12 décembre 2007

Vermeer. L'expo... 1/4

 Une lumière dorée   

 

 

Jeudi 16 mai 1996

 

      L’eau à peine ridée de l’étang du Hofvijver renvoie l’aspect blanc marbré du Cabinet Royal de Peintures Mauritshuis, superbe bâtiment 17ème. Dans son prolongement, l’ocre foncé de l’élégant Binnenhof, siège du gouvernement des Pays-Bas à La Haye, offre un puissant contraste.

     Nous suivons le flot bigarré des visiteurs qui se dirigent tous vers un curieux ponton reposant sur l’eau devant le Mauritshuis. Un centre d’accueil a été aménagé spécialement pour l’exposition afin de commercialiser livres, affiches, vidéos et objets divers. Une jeune fille amène vêtue d’un uniforme pivoine s’empare de nos précieux billets et nous montre le chemin à suivre. Je talonne Flo qui s’engage résolument sur la courte passerelle menant au rez-de-chaussée du musée.

     L’image de ce type qui me tendait un prospectus devant le Musée d’Art Moderne à Paris, celui qui m’informa de la future exposition Vermeer, me revient en mémoire. C’était juste avant Noël, il y a seulement six mois…

     Nous gravissons lentement l’imposant escalier en bois sculpté recouvert d’un épais tapis de velours rouge. Cette montée des marches me fait l’effet d’une cérémonie religieuse : les visiteurs progressent en silence, la tête penchée, recueillis, déjà unis dans un même sentiment de communion. Flo, le visage grave, paraît consciente de l’importance de l’instant. Il faut dire que je la prépare depuis plusieurs mois à cette visite.

     Au dernier étage, une foule disciplinée s’agglutine devant la première salle qui ouvre l’exposition. Nous nous insérons dans la file et attendons. Un sentiment d’anxiété m’étreint. J’ai tellement pensé à ce moment. Toutes ces personnes sont là uniquement pour voir 22 petites toiles dont 19 viennent des plus grands musées dans le monde, le Mauritshuis n’en possédant que 3. Quelle magnifique récompense pour ce peintre qui faillit disparaître dans l’oubli du temps !

     Devant nous, des voix sonores, des rires bruyants troublent la solennité du lieu. L’accent est facilement reconnaissable : un groupe de touristes français de quatre à cinq personnes s’attirent des œillades courroucées. Je crois lire dans les regards : « Encore des Français qui ne comprennent rien à la peinture ! ». J’ai envie de dire à mes compatriotes : « N’avez-vous pas remarqué qu’il s’agit d’une exposition exceptionnelle ? Respectez toutes ces personnes qui viennent souvent de très loin comme en pèlerinage ! ». Hilares, ils ne se posent pas de question. Ils sont là en touristes de passage à La Haye pour voir une expo parmi d’autres et entendent bien distraire cette atmosphère funèbre inhabituelle.

      Je tente de retrouver ma concentration intérieure avant de pénétrer chez Vermeer…

 

     Une multitude de têtes frémissent en silence, cachant les toiles accrochées  sur les murs verts. Avant de venir, je m’étais imaginé un grand hall plein de lumière mettant en valeur chaque peinture ; tout l’inverse de ce lieu étroit, presque sombre où nous venions d’entrer. Après réflexion, je dois admettre que cet endroit convient mieux à la peinture intimiste de Vermeer. Il doit apprécier…

     Cela commence bien ! Pas simple de se frayer un passage ! Sur la gauche de la porte d’entrée, une masse humaine compacte contemple je ne sais quoi ? Regroupés à l’arrière de cette foule, nos compatriotes semblent s’être calmés. Par contre, ils gesticulent beaucoup pour tenter de discerner la chose. Par l’ouverture laissée entre deux crânes, j’aperçois un morceau de toile : quelques nuages ensoleillés… des toits dorés ? De suite, je saisis ce qui se passe : les organisateurs ont cru bon, pour chauffer l’ambiance, de mettre la Vue de Delft  dès l’entrée. Cela aurait pu être une réussite si tout le monde ne s’était installé béatement devant cette grande toile mondialement admirée. Flo qui craint la foule me lance :

     - Inutile d’insister ! Trop de monde ! L’on pourrait regarder les tableaux suivants et revenir plus tard ?

     J’acquiese d'un signe de tête et suis sa courte foulée.

     Nous débouchons sur les peintures de jeunesse du peintre : deux grandes toiles représentant des scènes 98de26628cd50334f47e1847ca394f32.jpgreligieuses. Ce n’est pas encore la grande période de l’artiste. Nous avançons jusqu’à La ruelle. Plusieurs personnes alignées à la hauteur de son format étriqué en rendent la vision difficile. Je souffle à Flo : « Cela s’annonce périlleux…tous les tableaux à venir sont du même acabit.  Même taille ou à peine plus grands ». Elle m’envoie une grimace expressive.

     Avec une grande simplicité de moyens, l’artiste a rendu parfaitement l’atmosphère de cette ruelle toute bête : trois, quatre maisons en briques roses, deux petits personnages affairés et des enfants jouant sur le sol. La vie quotidienne en Hollande.  

     Flo peut inspirée par ces quelques maisons banales m’interpelle :

     -  Patrice, on tente à nouveau la Vue de Delft ?

     Nous revenons sur nos pas précipitamment. Le tableau occupe tout un pan de mur à lui tout seul. C’est le plus grand peint par Vermeer. Le groupe de touriste français n’est plus là, sans doute découragé.

     Pauvre Flo ! Même sur la pointe des pieds, son mètre 55 ne pourra la hisser au-dessus de cette barrière humaine.

     - Vas-y tout seul… Je t’attends ici, dit-elle résignée.

     Je m’apprête à tenter ma chance sans grand espoir lorsque je remarque qu’un jeune couple placé au premier rang, sur la droite du tableau, tergiverse et s’apprête à sortir. Instantanément, j’imagine une stratégie que je n’aurais jamais osée en temps normal. Après tout, la Vue de Delft se mérite ! Aurai-je un jour l’occasion de revoir ce fabuleux tableau ?

     J’agrippe la main de Flo qui se demande pourquoi je la secoue ainsi, donne un coup d’épaule persuasif dans les reins d’un immense viking moustachu qui s’écarte étonné, déplace légèrement un homme grisonnant placé au deuxième rang qui, les yeux rivés sur la toile, ne se rend compte de rien, et m’empare du premier rang inespéré que le jeune couple vient tout juste de déserter. Tout s’est passé très vite. Deux touristes basanés, qui étaient postés en embuscade non loin du couple, sont grillés sur le poteau et nous dévisagent incrédules. Flo qui m’a suivi, passive, n’en revient pas.

     - Tu es gonflé ! J’avais déjà vu çà dans un France-Irlande au Parc des Princes. Quel talent !

     Je lui souris fièrement.

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     La Vue de Delft est incroyablement lumineuse. Une lumière rase enveloppe la ville qui apparaît à moitié baignée d’une lueur dorée, moitié dans l’ombre des nuages. Les couleurs de l’eau glissent lentement de l’ombre vers la lumière. Le grand ciel nuageux occupe les deux tiers de la toile, laissant s’infiltrer de-ci de-là les rayons du soleil qui éclaboussent d’or la Nieuwe Kerk (nouvelle église) dominant la cité.

     Je n’avais encore jamais vu une peinture de paysage présentée de cette façon. Une sorte de vue panoramique que l’on retrouve fréquemment sur les cartes urbaines de cette époque : une longue bande s’allonge de la porte de Rotterdam et ses coquettes tourelles pointues bleutées face à nous, s’étire vers la porte de Schiedam et sa minuscule horloge au centre, et se termine sur les toits rouges violacés des maisons à l’extrémité gauche de la toile. Coincée entre l’immensité du ciel et l’eau sombre du canal, cette ville toute en longueur, comme une frise, aimante le regard.

      Flo, surprise de se retrouver à une fête qui lui paraissait inaccessible quelques instants auparavant, est radieuse. Depuis le temps que je lui parlais de cette Vue de Delft

193b230b52cd9b1cde51131a477c4f36.jpg     Au premier plan, des petits personnages bavardent sur la bande de sable rosée. Ces obscurs lilliputiens habitants de Delft prennent l’air à l’extérieur des murailles par cette belle journée.

     - Tu sens la respiration de la ville, dis-je à Flo pas encore complètement remise de notre passage en force ? Cette cité dégage une présence physique énorme… Regarde bien les maisons, la muraille, les portes de la ville et le pont au centre.

     Elle m’écoute attentionnée.

     - La matière des murs en briques et des vieilles pierres déformées est exprimée par des empâtements rugueux de différentes tonalités dispersés un peu partout… Tu distingues l’ondulation des tuiles sur les toits rouges dans l’ombre, sur la gauche ?  Du sable a été mélangé exprès à la peinture pour donner du relief...

     Flo s’approche pour vérifier.

 

     - Remarque ces bateaux très sombres à droite. L’aspect granuleux de leurs coques s’oppose fortement à la 740b341b765342d21e5b515998fe1e39.pngtransparence lisse de l’eau. Le peintre les a  bombardé de petits points lumineux clairs et de rehauts bleutés qui luisent comme des pierres précieuses… Bon ! Maintenant, recule-toi à nouveau et examine la vue d’ensemble… N’est-ce pas qu’elle respire ?

     J’avais bien étudié la toile avant de venir ce qui apportait de la précision à ma description. Séduite, Flo se passionnait vraiment pour cette peinture qui ne l’aurait sans doute pas enthousiasmée en temps normal. Tour à tour, elle s’avançait, reculait, scrutait en experte les murs, les bateaux, se penchait de côté, au risque de gêner son voisin, pour voir de plus près les paysannes sur la bande de sable. Elle tentait de comprendre, soucieuse. Au bout d’un moment, elle se hasarda :

     - C’est beau… -Je sentis une onde de bonheur m’envahir-  Tu as raison, elle vit… Cette lumière éparpillée un peu partout… C’est quoi le petit pan de mur jaune de Proust dont tu m’as parlé ?

     - On ne sait pas bien... C’est peut-être la fin du mur d’enceinte qui longe le canal, là, devant toi, à côté de la porte de Rotterdam. A moins que ce ne soit tout simplement un de ces toits dorés, juste au-dessus, en pleine lumière.

     Quelques instants encore, je contemplai la Delft du 17ème siècle. Vermeer ne me décevait pas. Il n’avait peint qu’un seul grand paysage comme celui-ci, mais c’était un coup de maître unique. Aucun paysage de ses contemporains n’approchait cette luminosité exceptionnelle. Je m’expliquais mieux à présent l’éblouissement ressenti devant cette toile, lors d’une visite au Mauritshuis, par le critique français Thoré-Bürger au 19e. Il n’eut plus ensuite qu’une pensée : réhabiliter la peinture du maître hollandais oublié.

A suivre...  

                                                                                         Alain

                                                                                                                 

     Cette exposition qui eut lieu au Mauritshuis de La Haye du 1er mars au 2 juin 1996 fut la première exposition entièrement consacrée au seul Vermeer. Elle réunissait la plus grande partie des toiles attribuées au peintre dans le monde (guère plus de 35 retrouvées). 

     Les personnages de cette histoire n’existent que pour mieux mettre en valeur l’œuvre de cet artiste unique dans l’histoire de l’art.

 

  Johannes Vermeer

·        La ruelle, 1658, huile sur toile 54 x 44 cm – Amsterdam, Rijksmuseum

·        Vue de Delft, 1660, huile sur toile 97 x 116 –La Haye,  Mautitshuis

Photos : http://www.artchive.com/