29 avril 2008

Les Nymphéas (Claude Monet, 1922)

 

Un aquarium géant

 

 

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     - Tu es encore là à t’esquinter les yeux à cette heure ? Le médecin t’a pourtant bien recommandé de ne plus faire d’efforts avant l’opération. Tu n’es pas sérieux !

     - Blanche, viens m’aider !... Passe moi le tube de vermillon !

607635301.jpg     Monet était grimpé sur l’escabeau qui lui permettait d’atteindre le sommet d’un immense panneau. Il atténuait par des frottis de touches orangées claires le rouge vif des pétales d’un nénuphar en bouton posé sur l’eau.

     - Je ne peux m’arrêter Blanche. Il y a encore tellement à faire. Les 19 panneaux sont pratiquement terminés mais je ne suis pas satisfait de certaines parties.

     Le peintre sortit un mouchoir et s’essuya le visage qui avait été éclaboussé par des gouttes de peinture.

     - Il faut que cela soit parfait. Georges Clemenceau m’a offert deux salles à l’Orangerie à Paris pour recevoir ces panneaux. Tu imagines… deux grandes pièces arrondies dont les murs seront entièrement recouverts de mes Nymphéas… J’en ai fait don à l’Etat, je ne peux décevoir !

    - Décevoir ? Quel cadeau fabuleux tu fais à ton pays ! Une vingtaine de panneaux… Tu travailles inlassablement au bord de l’étang par tous les temps depuis des années… et tu parles de décevoir ? Vieux fou ! Cesse de retoucher sans arrêt ces toiles. Elles sont finies. Avec ta mauvaise vue ces modifications continuelles vont bien arriver à leur faire perdre toute fraîcheur. Allez, viens mon ami, il est tard !

     Le vieil homme descendit avec précaution de son perchoir et posa sa palette et ses pinceaux sur un guéridon. Il s’avança vers sa belle-fille Blanche Hoschedé-Monet et lui pinça gentiment la joue.

     Elle le regarda avec inquiétude. Depuis la mort de son mari Jean, le fils du peintre, elle vivait seule avec Claude Monet, cet homme veuf de sa mère Alice depuis déjà onze années. Elle était doublement sa belle-fille par sa mère Alice Hoschedé-Monet et son mari Jean Monet. Elle aimait tendrement le peintre qu’elle connaissait depuis son enfance. Elle s’occupait de lui et veillait à ce qu’il puisse pratiquer son art sereinement.

     - J’ai peur ma fille, dit-il d’une voix fatiguée. Ma vue décline de jour en jour. Je discerne mal les couleurs. Je ne saisis plus la réalité de la nature. J’ai passé ma vie à analyser la lumière, la démêler, la dissocier pour mieux comprendre son rendu sur les couleurs. Seule la couleur est importante, Blanche ! Aujourd’hui, elle m’échappe… Ce maudit voile jaune qui obscurcit mes yeux…

     Blanche, habituée aux plaintes de son beau-père, lui prit le bras et l’entraîna vers la sortie de l’atelier dont la vaste verrière commençait à s’obscurcir.

     - Arrête de te torturer l’esprit, dit-elle en lui souriant ! Le docteur a dit que ta cataracte n’était pas irréversible. L’intervention se pratique couramment à notre époque et il est très optimiste sur son résultat. Dans quelques mois tes yeux auront retrouvé une nouvelle jeunesse.

     - Oh, tu sais, même si ma vue s’améliore, mon corps restera ce qu’il est devenu ! Celui d’un vieil imbécile qui peine de plus en plus à rester des heures debout devant ces trop grands panneaux. C’est une folie. C’est au-delà de mes forces de vieillard. Je voudrais tant arriver à rendre ce que je ressens…

     Monet stoppa sa marche soudainement avant que le couple n’atteigne la sortie de l’atelier. Son visage buriné de patriarche à la longue barbe blanche se tourna vers la femme. Sa voix prit des intonations enfantines :

     - Fais moi plaisir, Blanche. Je veux les voir en place. Si je deviens aveugle, j’aurais vu, au moins une fois, mes Grandes Décorations des Nymphéas comme elles seront présentées à l’Orangerie.

     Il quitta le bras de Blanche et se dirigea vivement vers le centre de la pièce.

     - Ce ne sera pas long. La plupart des panneaux sont déjà en cercle les uns à côté des autres. Aide moi à déplacer ceux sur lesquels je travaille encore.

     Blanche hésita puis se prêta de mauvaise grâce à la demande du peintre en le sermonnant :

     - J’accepte, mais ne fais pas d’efforts. Je m’en occupe.

 

     Les grands panneaux de deux mètres de haut et, pour certains, plus de quatre mètres de long, étaient dressés sur des chevalets roulants. Elles les poussa, les intervertit et environna la salle des peintures dont Monet lui indiquait avec précision l’emplacement. Ils s’assirent ensuite sur un large divan placé au centre de l’atelier.

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     Un horizon liquide les entourait.

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Un immense jardin d’eau aux tonalités mauve bleuté, traversé par endroit d’herbes aquatiques ondulant sur le fond. Des rameaux de saules plongeaient dans le liquide, sortes de lianes immatérielles étranges. Sur certains panneaux, les nuages ouatés du ciel se miraient dans l’eau. Parfois, un coup de vent en faisait frémir la surface. Posées çà et là, de grosses fleurs de nénuphars blancs, jaunes ou rouges s’ouvraient dans la clarté du jour et se refermaient le soir. L’ensemble formait un aquarium géant envahi d’un inextricable enchevêtrement végétal.           

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     Blanche se taisait, impressionnée. Ce qu’elle voyait la ravissait. Cela dépassait tout ce que Monet avait peint dans sa vie. Cette peinture, elle la connaissait bien Blanche ! Combien de fois elle avait planté son chevalet sur le motif à côté de l’artiste. Ils peignaient ensemble la campagne environnante.

     Blanche fixait avidement cette féerie qui les enveloppait.

     - Le bleu… C’est la couleur que mes yeux perçoivent encore le mieux, dit le peintre. Les bleus changeants du ciel… J’aime ajouter du rose non loin, ces deux teintes s’harmonisent bien. C’est ce qui donne cette dominante mauve aux panneaux. Celui que tu vois face à nous est le seul qui soit nuancé dans des tons ocre brun. Je m’en souviens… C’était en fin de journée, le soleil baissait et l’eau était éclaboussée de reflets jaunes orangés violents. J’avais attrapé mon tube de jaune et avait étalé la pâte à grands coups de brosses fougueux.

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     Etrange gamin énervé, l’artiste s’agitait sur son siège. Son regard observait longuement chaque peinture.

     - Peindre l’instant présent. Toute ma vie je n’ai pensé qu’à cela Blanche ! Peindre l’instantanéité des choses, ces moments fugaces où les2141228345.2.jpg couleurs du matin disparaissent dans les minutes suivantes et reviennent parfois le soir.  

     Il cessa de parler un court instant et reprit :

     - Regarde bien ma fille ! Tout bouge. Tout vit. Ce travail sera mon dernier. J’ai voulu aller encore plus loin. J’ai supprimé la ligne d’horizon, fondu les plans, oublié la perspective. Le ciel est absent, seul sa réflexion sur l’onde est visible. L’apparence éphémère des choses…

     Il était heureux comme un enfant à Noël en découvrant ses jouets. Ce qu’il voyait était l’aboutissement de toutes ces années de dur labeur.

     Il se tourna vers Blanche et la prit affectueusement par les épaules.

     - Mon petit ange bleu… Clemenceau t’appelle ainsi et il a raison. Tu es un ange ! J’ai la sensation que j’ai réussi là une peinture nouvelle. Il n’y a plus de formes, les éléments du décor sont devenus fluides et se dissolvent les uns dans les autres, sans contrainte. La couleur est libérée de tout obstacle dans une vaste abstraction.

 

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     Le vieil homme tournait le dos à sa belle-fille et fixait intensément ses toiles. Il parla doucement :

     - Est-ce bien, petit ange ? C’est toi qui me connais le mieux…

     Blanche ne répondit pas. Une émotion la gagnait. Ses yeux s’embuèrent d’un coup, puis de grosses larmes se mirent à couler lentement sur ses joues potelées de femme déjà vieillissante. Le liquide s’infiltra dans les rides qui longeaient sa bouche et tomba lentement sur le devant de sa robe.

     Le peintre qui ne recevait pas de réponse à sa question, se retourna. Le visage défait de la compagne des ses dernières années le surprit. Elle ne pleurait pas souvent Blanche. Il ne se souvenait pas l’avoir vue pleurer depuis la mort de Jean. Il resta silencieux.

     Il attendit. Il avait besoin de l’avis de sa belle-fille. Elle ne se trompait jamais sur son travail. Elle le connaissait tellement. Ses remarques étaient toujours pertinentes, sans flatteries.

     L’émotion continuait à faire tressauter le chignon de Blanche. Elle se moucha en le regardant par dessus le mouchoir. Ses petits yeux rougis lui souriaient.

     Il avait compris. Ses derniers doutes s’envolèrent. Il répondit à son sourire.

 

     Le vieil homme prit la main de Blanche comme autrefois lorsqu’il emmenait la petite fille pour de longues promenades dans la campagne. La main de Blanche tremblait. Ils se levèrent et quittèrent l’atelier.

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     Derrière eux, la coupole de verre bleuissait fonçant les teintes du jardin d’eau immobile. Une faible lueur alluma dans le ciel une dernière flamme. Elle accrocha les nénuphars, les transformant en grosses pommes rouge vif luisant comme des phares dans la nuit.  

 

                                                                                                                                          Alain

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Monet, Blanche et Clémenceau au bord de l'étang

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                                                               nouvel atelier de Claude Monet dans sa maison à Giverny

 

 Monet mourra en 1926. Blanche continuera à vivre dans la maison du peintre à Giverny jusqu’à son décès en 1947. Les «  Nymphéas »  entreront au Musée de l’Orangerie le 27 mai 1927 inaugurés par le père « La victoire » Georges Clemenceau. Finalement, ce seront 8 compositions en 22 panneaux qui seront exposées, le tout occupant 2 mètres de hauteur et 91 mètres linéaires.

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Photos : RMN France

 

05 avril 2008

Autoportraits (Jean Siméon Chardin, 1771)

 

Des bâtons de toutes les couleurs

 

 

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     François était un homme heureux. Il avait une femme adorable, des enfants qui le réjouissaient chaque jour, un travail prenant et une jolie maison encastrée dans un décor paysagé qu’il avait réalisé lui-même.

     Une passion l’habitait : la peinture. Elle était entrée dans sa vie un peu par hasard, peu d’années après son mariage avec Audrey. Celle-ci, un soir de Noël, lui avait offert un ensemble complet de tubes de peinture à l’huile ainsi que le matériel nécessaire à la pratique de cette activité.

     La carrière artistique de François commença ce jour là.

     Ses premières toiles étaient malhabiles mais il prenait un réel plaisir à triturer la pâte fraîche, mélanger les couleurs et les étaler savamment sur la toile. Dans les creux de son activité professionnelle, ses moments de loisirs étaient consacrés à sa passion. Des résultats intéressants vinrent rapidement, sans atteindre toutefois les sommets qu’il espérait.

     Dans le même temps, il visitait régulièrement les musées et expositions, achetait des livres sur l’art, s’informait. Il découvrait et appréciait avec bonheur les grands peintres qui avaient marqué l’abondante histoire de la peinture.

     La révélation lui vint le jour où il s’offrit quelques bâtons de pastel sec, pour voir. Il comprit instantanément que ce mode d’expression était le sien et son matériel de peinture à l’huile fut rapidement rejeté, sans remords, à l’étagère la plus haute de l’unique armoire installée dans la petite pièce qui lui servait d’atelier.

     Cette fois, il le savait, il allait faire de grandes choses !

     De suite, François sentit qu’il avait un rapport privilégié, presque sensuel, avec les petits bâtonnets cylindriques. Ils lui rappelaient les morceaux de craie dont se servaient les professeurs de son enfance pour couvrir le tableau noir de formules algébriques et complexes auxquelles il ne comprenait rien.

     Quelle facilité ! Terminés la longue préparation des couleurs huileuses, les mélanges sur la palette, les temps de séchage fastidieux et, surtout, l’ennuyeux nettoyage du matériel en fin de journée alors que l’on n’aspire qu’à la détente. Le pastel sec n’avait qu’un inconvénient : la poussière. Il la redoutait car elle s’infiltrait partout, lui obstruait les narines et le faisait pleurer. Un artiste doit savoir souffrir, pensait-il…

     Notre peintre du dimanche comprit rapidement que, les pastels ne se mélangeant pas entre eux, il était indispensable de posséder une grande quantité de bâtonnets de tonalités différentes. Ses premiers travaux étant, à ses yeux, plus qu’encourageants, il décida d’investir en achetant des boîtes de pastels de différentes marques. « C’est cher, mais un bon ouvrier ne peut travailler qu’avec de bons outils, disait-il souvent à sa femme, en lui envoyant des éternuements poussiéreux bruyants ! »

     Dans les boîtes, chaque couleur était présentée dans un dégradé subtil partant du ton le plus foncé au ton le plus clair. La peinture était devenue d’une grande simplicité pour François. Lorsqu’il souhaitait entreprendre un travail, il saisissait le bâtonnet approprié et l’appliquait directement sur le support cartonné « Pastel Card » qu’il utilisait de préférence pour son accroche exceptionnelle de la poudre de pastel. Il peignait dans la joie. Il pouvait arrêter à tout moment, refermer la boîte, se reposer ou redémarrer une nouvelle activité.

     Au début, il avait tenté le « portrait ». « C’est un genre noble, disait-il ». De piètres résultats sur les membres de sa famille : nez fourchus, mâchoires proéminentes, yeux mal plantés, le convainquirent que ce n’était pas son truc. Il avait donc concentré son travail sur le « paysage ». Depuis, dans le style plutôt impressionniste qu’il aimait, en s’inspirant de photos de vacances qu’il projetait sur grand écran, il se sentait parfaitement à l’aise.

     Il le pressentait. Il allait devenir un grand pastelliste, de ceux qui laissent un nom dans l’histoire de l’art.

     Progressivement, les murs de la maison, malgré l’avis défavorable d’Audrey, se tapissèrent de haut en bas de ses œuvres sous verres. Rien n’arrêtait la prolifération des toiles. Son home devenait une galerie d’art.

     La gloire venait… François, qui exposait maintenant, obtint un prix dans une manifestation communale et se vit même remettre par le député de la région une breloque dorée qui le conforta dans son opinion sur ses qualités artistiques.

 

     Notre homme avait une faille…

 188115017.gif538514096.jpg     Cela commença à se gâter lors d’une visite à Orsay. Les pastels de Manet, Renoir, Berthe Morisot, Degas, furent un vrai choc pour François. Les toiles étaient exposées dans une pièce faiblement éclairée. Le pastel, grâce à sa pureté, n’avait pas jauni, ni foncé avec le temps. La luminosité et le velouté des couleurs étaient intacts et rayonnaient sur les murs. Les danseuses de Degas voltigeaient comme aux plus beaux jours, animées par les traits fougueux du maître. C’était beau…

 

 

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     Le soir, il rentra chez lui la mine sombre. Il ne pourrait jamais atteindre le dixième du niveau de ces grands peintres, pensait-il ? Audrey le trouva fatigué et lui prépara un bon repas qu’il avala sans appétit.    

     Il décida de ne plus retourner à Orsay et oublia. Il s’offrit même le merveilleux coffret de pastels extra-fins Sennelier dont il rêvait depuis longtemps. Toute la collection. Une ruine financière pour son modeste budget. Depuis le temps qu’il clamait à la cantonade : « Il me faut des Sennelier ! » Il était persuadé qu’il lui fallait ça pour égaler les meilleurs.

     Son plaisir de peindre revint. Il reprit ses « paysages ». L’extrême luminosité, la tendresse de ses nouveaux bâtonnets faisaient merveille dans les estompages, les fondus. Leur grande onctuosité permettait un niveau d’accrochage élevé sur le support au moment des dernières touches, celles qui donnent l’éclat, la vivacité finale.

     François ne doutait plus de son talent. Il avait franchit un échelon. Il n’allait plus stagner au niveau régional. Il pouvait viser le national… et même, en travaillant, sans aucun doute l’international. Il bouda même l’expo annuelle de sa commune.

 

     François ne pressentait pas la catastrophe qui se préparait.

      - J’espère que cela va te plaire ! On s’est tous cotisés !

     Un jour d’anniversaire, sa fille Valérie lui avait envoyé ces mots joyeux en lui plantant dans les bras un paquet assez lourd qu’il s’empressa d’ouvrir. Il reconnut de suite l’auteur de ces reproductions encadrées sous-verre, grandeur nature, d’une qualité étonnante. Valérie commenta :

     - Ce sont des autoportraits peints par Chardin au 18e siècle. Des pastels. Tu aimes ?

    S’il aimait…

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     Audrey et Valérie s’empressèrent de les accrocher aussitôt côte à côte dans le couloir d’entrée de la maison, à hauteur d’homme pour que l’on puisse mieux les contempler.

     Le mal était fait…

     Chaque nouveau visiteur empruntait évidemment le couloir, passait devant les cadres et balançait des remarques admiratives du genre : « Superbes ces portraits ! Je les ai déjà vus quelque part, à Orsay ou au Louvre ? Cà, c’est de la peinture ! Mais... c’est Chardin, je ne savais pas qu’il avait fait des pastels ! Quel talent ce peintre !

     François connaissait bien ces deux tableaux. Il était passé souvent devant eux au Louvre. Il se renseigna. Le maître les avait réalisés sur la fin de sa vie. Le premier, peint en 1771, Autoportrait aux bésicles le représentait, le regard malicieux derrière ses bésicles. Dans le deuxième, Autoportrait au chevalet daté de 1779, il semblait amaigri, fatigué. Il mourut cette année là.

     Le doute s’insinua lentement dans le cerveau de François, surtout lorsqu’il commença à étudier, analyser la technique du peintre.

     Chardin, qui toute sa vie avait peint des scènes de genre et des natures mortes à l’huile, s’était mis au pastel tardivement sur les conseils de son ami l’immense pastelliste Quentin de la Tour. François remarqua sur les reproductions que les traits de couleurs étaient placés proches les uns des autres, sans se mêler. Une sorte de mosaïque. Avant Seurat et Signac, au 19e, Chardin utilisait déjà le principe du mélange optique des teintes. Sa touche hachurée accrochait la lumière et donnait, lorsque l’on prenait du recul, vie au personnage. François constata que l’artiste travaillait par couches successives en superposant les couleurs par petites touches qui donnaient des formes parfaites et non estompées. Parfois, le pastel était écrasé sur le papier laissant de longues traînées de couleurs.

 

  1553768264.jpg   Audrey ne reconnaissait plus son mari. Il ne peignait plus. Elle le voyait observer les portraits, l’air triste.

     Il semblait hypnotisé par l’autoportrait aux bésicles qui lui souriait constamment, goguenard. Les traits de craie sur les joues, le front, le foulard, semblaient encore tout frais, peints de la veille, alors que le tableau original avait plus de deux siècles. François surprenait une moquerie inexplicable dans le regard du vieil homme posé sur lui.

      La famille de François, ses amis, ne regardaient même plus ses nombreux paysages répartis un peu partout dans la maison. Pourtant, il venait d’accrocher, en bonne place dans le salon, le massif d’hortensias pourpres inspiré de leurs dernières vacances sur la côte d’azur. Les boules de fleurs éclaboussaient, énorme tâche de sang, les murs d’une maison provençale ocre clair. Au loin, derrière les fleurs, la mer vert émeraude nimbait la petite crique où ils s’étaient baignés. C’est Audrey qui avait prise la photo en lui disant : « Ce paysage sera ton chef-d’œuvre ».  

     Les hortensias n’intéressaient personne. Pas une remarque. Même pas un simple regard d’approbation. Seuls, les autoportraits de Chardin éveillaient l’attention.

 

     Un dimanche, François entra dans son atelier. Il se sentait nul, sans talent. Il ouvrit toutes les boîtes amoureusement disposées, prêtes à servir, et accrocha un Pastel Card sur le chevalet. « De quoi ai-je l’air avec mes petits tableautins du dimanche à côté de ce génie, pensa-t-il ? ». Il n’avait plus envie.

     Il s’approcha du beau coffret Sennelier, attrapa un bâtonnet couleur coquelicot et traça un trait sur le carton en appuyant fermement. Il ressentait l’excitation agréable qu’il connaissait bien, celle du pigment qui s’écrase comme du beurre étalé sur une tranche de pain. Quelle douceur !

     Les couleurs pures méticuleusement rangées dans la boîte dans un savant dégradé de pimpantes tonalités attendaient son bon vouloir.

     Sa vue se brouilla… A quoi bon ! Il avait compris. Il ne serait jamais un grand peintre.

     Il referma le coffret et s’enfuit.

                                                                                                                                                    Alain

 

     Les pastels ci-dessous sont voisins, au Louvre, de ceux dont il est question dans cette histoire. L’artiste les a peints à la même période de sa vie et ils sont tout aussi beaux. 

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     Louvre-passion a obligatoirement croisé ces peintures au hasard de ses promenades studieuses dans le grand musée. Comment ne pas les remarquer…

 

·        Edouard Manet : Portrait d’Irma Brunner 1880, pastel 53 x 44 cm – Paris, Musée d’Orsay

·        Edgar Degas : La sortie de bain 1898, pastel 70 x 70 cm – Paris, Musée d’Orsay

·        Edgar Degas : Danseuse sur scène 1877, pastel 60 x 44 cm – Paris, Musée d’Orsay

·        Edgar Degas : Danseuses en bleu 1898, pastel 92 x 103 cm – Paris, Musée d’Orsay

·        Edgar Degas : Danseuse assise 1883, pastel 62 x 49 cm – Paris, Musée d’Orsay

·        Jean Siméon Chardin : Autoportrait aux bésicles 1771, pastel 46 x 37 cm – Paris Musée du Louvre

·        Jean Siméon Chardin : Autoportrait au chevalet 1779, pastel 40 x 32 cm – Paris Musée du Louvre

·        Jean Siméon Chardin : Portrait de madame Chardin 1775, pastel 46 x 38 cm – Paris, Musée du Louvre

·        Jean Siméon Chardin : Autoportrait à l’abat-jour 1775, pastel 46 x 38 cm – Paris, Musée du Louvre

Photos : http://www.photo.rmn.fr/cf/htm/Home.aspx

 

 

01 mars 2008

Les époux Arnolfini (Jan van Eyck, 1434)

Mariage italien à Bruges

 

 

     Jan avait posé les oranges sur le rebord de la fenêtre, tiré vers lui la petite table, et déposé le panneau en bois de chêne sur celle-ci. Il était passé  en voisin pour nous montrer le résultat de son travail.

     - La peinture est bien sèche, avait-il dit. Je vous la laisse quelques semaines. Vous aurez le temps de l’étudier.

     Avant de sortir, il m’avait adressé un sourire complice et gratifié d’une caresse sur le museau, un peu trop appuyée à mon goût.

 

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     C’est mon portrait qui m’a intéressé en premier. La curiosité… je ne m’étais encore jamais vu peint. Au fil des jours, à force de me regarder, j’ai fini par détester ce double placé par le peintre aux pieds des époux, tout petit, la queue en l’air, le poil long, l’œil morne.

     Je n’accepte plus ce quadrupède dont le regard amorphe surveille tous mes mouvements. Le pire, c’est le soir ! Mes maîtres sont couchés dans le grand lit rouge et moi sur le tapis d’orient le long du lit, face au portrait. A la lueur des bougies, mes petits yeux colorés, inexpressifs, brillent bizarrement et mon épaisse moustache s’enflamme de lueurs orangées.

 

 

     Chaque début d’après-midi, lorsque le soleil pénètre par les petits carreaux tout en haut de la fenêtre et inonde la pièce d’une lumière dorée, j’ai pris l’habitude de m’allonger sur la couverture du lit. J’observe le couple immobile.

 

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     Je revois la cérémonie. C’était au printemps dernier. Mes maîtres ne s’étaient pas mariés à l’église. Ils préféraient l’intimité de leur demeure. Seuls, deux témoins, dont Jan le peintre, avaient été conviés. Mes maîtres s’étaient administrés eux-mêmes les sacrements du mariage.

     Peu de temps avant le mariage, ils avaient passé commande de leur portrait. Une fois les festivités terminées, quelques jours passèrent. Un matin, Jan arriva avec son matériel. L’artiste demanda aux époux de revêtir à nouveau les habits du mariage et de refaire les gestes de la cérémonie. Il posa le panneau en bois sur le chevalet et commença à peindre. Il revint souvent puis, un jour, il annonça qu’il avait terminé et finirait les détails dans son atelier.

     J’aime bien ce Jan van Eyck. Il a toujours un mot gentil pour moi lorsqu’il vient. Ce n’est pas n’importe quel peintre. Il est célèbre : Peintre de la cour de Philippe le Bon, notre duc de Bourgogne. Les bourgeois de Bruges se l’arrachent. Ils veulent tous avoir leur portrait les représentant installés dans leur cadre quotidien.

 

     Aujourd’hui, je suis seul. Ils sont sortis en ville, l’un chez le barbier, l’autre chez une amie. Habitués à mes escapades à l’extérie1015166093.jpgur, ils m’ont enfermé.

     Ne pouvant rien faire, je me suis étalé nonchalamment sur le lit. J’ai bien tenté de tourner le dos au panneau pour l’éviter, mais à quoi bon... il reste constamment dans mon champ de vision… Cette peinture m’horripile ! Je ne supporte plus de voir ma maîtresse, passive, presque servile, posant sa main dans le creux de celle de cet homme qui va devenir son mari.

 

 

 

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     Lui, c’est Giovanni Arnolfini. Il est riche et le montre. Ce n’est pas trop difficile lorsque l’on est le fils d’une famille de commerçants et banquiers italiens ! Conseiller financier du duc de Bourgogne, c’est une personne importante à Bruges où ses affaires sont prospères.

     Je le trouve laid. Un profil chevalin, un gros nez aux narines dilatées, des yeux pas francs. De plus, il est maigrelet, les épaules étroites et tombantes. Ses mains blanches sont aussi fines que celles de sa femme. La pauvre…

     Il a revêtu une tunique en velours fourrée de vison. Cette couleur sombre le rend encore plus triste… macabre… Je ne l’ai jamais vu rire… Pourquoi s’est-il affublé de ce chapeau noir cylindrique beaucoup trop grand pour lui ?

 

 

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     Elle, c’est  la fille d’un banquier italien. Encore des banquiers ? Ces affairistes ont envahi Bruges où le commerce est florissant. Elle a presque le même prénom que lui : Giovanna. Je doute qu’elle sera heureuse avec cette brute qui me donne sans cesse des coups de pieds dès qu’il me voit.

     Le peintre a su la mettre en valeur. Elle porte une superbe robe verte ourlée d’hermine. Notre servante avait soigneusement drapé sa traîne sur le sol. Son joli visage poupin est éclairé par la coiffe blanche. Dommage qu’il y ait ces cornes brunes qui  dépassent au-dessus de chaque oreille… On dirait un navire toutes voiles dehors ? Consciente de l’importance du moment, elle esquisse un léger sourire. Sa main posée sur son ventre laisse indiquer ce que je pressentais déjà depuis longtemps… Pourvu que l’enfant ne ressemble pas au père !

     Mon portrait est complètement raté ! Si je pouvais parler, j’en ferais la remarque à Jan… Ce regard ?... niais ! Jan m’a croqué séparément sur une feuille de papier et m’a rajouté ensuite sur le panneau. Il paraît que les chiens sont un symbole de fidélité et aussi de prospérité. 

     Chère Giovanna ! Je l’aime. Elle est toujours joyeuse et chantonne toute la journée malgré la mine sombre de son nouveau mari. Heureusement, il n’est jamais là.

     Elle seule sait me caresser. J’adore lorsque ses doigts légers et souples me chatouillent le creux situé juste derrière les oreilles. Elle m’arrache des petits jappements de plaisir. Ensuite, elle masse longuement l’arrière de ma tête puis, savamment, soulève les poils de mon dos pour me gratter avec la pointe des ongles. Elle termine en caressant délicatement avec le revers de la main mes flancs et mes pattes. Quel délice !

     Je voudrais dormir. Par moment, j’ai l’impression que les visages du tableau s’animent face à moi puis reprennent leur position inerte… Cela manque de vie ? Nous sommes figés… Immobilisés comme par magie…

      Je ne m’explique pas pourquoi Giovanni tend maladroitement la main gauche à sa femme. Dans les mariages auxquels j’ai assisté, les hommes utilisent toujours la main droite pour faire ce geste rituel ? Son autre main est étrangement levée à hauteur de sa poitrine… Un serment de mariage ? Je n’avais pas encore remarqué que les époux étaient pieds nus ? Leurs patins de bois et pantoufles traînent sur le sol en désordre… Ce n’est pas dans les habitudes de Giovanna ? Elle ne supporte pas le moindre grain de poussière ou objet qui traîne.

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     Ils ne sont toujours pas rentrés. La fenêtre s’assombrissait. Ne pouvant dormir, je décide d’examiner les autres détails du tableau pour 1189160792.jpgm’occuper.  

     Habituellement, le lustre en métal a six bougies. Sur le tableau, une seule bougie est allumée. Cette semaine, les époux en parlaient entre eux. La flamme serait un symbole du Christ, témoin du mariage, paraît-il ?

     Dieu… Les symboles… Pendant les séances de pose, Jan disait souvent que les objets parlaient. Lorsqu’il peint, il délivre des messages symboliques un peu partout dans le tableau en signe de bonheur conjugal : la bougie unique sur le lustre, la statuette de sainte Marguerite, patronne des futures mères, domine le haut dossier de la chaire derrière le lit avec son petit balai accroché. Le chapelet suspendu à côté du miroir évoque la foi des mariés. Même les oranges posées sur la table veulent dire quelque chose semble t-il ?

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516856117.jpgCurieux miroir ? C’est un miroir de sorcières. Sa forme convexe agrandit le champ de vision. Les époux sont montrés de dos dans le reflet du verre. Même les poutres du plafond apparaissent. Ma présence entre le couple, à leurs pieds, a disparu ? Evidemment, un chien !... Récemment, Jan était passé prendre des nouvelles du tableau. Il avait plaisanté avec Giovanni au sujet du miroir.

     - J’espère que vous ne m’en voudrez pas, avait-il dit en riant. Je n’ai pu résister au plaisir de me peindre dans le reflet du miroir. Les témoins du mariage entrent dans la pièce, moi habillé d’une tunique bleu et mon ami Peter d’une tunique rouge.

     - J’avais remarqué ces deux minuscules silhouettes au centre du miroir, avait  répondu Giovanni en tordant sa bouche d’un sourire hideux dont je me souviens encore.

     Il avait rajouté :

     - Maître Jan, cette peinture me plait ! Elle fait déjà des envieux parmi les bourgeois de la ville à qui je l’ai montrée. Vous avez su saisir l’instant solennel de notre mariage. Et la brillance des couleurs… La robe verte de Giovanna explose sur le tissu rouge du lit !

     - Le nouveau vernis que j’utilise me satisfait, avait répondu Jan, fièrement. Il m’a fallu du temps avant d’arriver à une telle perfection. Grâce à une préparation spéciale à base d’huile de noix et de graines de lin, les couleurs sèchent plus vite, elles ne craignent plus l’humidité et brillent d’elles mêmes.

     En sortant, Jan avait secoué ma tignasse et s’était exclamé :

     - Ah ! Un dernier détail ! J’ai modifié ma signature placée entre le miroir et le lustre. J’ai inscrit : « Johannes de eyck fuit hic » au lieu de « fecit » (« était là » au lieu de « l’a fait »). C’est ma signature en tant que témoin de votre mariage.

 

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 Mes paupières se fermèrent brusquement.

                                                                                                                                           Alain

 

 

     Au 15e siècle, la peinture flamande devient moins religieuse et les peintres sont très demandés par les bourgeois pour des portraits individuels les représentant dans le monde où ils vivent. Ce sont les premières représentations de scènes de genre qui feront le succès des peintres néerlandais du 17e. 

     L’utilisation de la peinture à l’huile était récente. Les frères van Eyck (Hubert et Jan) améliorèrent son usage ce qui donna aux couleurs l’éclat et la solidité que n’avait pas l’ancienne technique de la tempera à base d’œuf et de colle.

     Ce nouveau procédé pour peindre permit à Jan van Eyck de se démarquer des peintres des décennies précédentes. Son travail était millimétré, méticuleux, fait avec des pinceaux extrêmement fins, ce qui lui permettait de rendre chaque matière avec une grande habilitée dans les détails.

 

·        Jan van Eyck : Le portrait des époux Arnolfini, 1434 - huile sur panneau en chêne 82 cm x 62 cm – Londres, National Gallery

Photos : http://www.wga.hu/index1.html

 

02 janvier 2008

Vermeer. L'expo... 2/4

 

Aux lecteurs de passage ou à ceux qui s’égarent sur ce blog, je souhaite une excellente année 2008

 

 

Une servante célèbre

 

 

Jeudi 16 mai 1996.     

  

     Il faut se décider à quitter la Vue de Delft. Les touristes basanés, qui n’ont toujours pas digéré de s’être laissés surprendre, n’attendent que çà pour prendre notre place. Je fais un signe à une Flo extatique qui est maintenant complètement imprégnée par le tableau et n’arrive plus à s’en détacher. Nous partons le plus discrètement possible. La foule se referme derrière nous.

     Je fais le point avant de continuer la visite :

     - On va attaquer la période que je préfère. C’est la plus connue du peintre, les tableaux de genre, intimistes, à partir des années 1660. Accroche-toi, fascination garantie ! Ah ! Auparavant, en 1658, Vermeer a peint un chef-d’œuvre universellement apprécié : La laitière… Tu connais ? On ne voit qu’elle à la télé et dans les magazines ! Les pots de yaourts…

     Flo m’écoute distraitement. Ses pensées sont toujours à Delft.

     La célébrité de La laitière n’est pas usurpée. L’accès à la toile s’annonce une nouvelle fois périlleux.

     Cette fois, pressée de faire connaissance avec la servante la plus célèbre au monde, Flo a décidé de jouer des coudes en solo. Elle me jette un clin d’œil effronté et profite de son extrême minceur pour se faufiler dans un espace étroit qui s’est libéré entre deux femmes attentives. Elle s’installe paisiblement face à la toile.

      Resté à l’arrière, j’étais bien obligé d’admettre que mon manque de taille, comme pour Flo, allait m’être préjudiciable pour une visite confortable de l’exposition. Je ne pouvais refaire le coup de la Vue de Delft à chaque fois. J’attendis qu’une place se libère.

Flo avait largement profité de La laitière lorsque j’arrivai enfin auprès d’elle.

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     - C’est vraiment un chef-d’œuvre, dis-je pensif… Tu es devant la peinture de l’artiste où ses couleurs préférées, le bleu et le jaune citron, sont les plus éclatantes. Serrées l’une contre l’autre, ces deux couleurs complémentaires se répondent…

     Savait-elle ce qu’étaient les couleurs complémentaires, pensai-je ?

     - Tu sais que c’est excessivement rare dans la peinture hollandaise qu’une servante soit représentée comme motif unique d’un tableau. Par des jeux de lumière en clair-obscur, Vermeer lui donne une force, une présence étonnante. L’on ressent la tendresse que l’artiste éprouve pour cette robuste femme… Il l’embellit.

     Placés juste à côté de Flo, les touristes français que je ne voyais plus depuis un bon moment, examinaient la servante. Le plus proche de Flo, un grand brun binoclard, pas épais, les cheveux en brosse, flottant dans son jean délavé, parlait à sa voisine une jolie blonde qui devait être sa compagne. Son timbre de voix était suffisamment fort pour que je l’entende : « On nous avait bien parlé d’un précurseur de l’impressionnisme avant de venir ici ! Est-ce que tu vois de l’impressionnisme dans cette peinture dans la plus pure tradition hollandaise de cette période ?… Que voit-on ? : une servante dans l’intimité de son travail quotidien, de jolies couleurs c’est vrai, une lumière savamment répartie mettant en valeur le personnage. C’est tout ! Une belle peinture classique. Rien de plus que les excellents peintres hollandais du 17e ! ».

     Il regardait sa compagne, plutôt satisfait de son appréciation, en connaisseur des choses de l’art. Mon sang ne fit qu’un tour. Critiquer Vermeer, ce « maître de la lumière », devant moi. J’étais obligé de réagir. Discrètement, j’intervertis ma place avec celle de Flo afin de me placer à côté du personnage qui s’en aperçut et cessa de parler.

     - Excusez-moi de vous interrompre, l’apostrophai-je poliment mais fermement, j’ai entendu votre remarque… Vous faites erreur, monsieur, Vermeer fut bien le premier peintre impressionniste !… Vous paraissez en douter ?

     L’homme ne me regardait pas, inquiet.

 4ce12ea726a50afbfa6f70b0e585444b.png    - Approchez-vous de la toile… Encore plus près… Maintenant, examinez l’extraordinaire nature morte disposée sur la table. La technique en petites touches fragmentées ne vous rappelle-t-elle pas certaines toiles de Camille Pissarro ? Vous devez connaître ce peintre des bords de l’Oise qui apparaissait comme le patriarche de ce groupe d’artistes français qui avaient la lumière comme unique religion.

     J’attendis un instant pour développer mon argumentation.

     - Les miches de pain sont peintes avec des teintes terres et ocres… Bien ! Mais qu’a fait l’artiste ensuite ? Avec la pointe du pinceau, il a rajouté sur ces couleurs de base un fourmillement de petites touches légèrement plus claires dans les parties ombrées. Dans les zones où l’éclairage est le plus fort, le pain est éclaboussé de tâches brillantes carrément blanches, juxtaposées, qui accentuent l’intensité lumineuse… N’est-ce pas de l’impressionnisme çà ?… Ce pain croustille, monsieur !

 

 

     La compagne du binoclard n’osait plus bouger collée contre lui. J’insistai :

     - Regardez le reste de la toile. Le procédé se répète sur le pot bleu foncé criblé de points bleu pâle et blancs. Les bords de la cruche rougeâtre sont perlés d’un blanc presque aussi vif que le liquide qui s’en écoule. Partout, vous retrouvez la touche fragmentée : sur la table, la corbeille à pain, le tablier bleu de la femme, ses bras, son bonnet… ead810ad21bfc0db8845c8b3c0d5c005.pngMaintenant, reculez-vous légèrement et plissez les yeux. Pas trop mon ami, vous n’allez plus rien voir ! La lumière entre par la fenêtre et tombe directement sur la servante qui est inondée de vibrations lumineuses. Même les parties ombrées ne sont pas grisâtres, mais teintées de lueurs colorées.

     Le grand brun faisait tout ce que je lui disais, sans un mot, impressionné.

     - Alors ! Suis-je suffisamment clair ?… A vous entendre, je suppose que vous connaissez bien la peinture hollandaise. Avez-vous déjà vu cette technique, réellement innovante à cette époque, chez les contemporains de Vermeer ?… Ai-je réussi à modifier votre vision de l’artiste ?

     Je n’attendis pas la réponse.

     - Oui monsieur ! Il s’agit bien, en plein 17ème siècle hollandais, de la naissance de ce style qui allait révolutionner la peinture à la fin du 19e en France. Vermeer fut le premier à concevoir la couleur comme un phénomène soumis aux variations de l’éclairage et à la perception de l’œil humain...

 

 

     Je voyais sur le visage de mon voisin qu’il était mal. Il voulut partir en entraînant la jeune fille. Sadiquement, je le retins par sa veste et lui assénai le coup de grâce.

     - Attendez ! Je vous donne un exemple simple ! Vous connaissez la fameuse série des Cathédrales de Rouen que Monet a peintes à différentes heures de la journée ? Elles sont recouvertes de touches colorées épaisses qui accentuent le relief de la pierre et précisent les changements de tonalités apportés par la lumière extérieure… Eh bien, il s’agit du même procédé que Vermeer utilise sur ses miches de pain ! Je suis certain que Monet, à ses débuts, aurait payé cher pour profiter des leçons d’un tel maître.

     J’étais un peu énervé. Plus un son ne s’élevait autour de La laitière qui continuait sa besogne sans se préoccuper de mes commentaires stylistiques. Elle savait bien, elle, où se trouvait la vérité de celui qui l’avait conçue…

     Je terminai, compatissant.

     - Je suis désolé de m'être laisser déborder par ma passion mais j’admire tellement ce peintre que je ne peux supporter l’indifférence ou l’incompréhension envers lui. Pensez à mes observations pour les tableaux que vous allez découvrir dans la suite de l’exposition. C’est la meilleure période du maître.

     J’ajoutai :

     - Si vous le pouvez avec ce monde, mais votre taille est un sérieux avantage par rapport à moi, n’hésitez pas à vous approcher au plus près de chacune des toiles pour mieux comprendre son travail tout en toucher. Vous ne serez pas déçu… Tenez, j’aperçois La leçon de musique ! Quelle chance que la Reine d’Angleterre ait accepté de s’en séparer pour l’expo ! Concentrez-vous sur l’effet de perspective qui est calibré au millimètre près. C’est aussi un des points fort de Vermeer. Il en a beaucoup !

     Après quelques vagues paroles de remerciement, mon interlocuteur qui devait être le guide du petit groupe demeuré silencieux, s’éloigna vexé.

A suivre...

                                                                                                                 Alain

 

·        Johannes Vermeer : La laitière 1658, huile sur toile 45 x 41 cm – Amsterdam, Rijksmuseum

Photos :  http://www.artchive.com/

 

 

12 décembre 2007

Vermeer. L'expo... 1/4

 Une lumière dorée   

 

 

Jeudi 16 mai 1996

 

      L’eau à peine ridée de l’étang du Hofvijver renvoie l’aspect blanc marbré du Cabinet Royal de Peintures Mauritshuis, superbe bâtiment 17ème. Dans son prolongement, l’ocre foncé de l’élégant Binnenhof, siège du gouvernement des Pays-Bas à La Haye, offre un puissant contraste.

     Nous suivons le flot bigarré des visiteurs qui se dirigent tous vers un curieux ponton reposant sur l’eau devant le Mauritshuis. Un centre d’accueil a été aménagé spécialement pour l’exposition afin de commercialiser livres, affiches, vidéos et objets divers. Une jeune fille amène vêtue d’un uniforme pivoine s’empare de nos précieux billets et nous montre le chemin à suivre. Je talonne Flo qui s’engage résolument sur la courte passerelle menant au rez-de-chaussée du musée.

     L’image de ce type qui me tendait un prospectus devant le Musée d’Art Moderne à Paris, celui qui m’informa de la future exposition Vermeer, me revient en mémoire. C’était juste avant Noël, il y a seulement six mois…

     Nous gravissons lentement l’imposant escalier en bois sculpté recouvert d’un épais tapis de velours rouge. Cette montée des marches me fait l’effet d’une cérémonie religieuse : les visiteurs progressent en silence, la tête penchée, recueillis, déjà unis dans un même sentiment de communion. Flo, le visage grave, paraît consciente de l’importance de l’instant. Il faut dire que je la prépare depuis plusieurs mois à cette visite.

     Au dernier étage, une foule disciplinée s’agglutine devant la première salle qui ouvre l’exposition. Nous nous insérons dans la file et attendons. Un sentiment d’anxiété m’étreint. J’ai tellement pensé à ce moment. Toutes ces personnes sont là uniquement pour voir 22 petites toiles dont 19 viennent des plus grands musées dans le monde, le Mauritshuis n’en possédant que 3. Quelle magnifique récompense pour ce peintre qui faillit disparaître dans l’oubli du temps !

     Devant nous, des voix sonores, des rires bruyants troublent la solennité du lieu. L’accent est facilement reconnaissable : un groupe de touristes français de quatre à cinq personnes s’attirent des œillades courroucées. Je crois lire dans les regards : « Encore des Français qui ne comprennent rien à la peinture ! ». J’ai envie de dire à mes compatriotes : « N’avez-vous pas remarqué qu’il s’agit d’une exposition exceptionnelle ? Respectez toutes ces personnes qui viennent souvent de très loin comme en pèlerinage ! ». Hilares, ils ne se posent pas de question. Ils sont là en touristes de passage à La Haye pour voir une expo parmi d’autres et entendent bien distraire cette atmosphère funèbre inhabituelle.

      Je tente de retrouver ma concentration intérieure avant de pénétrer chez Vermeer…

 

     Une multitude de têtes frémissent en silence, cachant les toiles accrochées  sur les murs verts. Avant de venir, je m’étais imaginé un grand hall plein de lumière mettant en valeur chaque peinture ; tout l’inverse de ce lieu étroit, presque sombre où nous venions d’entrer. Après réflexion, je dois admettre que cet endroit convient mieux à la peinture intimiste de Vermeer. Il doit apprécier…

     Cela commence bien ! Pas simple de se frayer un passage ! Sur la gauche de la porte d’entrée, une masse humaine compacte contemple je ne sais quoi ? Regroupés à l’arrière de cette foule, nos compatriotes semblent s’être calmés. Par contre, ils gesticulent beaucoup pour tenter de discerner la chose. Par l’ouverture laissée entre deux crânes, j’aperçois un morceau de toile : quelques nuages ensoleillés… des toits dorés ? De suite, je saisis ce qui se passe : les organisateurs ont cru bon, pour chauffer l’ambiance, de mettre la Vue de Delft  dès l’entrée. Cela aurait pu être une réussite si tout le monde ne s’était installé béatement devant cette grande toile mondialement admirée. Flo qui craint la foule me lance :

     - Inutile d’insister ! Trop de monde ! L’on pourrait regarder les tableaux suivants et revenir plus tard ?

     J’acquiese d'un signe de tête et suis sa courte foulée.

     Nous débouchons sur les peintures de jeunesse du peintre : deux grandes toiles représentant des scènes 98de26628cd50334f47e1847ca394f32.jpgreligieuses. Ce n’est pas encore la grande période de l’artiste. Nous avançons jusqu’à La ruelle. Plusieurs personnes alignées à la hauteur de son format étriqué en rendent la vision difficile. Je souffle à Flo : « Cela s’annonce périlleux…tous les tableaux à venir sont du même acabit.  Même taille ou à peine plus grands ». Elle m’envoie une grimace expressive.

     Avec une grande simplicité de moyens, l’artiste a rendu parfaitement l’atmosphère de cette ruelle toute bête : trois, quatre maisons en briques roses, deux petits personnages affairés et des enfants jouant sur le sol. La vie quotidienne en Hollande.  

     Flo peut inspirée par ces quelques maisons banales m’interpelle :

     -  Patrice, on tente à nouveau la Vue de Delft ?

     Nous revenons sur nos pas précipitamment. Le tableau occupe tout un pan de mur à lui tout seul. C’est le plus grand peint par Vermeer. Le groupe de touriste français n’est plus là, sans doute découragé.

     Pauvre Flo ! Même sur la pointe des pieds, son mètre 55 ne pourra la hisser au-dessus de cette barrière humaine.

     - Vas-y tout seul… Je t’attends ici, dit-elle résignée.

     Je m’apprête à tenter ma chance sans grand espoir lorsque je remarque qu’un jeune couple placé au premier rang, sur la droite du tableau, tergiverse et s’apprête à sortir. Instantanément, j’imagine une stratégie que je n’aurais jamais osée en temps normal. Après tout, la Vue de Delft se mérite ! Aurai-je un jour l’occasion de revoir ce fabuleux tableau ?

     J’agrippe la main de Flo qui se demande pourquoi je la secoue ainsi, donne un coup d’épaule persuasif dans les reins d’un immense viking moustachu qui s’écarte étonné, déplace légèrement un homme grisonnant placé au deuxième rang qui, les yeux rivés sur la toile, ne se rend compte de rien, et m’empare du premier rang inespéré que le jeune couple vient tout juste de déserter. Tout s’est passé très vite. Deux touristes basanés, qui étaient postés en embuscade non loin du couple, sont grillés sur le poteau et nous dévisagent incrédules. Flo qui m’a suivi, passive, n’en revient pas.

     - Tu es gonflé ! J’avais déjà vu çà dans un France-Irlande au Parc des Princes. Quel talent !

     Je lui souris fièrement.

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     La Vue de Delft est incroyablement lumineuse. Une lumière rase enveloppe la ville qui apparaît à moitié baignée d’une lueur dorée, moitié dans l’ombre des nuages. Les couleurs de l’eau glissent lentement de l’ombre vers la lumière. Le grand ciel nuageux occupe les deux tiers de la toile, laissant s’infiltrer de-ci de-là les rayons du soleil qui éclaboussent d’or la Nieuwe Kerk (nouvelle église) dominant la cité.

     Je n’avais encore jamais vu une peinture de paysage présentée de cette façon. Une sorte de vue panoramique que l’on retrouve fréquemment sur les cartes urbaines de cette époque : une longue bande s’allonge de la porte de Rotterdam et ses coquettes tourelles pointues bleutées face à nous, s’étire vers la porte de Schiedam et sa minuscule horloge au centre, et se termine sur les toits rouges violacés des maisons à l’extrémité gauche de la toile. Coincée entre l’immensité du ciel et l’eau sombre du canal, cette ville toute en longueur, comme une frise, aimante le regard.

      Flo, surprise de se retrouver à une fête qui lui paraissait inaccessible quelques instants auparavant, est radieuse. Depuis le temps que je lui parlais de cette Vue de Delft

193b230b52cd9b1cde51131a477c4f36.jpg     Au premier plan, des petits personnages bavardent sur la bande de sable rosée. Ces obscurs lilliputiens habitants de Delft prennent l’air à l’extérieur des murailles par cette belle journée.

     - Tu sens la respiration de la ville, dis-je à Flo pas encore complètement remise de notre passage en force ? Cette cité dégage une présence physique énorme… Regarde bien les maisons, la muraille, les portes de la ville et le pont au centre.

     Elle m’écoute attentionnée.

     - La matière des murs en briques et des vieilles pierres déformées est exprimée par des empâtements rugueux de différentes tonalités dispersés un peu partout… Tu distingues l’ondulation des tuiles sur les toits rouges dans l’ombre, sur la gauche ?  Du sable a été mélangé exprès à la peinture pour donner du relief...

     Flo s’approche pour vérifier.

 

     - Remarque ces bateaux très sombres à droite. L’aspect granuleux de leurs coques s’oppose fortement à la 740b341b765342d21e5b515998fe1e39.pngtransparence lisse de l’eau. Le peintre les a  bombardé de petits points lumineux clairs et de rehauts bleutés qui luisent comme des pierres précieuses… Bon ! Maintenant, recule-toi à nouveau et examine la vue d’ensemble… N’est-ce pas qu’elle respire ?

     J’avais bien étudié la toile avant de venir ce qui apportait de la précision à ma description. Séduite, Flo se passionnait vraiment pour cette peinture qui ne l’aurait sans doute pas enthousiasmée en temps normal. Tour à tour, elle s’avançait, reculait, scrutait en experte les murs, les bateaux, se penchait de côté, au risque de gêner son voisin, pour voir de plus près les paysannes sur la bande de sable. Elle tentait de comprendre, soucieuse. Au bout d’un moment, elle se hasarda :

     - C’est beau… -Je sentis une onde de bonheur m’envahir-  Tu as raison, elle vit… Cette lumière éparpillée un peu partout… C’est quoi le petit pan de mur jaune de Proust dont tu m’as parlé ?

     - On ne sait pas bien... C’est peut-être la fin du mur d’enceinte qui longe le canal, là, devant toi, à côté de la porte de Rotterdam. A moins que ce ne soit tout simplement un de ces toits dorés, juste au-dessus, en pleine lumière.

     Quelques instants encore, je contemplai la Delft du 17ème siècle. Vermeer ne me décevait pas. Il n’avait peint qu’un seul grand paysage comme celui-ci, mais c’était un coup de maître unique. Aucun paysage de ses contemporains n’approchait cette luminosité exceptionnelle. Je m’expliquais mieux à présent l’éblouissement ressenti devant cette toile, lors d’une visite au Mauritshuis, par le critique français Thoré-Bürger au 19e. Il n’eut plus ensuite qu’une pensée : réhabiliter la peinture du maître hollandais oublié.

A suivre...  

                                                                                         Alain

                                                                                                                 

     Cette exposition qui eut lieu au Mauritshuis de La Haye du 1er mars au 2 juin 1996 fut la première exposition entièrement consacrée au seul Vermeer. Elle réunissait la plus grande partie des toiles attribuées au peintre dans le monde (guère plus de 35 retrouvées). 

     Les personnages de cette histoire n’existent que pour mieux mettre en valeur l’œuvre de cet artiste unique dans l’histoire de l’art.

 

  Johannes Vermeer

·        La ruelle, 1658, huile sur toile 54 x 44 cm – Amsterdam, Rijksmuseum

·        Vue de Delft, 1660, huile sur toile 97 x 116 –La Haye,  Mautitshuis

Photos : http://www.artchive.com/

 

20 novembre 2007

Un dimanche à la Grande Jatte (Georges Seurat, 1886)

Vous avez dit pointillistes ?

 

 

25 septembre 1886              (Berthe Morisot – peintre)

 

     Très chère Edma

     Je profite d’un moment de calme pour t’écrire.

     Eugène fait la sieste. Il est très fatigué et tousse constamment. Notre été dans la villa que nous avions louée à Jersey s’est mal passé pour lui. Ce foutu climat anglo-normand…

     Je suis triste petite soeur. Je ne quitte plus le noir du deuil. Ces dernières années ont été bien cruelles pour la famille Manet. Comme tu le sais, en l’espace de trois ans, j’ai perdu ma belle-mère et mes deux beaux-frères. Je garde toujours une place secrète dans mon cœur pour Edouard Manet. Je lui dois tant ! Je ne cesse de me battre pour la réhabilitation de sa peinture. Un jour il entrera au Louvre…

     Eugène, à son tour, est touché par la maladie. Ses dernières forces il les a utilisées pour m’aider à préparer notre exposition des « impressionnistes » qui s’est tenue avant notre départ pour Jersey du 15 mai au 15 juin dernier. Nous avions loué un local rue Laffitte, au-dessus du restaurant de La Maison Dorée. Dommage que tu ne sois pas venue… Enfin, cela va me permettre de te conter dans le détail ce qui s’y est passé.

     Comme le temps passe vite ! C’était la 8ème exposition de notre groupe. Te souviens-tu de notre première exposition il y a douze ans dans les locaux du photographe Nadar ? Jeunes fous, nous nous engagions dans un mouvement pictural qui n’avait pas de nom. Nous étions les peintres du plein air, de l’instant, de la lumière changeante et des émotions troubles. Aujourd’hui, nous sommes devenus officiellement des « impressionnistes » et notre peinture commence à être reconnue.

     Contrairement aux autres membres du groupe, je n’ai manqué aucune exposition malgré les critiques et les phrases ironiques. Aujourd’hui, je ne regrette pas cette aventure dans laquelle je m’étais engagée par goût et par défi. J’étais la seule femme et  tous ces hommes m’impressionnaient. J’ai ouvert la voie, car deux autres femmes m’ont rejointe à partir de 1879 : Marie Bracquemond que tu connais, la femme du graveur, et Mary Cassatt. Cette américaine est devenue une grande amie. Elle peint le plus souvent, comme moi, des portraits de femmes et d’enfants. Nos styles sont bien différents.

     Tu me manques Edma ! Te souviens-tu de ces journées où nous peignions côte à côte, unies dans un même amour de l’art. Maman nous envoyait des regards courroucés. Elle ne comprenait guère pourquoi ses filles ne s’intéressaient qu'à la pratique de la peinture. C’est si loin aujourd’hui… 

     Quel désordre ma petite sœur ! Notre groupe d’artistes était sur le point de gagner. La critique se faisait molle. Nous étions devenus des frères et sœurs de pensée. Nous parlions le même langage. Devine… Aujourd’hui, nos amis sont en train de se disperser. Nous ne sommes plus capables de nous entendre. On se bagarre au sein de la même famille. Dissensions, divisions, règlements de comptes, jalousies… L’air devient irrespirable. Eugène et moi, passons notre temps à tenter de les réconcilier. En vain…

     Le résultat de ces chicanes est que les meilleurs d’entre nous n’ont pas voulu participer à notre exposition. Monet, Renoir, Sisley, Caillebotte étaient absents. Cézanne aussi, mais lui c’est un solitaire. Tu parles d’un vide ! Leur amour-propre ne supportait pas la présence de Gauguin toujours prêt, celui-là, à jouer les dictateurs. Et, évidemment, le tempérament irascible de Degas n’arrangeait pas les choses.

     Je crains que cette 8ème exposition ne soit la dernière exposition des impressionnistes. Trop de pagaille et de désaccords…Tous ces hommes ont un caractère de cochon ! Les femmes n’ont pas ces emportements, ces entêtements et cette violence.

     Notre vieil ami Camille Pissarro, lui, est venu. Figure-toi qu’il a changé de style récemment. Il peint comme ces jeunes gens qui exposent avec nous cette année. Cherchait-il à se rajeunir ? Mon mari et Degas ne souhaitaient pas la présence de ces jeunes peintres. J’ai dû parlementer longtemps, soutenue par Pissarro, pour qu’ils consentent à accueillir ces peintres rebelles. Ils ont nom Seurat, Signac, Angrand et d’autres.

     Edma, il faut que je te parle de cette nouvelle façon de peindre. Ces gamins disent qu’ils veulent révolutionner l’impressionnisme. On vient à peine d’arriver et ils veulent déjà prendre notre place !... Ils ont repris nos théories sur la lumière et la touche fragmentée mais, ce qui est curieux, cette touche est devenue chez eux… des points. Des points sur toute la toile posés l’un contre l’autre avec une grande minutie et une patience infinie. Du cousu main comme tes broderies !

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     Le clou de l’exposition a été une très grande toile peinte par leur chef de file Georges Seurat : Un dimanche à la grande Jatte.

 54951cdaf618b3536d76a0a2f49aafe1.jpg    L’île de la Grande Jatte est un lieu de loisir parisien au bord de la Seine. Ce tableau, qui se voulait un manifeste de cette nouvelle école, captait l’attention des critiques et du public. Imagine-toi une toile de 3 mètres sur 2 mètres couverte de minuscules points scientifiquement répartis. Les gens se bousculaient dans la petite salle. Ils se moquaient, parlaient de « pluie de confettis », de personnages raides ressemblant à des « poupées de bois ». Les critiques lançaient les mots « divisionnisme », « pointillisme ». Les quolibets montaient… C’était pire que lors de notre première exposition impressionniste en 1874 !efba9df1a2656ca11d5697f042fc4c54.jpg

     Je vais t’amuser... J’ai lu cette semaine dans La Vogue un article publié par le critique Félix Fénéon au sujet de cette nouvelle école. Je ne peux résister de t’en donner quelques extraits. Il parle d’une « méthode néo-impressionniste ». Il tente de justifier les choix techniques de ces peintres en proposant de nombreuses descriptions très drôles de leur style : « versicolores gouttes », « tourbillonnantes cohues de menues macules », « fourmillement de paillettes prismatiques », « menues taches pullulantes ». Je t’en passe… Même Eugène s’est déridé à cette lecture.

     J’ai vu récemment Renoir. Il ne veut pas entendre parler de cette technique. « Ils s’essouffleront rapidement m’a-t-il dit d’un ton péremptoire. »

 

   4df88a0f78fe3d359bac5e1ab09da6e4.jpg  Et bien moi Edma, j’aime cette peinture !

      Je te décris brièvement le tableau de Seurat. Les personnages représentés sont de milieux sociaux divers et sont venus sur l’île pour profiter d’une belle journée. Ils paraissent effectivement un peu figés. Mais l’essentiel n’est pas là… Les contrastes d’ombres et de lumières sont admirablement répartis. Les couleurs, soucieuses les unes des autres par le principe des complémentaires que tu connais bien, vibrent intensément. Il faut regarder le tableau à bonne distance pour que le mélange des tons s’effectue dans l’œil du spectateur. Lorsque notre rétine a effectué le travail de recomposition des couleurs, l’harmonie éclate. C’est lumineux !

 

Dans le même style que Seurat, son ami Paul Signac est très doué. J’ai apprécié de lui un superbe paysage de neige à Paris ainsi que des modistes originales. Charles Angrand m’a réjouie également avec sa Seine, le matin envahie de brouillard. Tous ces garçons sont des adeptes du « pointillé » et me paraissent promis à un bel avenir.

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      Ces jeunes gens sont également de joyeux lurons. Signac est passionné de canotage. Il possède une embarcation qu’il a appelé le « Hareng saur épileptique ». Certains jours, à l’exposition, il se déguisait en canotier avec chapeau en paille, maillot rayé, manches courtes et biceps saillants. Il venait vers moi et insistait avec forces gestes et paroles pour que je vienne barrer sa yole le lendemain matin sur la Seine. Tu sais, soeurette, que les barreuses sont très recherchées par les canotiers ! J’acceptais devant le public amusé. Il faisait également le pitre devant Mary Cassatt qui faillit même, tordue de rire, faire tomber son délicieux tableau Jeune fille au jardin qu’elle s’apprêtait à accrocher. Ces hommes…

54c32e71bb827545978770979559116f.jpg     Personnellement, j’ai exposé une dizaine d’œuvres cette année dont le jardin de Bougival et une jeune fille à son bain se coiffant.

     Comme d’habitude, toutes les toiles présentées par ce vaurien de Degas me plaisaient. Ce vieux célibataire endurci est un coquin ! Il adore peindre les femmes. Toujours des femmes du peuple : blanchisseuses, modistes, lavandières, couturières. Et ses danseuses… Il a exposé un pastel Le tub qui montre une femme accroupie se nettoyant le dos avec une éponge. La pudeur bourgeoise était choquée.

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     Nos dîners du jeudi à la maison sont toujours une fête. Si tu pouvais venir, nos amis seraient heureux de te revoir... Quel dommage que Lorient soit si loin... Ces soirées distraient mon pauvre Eugène et lui redonnent un peu de courage. Degas et Renoir ne cessent de s’asticoter l’un l’autre ce qui, parfois, agace Degas qui part en claquant la porte. Tu le connais, il ne changera pas. Les phrases éblouissantes de