01 mars 2008
Les époux Arnolfini (Jan van Eyck, 1434)
Mariage italien à Bruges
Jan avait posé les oranges sur le rebord de la fenêtre, tiré vers lui la petite table, et déposé le panneau en bois de chêne sur celle-ci. Il était passé en voisin pour nous montrer le résultat de son travail.
- La peinture est bien sèche, avait-il dit. Je vous la laisse quelques semaines. Vous aurez le temps de l’étudier.
Avant de sortir, il m’avait adressé un sourire complice et gratifié d’une caresse sur le museau, un peu trop appuyée à mon goût.

C’est mon portrait qui m’a intéressé en premier. La curiosité… je ne m’étais encore jamais vu peint. Au fil des jours, à force de me regarder, j’ai fini par détester ce double placé par le peintre aux pieds des époux, tout petit, la queue en l’air, le poil long, l’œil morne.
Je n’accepte plus ce quadrupède dont le regard amorphe surveille tous mes mouvements. Le pire, c’est le soir ! Mes maîtres sont couchés dans le grand lit rouge et moi sur le tapis d’orient le long du lit, face au portrait. A la lueur des bougies, mes petits yeux colorés, inexpressifs, brillent bizarrement et mon épaisse moustache s’enflamme de lueurs orangées.
Chaque début d’après-midi, lorsque le soleil pénètre par les petits carreaux tout en haut de la fenêtre et inonde la pièce d’une lumière dorée, j’ai pris l’habitude de m’allonger sur la couverture du lit. J’observe le couple immobile.

Je revois la cérémonie. C’était au printemps dernier. Mes maîtres ne s’étaient pas mariés à l’église. Ils préféraient l’intimité de leur demeure. Seuls, deux témoins, dont Jan le peintre, avaient été conviés. Mes maîtres s’étaient administrés eux-mêmes les sacrements du mariage.
Peu de temps avant le mariage, ils avaient passé commande de leur portrait. Une fois les festivités terminées, quelques jours passèrent. Un matin, Jan arriva avec son matériel. L’artiste demanda aux époux de revêtir à nouveau les habits du mariage et de refaire les gestes de la cérémonie. Il posa le panneau en bois sur le chevalet et commença à peindre. Il revint souvent puis, un jour, il annonça qu’il avait terminé et finirait les détails dans son atelier.
J’aime bien ce Jan van Eyck. Il a toujours un mot gentil pour moi lorsqu’il vient. Ce n’est pas n’importe quel peintre. Il est célèbre : Peintre de la cour de Philippe le Bon, notre duc de Bourgogne. Les bourgeois de Bruges se l’arrachent. Ils veulent tous avoir leur portrait les représentant installés dans leur cadre quotidien.
Aujourd’hui, je suis seul. Ils sont sortis en ville, l’un chez le barbier, l’autre chez une amie. Habitués à mes escapades à l’extérie
ur, ils m’ont enfermé.
Ne pouvant rien faire, je me suis étalé nonchalamment sur le lit. J’ai bien tenté de tourner le dos au panneau pour l’éviter, mais à quoi bon... il reste constamment dans mon champ de vision… Cette peinture m’horripile ! Je ne supporte plus de voir ma maîtresse, passive, presque servile, posant sa main dans le creux de celle de cet homme qui va devenir son mari.

Lui, c’est Giovanni Arnolfini. Il est riche et le montre. Ce n’est pas trop difficile lorsque l’on est le fils d’une famille de commerçants et banquiers italiens ! Conseiller financier du duc de Bourgogne, c’est une personne importante à Bruges où ses affaires sont prospères.
Je le trouve laid. Un profil chevalin, un gros nez aux narines dilatées, des yeux pas francs. De plus, il est maigrelet, les épaules étroites et tombantes. Ses mains blanches sont aussi fines que celles de sa femme. La pauvre…
Il a revêtu une tunique en velours fourrée de vison. Cette couleur sombre le rend encore plus triste… macabre… Je ne l’ai jamais vu rire… Pourquoi s’est-il affublé de ce chapeau noir cylindrique beaucoup trop grand pour lui ?

Elle, c’est la fille d’un banquier italien. Encore des banquiers ? Ces affairistes ont envahi Bruges où le commerce est florissant. Elle a presque le même prénom que lui : Giovanna. Je doute qu’elle sera heureuse avec cette brute qui me donne sans cesse des coups de pieds dès qu’il me voit.
Le peintre a su la mettre en valeur. Elle porte une superbe robe verte ourlée d’hermine. Notre servante avait soigneusement drapé sa traîne sur le sol. Son joli visage poupin est éclairé par la coiffe blanche. Dommage qu’il y ait ces cornes brunes qui dépassent au-dessus de chaque oreille… On dirait un navire toutes voiles dehors ? Consciente de l’importance du moment, elle esquisse un léger sourire. Sa main posée sur son ventre laisse indiquer ce que je pressentais déjà depuis longtemps… Pourvu que l’enfant ne ressemble pas au père !
Mon portrait est complètement raté ! Si je pouvais parler, j’en ferais la remarque à Jan… Ce regard ?... niais ! Jan m’a croqué séparément sur une feuille de papier et m’a rajouté ensuite sur le panneau. Il paraît que les chiens sont un symbole de fidélité et aussi de prospérité.
Chère Giovanna ! Je l’aime. Elle est toujours joyeuse et chantonne toute la journée malgré la mine sombre de son nouveau mari. Heureusement, il n’est jamais là.
Elle seule sait me caresser. J’adore lorsque ses doigts légers et souples me chatouillent le creux situé juste derrière les oreilles. Elle m’arrache des petits jappements de plaisir. Ensuite, elle masse longuement l’arrière de ma tête puis, savamment, soulève les poils de mon dos pour me gratter avec la pointe des ongles. Elle termine en caressant délicatement avec le revers de la main mes flancs et mes pattes. Quel délice !
Je voudrais dormir. Par moment, j’ai l’impression que les visages du tableau s’animent face à moi puis reprennent leur position inerte… Cela manque de vie ? Nous sommes figés… Immobilisés comme par magie…
Je ne m’explique pas pourquoi Giovanni tend maladroitement la main gauche à sa femme. Dans les mariages auxquels j’ai assisté, les hommes utilisent toujours la main droite pour faire ce geste rituel ? Son autre main est étrangement levée à hauteur de sa poitrine… Un serment de mariage ? Je n’avais pas encore remarqué que les époux étaient pieds nus ? Leurs patins de bois et pantoufles traînent sur le sol en désordre… Ce n’est pas dans les habitudes de Giovanna ? Elle ne supporte pas le moindre grain de poussière ou objet qui traîne.

Ils ne sont toujours pas rentrés. La fenêtre s’assombrissait. Ne pouvant dormir, je décide d’examiner les autres détails du tableau pour
m’occuper.
Habituellement, le lustre en métal a six bougies. Sur le tableau, une seule bougie est allumée. Cette semaine, les époux en parlaient entre eux. La flamme serait un symbole du Christ, témoin du mariage, paraît-il ?
Dieu… Les symboles… Pendant les séances de pose, Jan disait souvent que les objets parlaient. Lorsqu’il peint, il délivre des messages symboliques un peu partout dans le tableau en signe de bonheur conjugal : la bougie unique sur le lustre, la statuette de sainte Marguerite, patronne des futures mères, domine le haut dossier de la chaire derrière le lit avec son petit balai accroché. Le chapelet suspendu à côté du miroir évoque la foi des mariés. Même les oranges posées sur la table veulent dire quelque chose semble t-il ?

Curieux miroir ? C’est un miroir de sorcières. Sa forme convexe agrandit le champ de vision. Les époux sont montrés de dos dans le reflet du verre. Même les poutres du plafond apparaissent. Ma présence entre le couple, à leurs pieds, a disparu ? Evidemment, un chien !... Récemment, Jan était passé prendre des nouvelles du tableau. Il avait plaisanté avec Giovanni au sujet du miroir.
- J’espère que vous ne m’en voudrez pas, avait-il dit en riant. Je n’ai pu résister au plaisir de me peindre dans le reflet du miroir. Les témoins du mariage entrent dans la pièce, moi habillé d’une tunique bleu et mon ami Peter d’une tunique rouge.
- J’avais remarqué ces deux minuscules silhouettes au centre du miroir, avait répondu Giovanni en tordant sa bouche d’un sourire hideux dont je me souviens encore.
Il avait rajouté :
- Maître Jan, cette peinture me plait ! Elle fait déjà des envieux parmi les bourgeois de la ville à qui je l’ai montrée. Vous avez su saisir l’instant solennel de notre mariage. Et la brillance des couleurs… La robe verte de Giovanna explose sur le tissu rouge du lit !
- Le nouveau vernis que j’utilise me satisfait, avait répondu Jan, fièrement. Il m’a fallu du temps avant d’arriver à une telle perfection. Grâce à une préparation spéciale à base d’huile de noix et de graines de lin, les couleurs sèchent plus vite, elles ne craignent plus l’humidité et brillent d’elles mêmes.
En sortant, Jan avait secoué ma tignasse et s’était exclamé :
- Ah ! Un dernier détail ! J’ai modifié ma signature placée entre le miroir et le lustre. J’ai inscrit : « Johannes de eyck fuit hic » au lieu de « fecit » (« était là » au lieu de « l’a fait »). C’est ma signature en tant que témoin de votre mariage.

Mes paupières se fermèrent brusquement.
Alain
Au 15e siècle, la peinture flamande devient moins religieuse et les peintres sont très demandés par les bourgeois pour des portraits individuels les représentant dans le monde où ils vivent. Ce sont les premières représentations de scènes de genre qui feront le succès des peintres néerlandais du 17e.
L’utilisation de la peinture à l’huile était récente. Les frères van Eyck (Hubert et Jan) améliorèrent son usage ce qui donna aux couleurs l’éclat et la solidité que n’avait pas l’ancienne technique de la tempera à base d’œuf et de colle.
Ce nouveau procédé pour peindre permit à Jan van Eyck de se démarquer des peintres des décennies précédentes. Son travail était millimétré, méticuleux, fait avec des pinceaux extrêmement fins, ce qui lui permettait de rendre chaque matière avec une grande habilitée dans les détails.
· Jan van Eyck : Le portrait des époux Arnolfini, 1434 - huile sur panneau en chêne 82 cm x 62 cm – Londres, National Gallery
Photos : http://www.wga.hu/index1.html
16:33 Publié dans Histoires de peintres, Histoires d'oeuvres | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : peinture, nouvelles, van eyck, époux arnolfini

