuèrent d’un coup, puis de grosses larmes se mirent à couler lentement sur ses joues potelées de femme déjà vieillissante. Le liquide s’infiltra dans les rides qui longeaient sa bouche et tomba lentement sur le devant de sa robe.

     Le peintre qui ne recevait pas de réponse à sa question, se retourna. Le visage défait de la compagne des ses dernières années le surprit. Elle ne pleurait pas souvent Blanche. Il ne se souvenait pas l’avoir vue pleurer depuis la mort de Jean. Il resta silencieux.

     Il attendit. Il avait besoin de l’avis de sa belle-fille. Elle ne se trompait jamais sur son travail. Elle le connaissait tellement. Ses remarques étaient toujours pertinentes, sans flatteries.

     L’émotion continuait à faire tressauter le chignon de Blanche. Elle se moucha en le regardant par dessus le mouchoir. Ses petits yeux rougis lui souriaient.

     Il avait compris. Ses derniers doutes s’envolèrent. Il répondit à son sourire.

 

     Le vieil homme prit la main de Blanche comme autrefois lorsqu’il emmenait la petite fille pour de longues promenades dans la campagne. La main de Blanche tremblait. Ils se levèrent et quittèrent l’atelier.

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     Derrière eux, la coupole de verre bleuissait fonçant les teintes du jardin d’eau immobile. Une faible lueur alluma dans le ciel une dernière flamme. Elle accrocha les nénuphars, les transformant en grosses pommes rouge vif luisant comme des phares dans la nuit.  

 

                                                                                                                                          Alain

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Monet, Blanche et Clémenceau au bord de l'étang

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                                                               nouvel atelier de Claude Monet dans sa maison à Giverny

 

 Monet mourra en 1926. Blanche continuera à vivre dans la maison du peintre à Giverny jusqu’à son décès en 1947. Les «  Nymphéas »  entreront au Musée de l’Orangerie le 27 mai 1927 inaugurés par le père « La victoire » Georges Clemenceau. Finalement, ce seront 8 compositions en 22 panneaux qui seront exposées, le tout occupant 2 mètres de hauteur et 91 mètres linéaires.

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Photos : RMN France

 

01 juillet 2007

Le Clos Normand, un jardin à Giverny (Claude Monet, 1900)

 

La maison rose

 

 

 

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     Au moins 300 mètres de queue… Une bonne heure d’attente… J’en étais sûr… Giverny c’est l’enfer !

     Pourtant, je m’arrange toujours pour y aller en semaine. Je repère une journée où la météo est favorable. Le casse-croûte, la bouteille d’eau et c’est parti. Une heure et demie de route, les boucles de la Seine, Vernon, le pont sur la droite qui enjambe le fleuve. Une petite route serpente ensuite directement jusqu’au vaste parking du musée.

     Je suis arrivé sur le coup de midi. La bonne heure… Et voilà le résultat ! Je me retrouve dans une file indéfinie, coincé entre un groupe de scolaires allemands qui me hurlent dans les oreilles et des japonais bardés de caméscopes et appareils photos miniatures. Les gens du « Soleil levant » arborent un sourire zen qui m’irrite.

     Je me résigne à une attente forcée. Des accents américains que je connais bien arrivent jusqu’à moi. Ces américains… Il y a toujours une flopée de touristes américains à Giverny. Ils font coup double : ils visitent le Musée d’Art Américain et se rendent ensuite à la maison de Monet située à peine 200 mètres plus loin.

     Je repense à la photo…

     Il y a un instant, je déambulais tranquillement sur le petit chemin bordé de fleurs qui mène à la maison de l’artiste, lorsqu’une jeune américaine, un reflex Canon en main, m’avait apostrophé dans un français imprécis :

     - Pouvez-vous faire photo devant maison de Monet ?

     Interloqué, je m’étais demandé pourquoi elle était plantée devant une vieille bicoque en ruine. Dans mon meilleur anglais, j’avais essayé de lui faire comprendre son erreur :

     - It is not the Monet’s house ! The good one is one hundred meters over there.

     - Non ! Je suis sûr ! C’est vraie maison !

     La pauvre ! Elle était certaine que la maison de Monet ne pouvait, compte tenu de son ancienneté, qu’être délabrée, au bord de l’effondrement, et non la belle maison soigneusement crépie de rose devant laquelle je poirotais actuellement. Devant son obstination, je n’avais pas insisté, avais saisi l’appareil photo et l'avais immortalisée devant la ruine. De toute façon, le souvenir restera le même et ses futurs enfants ne verront pas la différence sur la photo… Ces américains, je les adore !

     La file a pas mal avancé. J’entre enfin dans le musée, requinqué.

     - Messieurs dames, nous sommes désolés de vous faire savoir que le jardin d’eau est fermé pour travaux. Le ticket de l’entrée n’est valable que pour le jardin de fleurs.

     Un homme en chemisette d’un bleu délavé envoie cette annonce à chaque visage qui s’encadre dans la porte d’entrée. Les japonais n’ont rien compris à l'annonce et sourient toujours béatement. Les allemands se marrent, indifférents.

     Lamentable… J’ai attendu plus d’une heure pour ça…  Dire que je viens essentiellement pour revoir les nymphéas que Monet a immortalisés dans le monde entier... Quand les touristes japonais vont comprendre que l'étang n'est pas accessible, leur sourire va se figer… De plus, ils vont louper le fameux pont japonais…

     La journée commence bien… J’y suis, j’y reste ! Gonflés… ils n’ont même pas baissé le prix de l’entrée ! J’ai envie de taper sur le caissier. Je me retiens et paye.

     Je m’efforce de me calmer et me dirige vers le côté jardin de la maison du peintre.

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     C’est un curieux jardin. Il me surprend à chaque visite. J’en ai vu des jardins : des français réguliers et taillés de près, des « mixed borders » à l’anglaise, des méditerranéens luxuriants, sans compter les joyeux petits jardins de curés. Ce jardin là à une bobine différente des autres. Unique…

241791e440133d87c8e5b1c2ac4eb85c.jpg     Des fleurs de toutes sortes et de tous formats se sont données rendez-vous ici. Les annuelles se mêlent aux vivaces, les fleurs les plus simples fréquentent les variétés les plus recherchées. Dahlias, campanules, rosiers, sauges, soucis, pavots, soleils, marguerites, lys… forment une palette multicolore où toutes les teintes se côtoient de façon un peu désordonnée.

     La maison rose rougit sous les lueurs de feux du massif de géraniums à ses pieds. Je descends l’allée extérieure qui mène habituellement à l’étang. J’enrage encore d’être privé des nénuphars et des effets de transparences que le peintre copiait inlassablement.

     La dernière fois que j'étais venu, un alsacien en visite à Giverny m’avait demandé avec un fort accent :

     -  Monet a vraiment souhaité cet étrange jardin ? 

      Je connaissais bien l’historique du jardin. Je répondis sans hésiter :

     -  Il a tout pensé ! Monet était un peintre jardinier, fou de fleurs. C’est l’œuvre d’une vie. Lorsqu’il s’installa ici il y f657a36c3a279dccd2738cc57255bbb2.jpgavait un verger de pommiers que l’on appelait le Clos Normand. Il arracha les arbres et créa son jardin en s’inspirant des traditions de jardins françaises, italiennes et anglaises. Cela donne le résultat original qui est sous vos yeux : un dessin en lignes droites avec des surfaces tirées au cordeau. Des arbustes et rosiers grimpants donnent du volume dans les plates-bandes. Les nombreuses variétés de fleurs posées de-ci de-là apportent la touche de folie de l’artiste… Vous n’aimez pas ? 

     L’alsacien n’avait pas répondu. Son regard explorait le foisonnement floral du décor. Il paraissait un peu perdu. J’insistai :

     - Vous savez, monsieur, les taches de couleurs ne sont pas posées au hasard ! Monet les orchestrait et reproduisait ensuite sur ses toiles toute cette beauté qui l’entourait.

     Mon interlocuteur se tripotait le nez avec application, peu attentif à mes explications. Il semblait pressé de continuer l’exploration du jardin. J’eus le tort de continuer à faire étalage de mes connaissances.

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     - L’artiste aimait peindre plusieurs toiles en même temps. Cela lui permettait de saisir les variations de la lumière aux diverses heures du jour. Vous devez sûrement connaître les « séries » qu’il réalisa sur le thème des meules, des peupliers, des matinées sur la Seine et, surtout, ses fameuses cathédrales de Rouen. Ces cathédrales… Il s’est usé les yeux à guetter des journées entières les moindres changements lumineux sur les vieilles pierres du monument ! ».

     L’alsacien peu intéressé par mon discours trop savant m’avait laissé en plan sans le moindre remerciement. Il s’était rapidement éloigné dans le jardin. L’ingratitude humaine…

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     Je contourne le jardin par le bas. Les allées intérieures sont réservées aux jardiniers. Installés devant l’allée centrale, les japonais mitraillent à tout va. Cette large allée est la plus belle du jardin. D’énormes roses grimpantes courent sur des arceaux en formant une voûte qui s’allonge jusqu’à la maison rose au fond. Des capucines orangées enflamment le sol.

     Devant moi, des enfants prennent quelques marguerites. C’est interdit. Le « solitaire de Giverny » 64235c3803712f5c818ae0d543c66133.jpgles aurait certainement laissé faire. Il aimait les enfants. Savent-ils qu’ils cueillent des fleurs dans le jardin du « père de l’impressionnisme » ?

     J’ai fait le grand tour et me dirige vers la haute verrière qui servait d’atelier à l’artiste. Dans un poulailler, des volatiles se poursuivent en caquetant.

     Monet apprécierait son jardin aujourd’hui. Hormis les touristes qui arpentent les allées, l’ambiance que j’ai vue sur des photos anciennes est intacte. Le décor a gardé ce côté désuet d'autrefois. J’imagine le vieux peintre assis sur ce banc devant l’atelier, fumant sa pipe en attendant qu’Alice l’appelle pour le repas...

     Je sors.

 

     Les japonais rassasiés de photos sont en grande discussion sur le terre-plein faisant face du musée. L’un d’entre eux, petit, la figure mangée par de grosses lunettes de myope, s’avance vers moi. Son français est incroyable.

     - Savez-vous où est enterré le peintre Monet ?

     - Oui ! L’artiste repose dans le cimetière du petit village de Giverny. Suivez le chemin jusqu’à l’église à environ 800 mètres. La tombe est face à l’église. Vous la reconnaîtrez, c’est un grand monument sur la droite lorsque l’on monte vers l’entrée du cimetière. Il y a toujours du monde et souvent des fleurs… Vous aimez notre grand peintre national ?

     - Si je l’aime ? Au Japon, Monet est considéré comme le peintre de la lumière. C’est un immense artiste. Nous sommes venus en France exprès pour lui et ses amis impressionnistes. Hier, nous étions au Musée d’Orsay où beaucoup de leurs toiles sont exposées. Quelle émotion ! Notre seul regret est de ne pas avoir vu le jardin d’eau. Les Nymphéas...

     Le petit homme ne savait comment me remercier pour mon aide. Il voulut absolument me prendre en photo pour le souvenir.

     Il partit avec ses amis dans la direction que je lui avais indiquée. Soudainement, il se retourna et courut vers moi.

     - Donnez-moi votre adresse, je vous enverrai la photo !

 

                                                                                                                          Alain

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            
                                                                                                       
     Monet vivra 40 ans à Giverny, de 1883 à sa mort en 1926. Peu après son arrivée, de nombreux peintres étrangers, essentiellement américains, s’installeront au village. La réputation de Monet et surtout les paysages et la lumière changeante de la fe63e906daa67320f07f145c550a0248.gifNormandie les attiraient. 

     Durant une trentaine d’années, Giverny deviendra une importante colonie d’artistes. Monet se plaindra d’ailleurs parfois de ne pas pouvoir faire la moindre esquisse dans la campagne « sans se retrouver entouré de curieux ».

     Les visiteurs qui viennent à Giverny, ne doivent manquer sous aucun prétexte le Musée d’Art Américain proche de la maison rose. C’est un petit bijou. Les américains qui travaillèrent dans le village entre 1885 et 1915, pas assez connus, avaient un talent étonnant.

 

 

 

-   Claude Monet : Le jardin de Monet à Giverny, 1900, huile sur toile 81 x 92 cm, Paris, Musée d’Orsay

-    Claude Monet : Une allée du jardin de Monet, Giverny, 1901, huile sur toile 80 x 92 cm, Vienne, The Österreichische Galerie

-   Claude Monet : Le jardin de Monet à Giverny, 1895, huile sur toile 81 x 92 cm, Zurich, Collection EG Bührle

 

 

 

01 mai 2007

L'exposition des impressionnistes (15 avril - 15 mai 1874)

 

Je suis impressionné...

 

 

10 mai 1874.        (Berthe Morisot - peintre)

 

      Très chère Edma

      Je te donne enfin quelques nouvelles. Je n’en ai guère eu le temps jusqu’ici. Notre exposition des artistes indépendants se termine dans cinq jours. Déjà trois semaines… La foule n’était pas au rendez-vous. Enfin… une moyenne de cent visiteurs chaque jour qui venaient plus par curiosité que par goût réel pour notre peinture.

      Je ne regrette pas d’avoir renoncé définitivement à me présenter au Salon officiel. L’académisme y règne toujours en maître. Les peintres avant-gardistes y sont ridiculisés chaque année. Avec ce jury de vieux tromblons !

      Malgré mon insistance, notre ami Edouard Manet n’a pas souhaité se joindre à notre groupe. « La Société Anonyme des Artistes Peintres, Sculpteurs et Graveurs… Berthe, ne fréquente pas ces marginaux, m’a-t-il dit d’un ton courroucé ! » Le lâche… Evidemment, il vient d’obtenir des médailles aux derniers Salons et ne veut pas se mettre mal avec un jury qui daigne enfin le considérer ! S’il continue à renier les peintres avant-gardistes, qui sont pourtant ses amis et dont il apprécie la peinture, je cesserai de poser pour lui ! L’amitié cela se mérite…

      Puvis de Chavannes aussi m’a déconseillé de participer à cette exposition. « Le public se fera une joie de ne pas venir, m’a-t-il lancé ! Cette « exhibition », comme il la nomme, sera un fiasco ! »

      Nous étions une trentaine à accrocher environ 200 toiles sur les murs rouges de l’atelier du photographe Nadar, boulevard des Capucines à Paris. C’est un artiste original ce Nadar. Il peint à ses heures et les causes perdues le touchent. Avec nous, il a réussi ! « Il est bon comme le bon pain » m’a chuchoté Monet le jour du vernissage en parlant de notre mécène. Il nous a offert généreusement ses locaux tout en sachant que le nombre d’entrées serait insuffisant pour couvrir les frais. Que le dieu des peintres lui réserve une place dans son paradis !

     3237d584f5c5877887cf1f596cd388ff.jpg Ma petite sœur, pourquoi t’es-tu arrêtée de peindre ? Degas aurait tant aimé que tu fasses partie de la bande. Il appréciait ta peinture… Enfin, puisque tu préfères t’occuper de ton mari et de tes filles… J’aurais aimé qu’une autre femme se joigne à moi. Je suis un peu perdue au milieu de tous ces hommes. Il y a beaucoup de respect dans leur regard. Ils ne me considèrent pas comme une muse anonyme mais comme une peintre de qualité qu’ils reconnaissent comme une des leurs.

      L’ambiance a été chaude pour accrocher ses toiles aux meilleures places. Etant la seule femme, mes amis, très galants, m’ont laissé un bon emplacement, bien éclairé. Tu en connais les principaux : Monet, Pissarro, Sisley, Degas, Renoir, Cézanne, Guillaumin… Ils sont l’avenir de la peinture.

      J’ai apporté trois aquarelles, deux pastels et quatre huiles : La lecture, Le port de Cherbourg, Cache-cache et, mon préféré, Le berceau. Cette dernière toile, où je te représente au chevet du berceau de Blanche qui venait de naître, a beaucoup plu. Monet ne cessait de venir la voir.

      Pour une première exposition de la nouvelle Association, Renoir avait insisté pour que les toiles soient de moyen ou petit format et disposées à hauteur des yeux. Te souviens-tu des Salons officiels où les tableaux, serrés les uns contre les autres, couvraient les murs jusqu’au plafond ? Chez Nadar, chaque œuvre, isolée, dégage sa propre lumière. Pas de scènes d’histoires ou mythologiques. Rien que des paysages, des portraits ou des scènes intimistes. Des couleurs joyeuses, des touches légères, des tons francs, comme nous aimons toi et moi.

      Renoir a eu un vrai succès avec sa Loge. Il faut que tu voies cette toile : une jeune femme à la robe floconneuse, au visage très pâle assiste à une représentation théâtrale. Les couleurs bleu clair et noires sont un hommage à Manet. Quel peintre ce Renoir !1f35d6b2e749d431d9f76d5a872786d6.jpg

      Edma, je me sens chez moi au milieu de ces artistes. Nous parlons le même langage !

      Mère doute toujours de moi. Récemment, elle m’a dit gentiment mais fermement qu’elle ne croyait pas en mon talent et que j’étais incapable de ne rien faire de sérieux. « Tu ne vendras jamais rien, ma fille ! » Evidemment, une femme qui peint… et dans un style non conventionnel… Je n’aurai jamais la touche léchée de Rosa Bonheur qui vend tout ce qu’elle veut avec ses représentations d’animaux où le moindre poil est apparent.

      Pauvre mère… Elle s’inquiète de me voir fréquenter cette « bande de peintres bohèmes » et en a parlé à Joseph Guichard notre ancien professeur de peinture. Sans prévenir, il est venu le soir du vernissage et s’est promené dans les salles. Je l’ai vu faire des mouvements de tête et des moues offusquées devant la plupart des toiles et repartir très rapidement sans me dire un mot. Quelques jours après, maman m’a rapporté les termes de la lettre qu’il lui écrivit le lendemain : « A mon entrée, un serrement de cœur m’a pris en voyant les œuvres de votre fille exposées dans ce milieu délétère. J’ai pensé, ce sont des fous. » Il s’indigna ensuite que mon Berceau, si délicat, jouxte « à le toucher !» une peinture douteuse et ludique de Cézanne qu’il a appelé Le Rêve du célibataire. Il termina son courrier par ces mots : « Votre fille doit rompre avec cette nouvelle école dite de l’avenir. »

      Des fous… Edma, on nous prend pour des fous ! Heureusement, un journaliste, ami des Manet, a eu des mots aimables pour moi dans son journal : « Elle a de l’esprit medium_molympia-MH.jpgjusqu’au bout des ongles, surtout jusqu’au bout des ongles. »

      Ma chère sœur, je te réserve le meilleur pour la fin.

      Une dizaine de jours après le vernissage, le fameux critique du Charivari, Louis Leroy, s’est moqué dans un article d’un petit tableau de Claude Monet représentant un lever de soleil sur la mer que le peintre avait croqué de sa fenêtre d’hôtel devant le port du Havre. Une charmante toile avec un gros soleil rouge s’infiltrant au milieu des brumes et se reflétant dans l’eau. Monet ne sachant quel titre donner à « cette chose » pour le catalogue de l’exposition l’appela Impression, soleil levant.

      Ce joyeux critique, se croyant sans doute très drôle, eut ces mots ironiques : « Je me disais aussi puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… » Il titra d’ailleurs sa chronique « L’exposition des impressionnistes ». Nous étions catalogués… Impressionnistes…

 

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      J’ai vu Monet hier matin contemplant son tableau. Il m’a reparlé de cet article. Il ne semblait pas mécontent de cette moquerie. « Ne vous inquiétez pas Berthe, m’a-t-il dit, ce journaliste voulant faire un bon mot, sans le savoir a peut-être trouvé le terme qui nous caractérise le plus. Il n’a pas tort… Nous peignons sur le motif la lumière changeante. Nous utilisons des couleurs pures et une touche divisée pour capter les vibrations lumineuses, les émotions troubles. Nous peignons l’instant, la fugacité des choses. Leroy nous a parfaitement compris, Berthe, nous couchons sur la toile nos impressions visuelles !…

      Cet après-midi, Monet est passé à la galerie pour rencontrer un éventuel acheteur. Il m’a confié : « La nuit porte conseil. Je voudrais en parler avec les peintres du groupe… Pourquoi ne  garderions-nous pas ce terme « d’impressionnistes » pour désigner notre bande de fous ? »

      Je te quitte Edma. Je dois retourner chez Nadar. Je n’ai rien vendu mais je suis tellement heureuse d’avoir participé à cette première exposition de notre nouvelle association. J’espère bien recommencer l’année prochaine avec tous ces peintres de talents qui sont mes amis. Peut-être que, dans un an, tu accepteras de reprendre tes pinceaux ? Tu ne peux laisser ta sœur dans toutes ces mains masculines…

      Comment vont Paule et Blanche qui me manquent ? Donne-leur plein de gros baisers de leur tante qui les aime. Je pense à vous.

Ton attentionnée Berthe.

                                                                                                                    Alain

 

Le groupe d'artistes avant-gardistes finit par se séparer en 1886. Seul Pissarro aura été présent aux 8 expositions qui eurent lieu de 1874 à 1886.

L'aventure pouvait continuer...

Photos: http://www.artchive.com/

·        Berthe Morisot : Le berceau, 1872, huile sur toile 56 x 46 cm - Paris, Musée d’Orsay

·        Auguste Renoir : La loge, 1874, huile sur toile 80 x 63,5 cm – Londres, Courtauld Institute Galleries

·        Paul Cézanne : Le rêve du célibataire ou Une moderne Olympia, 1873- 1874, 46 x 55 cm – Paris, Musée d’Orsay

·        Claude Monet : Impression, soleil levant, 1872, 48 x 63 cm – Paris, Musée Marmottan