10 janvier 2012
L'OBSESSION VERMEER - 16. Johannes
Je souhaite une excellente année 2012 à tous les lecteurs connus et inconnus qui me font le plaisir de visiter ce blog.
Suite… et fin…
Samedi 18 mai - 10 heures.
Le soleil éclaire l’angle Est de la Nieuwe Kerk et le profil barbichu de la statue d’Hugo Grotius. Je viens de laisser Flo sur la place du marché de Delft. Je ne m’inquiète pas pour elle, sa matinée sera vite remplie et je la retrouverai toute pimpante à l’heure du déjeuner.
Que fait Gert notre ami néerlandais en ce moment ? Nous l’avons quitté dans la tristesse ce matin à Amsterdam. Il partait vers Haarlem. Flo, les yeux humides, l’embrassa chaleureusement. Nous avons passé une merveilleuse journée, hier, avec lui. Il est invité à venir nous rendre visite, sans faute, dès son prochain voyage professionnel en France.
Une sorte de fébrilité sereine m’habite. J’ai confiance…
J’avais besoin d’être seul pour cet ultime rencontre avec Johannes. Je l’appelle par son prénom car il ne s’agit plus du peintre célèbre universellement apprécié, mais de l’homme qui perturbe mon intimité depuis ma balade un jour frileux de novembre dernier au Louvre.
Cette fois, on va s’expliquer face à face, sans détours. Depuis notre arrivée sur cette place, je sens sa présence non loin de moi. Je sais de quel côté il faut aller. J’ai décidé de suivre un itinéraire court, celui où il vécut si intensément autrefois.
Je m’engage dans la ruelle qui mène vers le Voldersgracht et m’arrête entre les deux maisons qui forment un angle de part et d’autre sur la place du marché. Je me trouve à l’emplacement où s’élevait autrefois l’auberge Mechelen. C’était l’un des bâtiments les plus importants de la place à cette époque. Je lève la tête. Sur le côté d’une des maisons, à mi-hauteur, une plaque indique en néerlandais : « Ici s’élevait la maison Mechelen où vécut l’artiste Jan Vermeer ».

Delft - Photo moderne de la place du marché avec introduction de l’ancienne auberge Mechelen
Immobile devant le fantôme de l’auberge, je me laisse envahir d’images variées accompagnées d’échos sonores d’une ambiance à jamais éteinte : une grande salle enfumée, quelques tables, des bancs. Des personnages bruyants ripaillent et boivent. Certains jouent d’un instrument. Un fêtard allume sa longue pipe en plaisantant avec un marchand éméché accoudé devant une pinte de bière. Dans un coin, une femme conte des histoires entourée de gamins attentifs. Il y a même des artistes ! Un jeune homme assis regarde avec attention une toile que lui présente un homme au large chapeau légèrement plus âgé. Celui-ci ressemble au peintre Carel Fabritius dont j’ai déjà vu un autoportrait ?
Des résonances joviales de l’auberge m’accompagnent encore en passant le pont qui enjambe le canal Voldersgracht. J’imagine les nombreux peintres qui empruntèrent ce canal pour se rendre à la Guilde de Saint-Luc dont Johannes fut le doyen à 31 ans et 38 ans. Rien que des grands, les tous meilleurs artistes de l’époque si l’on excepte Rembrandt et Hals qui n’habitèrent jamais à Delft : Ter Borch, De Witte, De Hooch, Steen, Fabritius, Houckgeest, Dou. Du beau monde !
Je remonte le canal en sens inverse. Je renifle un discret parfum mixé d’un vague relent d’huile de lin... Les maisons ont carrément les pieds dans l’eau. Je tourne sur la droite dans le canal Hippolytusbuurt et allonge le pas en suivant sa rive gauche, en direction de l’ancienne église.
Je voulais retrouver l’Oude Kerk une dernière fois. Je viens, en moins d’une heure, sur une distance d’à peine cinq cents mètres à vol d’oiseau, de parcourir les lieux qui jalonnèrent la courte existence de Johannes, de sa naissance à sa tombe située à l’intérieur de cette ancienne église. Debout devant l'édifice, la curieuse petite statue encapuchonnée, fixe toujours obstinément le ciel dans une énième prière…
L’odeur d’huile de lin se précise… Je laisse l’église derrière moi sans y entrer et redescends la rive droite du canal de l’Oude Delft. J’ai beaucoup apprécié hier, avec Gert, le calme et la beauté tranquille de ses berges ombragées.
Je marche plus lentement. Johannes connaissait toutes ces maisons anciennes dont plusieurs ont certainement gardé le souvenir de ce curieux personnage qui descendait parfois, lourdement chargé de son chevalet et de ses accessoires de peintre, vers le canal de la Schie pour peindre sa Vue de Delft désormais sans vie.
Je m’arrête un court instant devant la petite maison à la porte d’entrée bleutée où Pieter de Hooch vécut et peignit ces scènes de vie quotidienne dans des familles bourgeoises, avec des cours intérieures traversées de soleil. De nos jours, ses toiles sont presque autant appréciées que celles de Johannes, pensai-je.
Je traverse le Boterbrug, le pont le plus long de Delft, pour emprunter la partie gauche du canal. Je continue d’un pas souple amorti par l’herbe de la berge jusqu’à l’avant-dernier enjambement sur l’Oude Delft.
Inutile d’aller plus loin !
Assis dans l’herbe près du bord, j’attends… Un petit bateau empli de touristes glisse vers moi et enfile l’arcade ombrée du pont étroit sur ma gauche. L’eau calme se morcelle en une multitude de vaguelettes irisées qui viennent s’écraser à quelques centimètres de mes pieds. Un étrange silence s’installe. Je suis seul face à l’onde liquide qui retrouve peu à peu ses couleurs qui s’étaient dispersées un court instant.
J’observe les brillances impressionnistes qui parcourent l’eau du canal. Les arbres printaniers allongent leurs rameaux difformes dans le miroir bleu foncé renvoyé par le ciel. Sur la gauche, près du pont, une toiture orangée, empourprée de soleil, égaye l’ombre glauque des maisons brunes crénelées aux reflets brouillés.
Une palette naturelle s’étale devant moi. De-ci de-là, des éclats colorés clignotent. Ce sont les mêmes que j’avais observés sur la coque granuleuse du bateau accosté à l’ombre de la porte de Rotterdam dans La vue de Delft ? Le jaune… Le bleu…
Cette quiétude est impressionnante.
Mon regard fouille le liquide et le pénètre en profondeur. Je cligne des yeux. Dans le
scintillement vaporeux, imperceptiblement, des traits se dessinent. Une vague ébauche de visage… L’expression se précise. Je scrute l’eau nerveusement… La dentellière !… Elle a laissé son ouvrage et me regarde. Ses yeux sont striés par le reflet d’une branche d’arbre. Elle a le même regard accueillant qu’à Paris, peu avant Noël, quand elle m’apparut radieuse lorsque j’attendais devant le Musée d’Art Moderne le jour de l’exposition Chagall : elle me tendait une main que je n’osais toucher...
Le charme est intact. Ses cheveux sont toujours assemblés par un élégant chignon discipliné sur le sommet du crâne. Des touffes bouclées s’échappent de chaque côté du visage. Je vais me laisser séduire une fois de plus lorsque je m’aperçois que la coiffure de la jeune femme est en train de se modifier. Le chignon et les tresses se dénouent. La chevelure s’épaissit et s’allonge librement, sans contrainte, légèrement ondulée.
Progressivement, l’apparence d’un homme remplace le fin minois. Instantanément, je reconnais le jeune homme souriant, un brin moqueur, qui se tenait sur la gauche dans L’entremetteuse, celui qui se réjouissait ouvertement de la scène galante qui se déroulait devant lui : Johannes Vermeer…
Il me dévisage. Il paraît heureux de me voir. Son regard exprime une grande tendresse. Je perçois en lui la même sensibilité épanouie que La dentellière dont le visage s’est dissout dans le sien. Une grande force se dégage des prunelles pétillantes. Cette force me pénètre. Sa bouche esquisse des paroles que je m’efforce de comprendre. Deux mots ?… : « Je… ». Il insiste : « Je … t’aime. » Je devine plus que je n’entends les paroles. Il répète à nouveau : « Je… t’aime. »
Les mots raisonnent longuement dans ma tête avant que je ne réalise ce qui m’arrive. Une grande chaleur m’envahit. Je suis réellement troublé. Cet homme vieux de plus de trois siècles m’envoie, en français, des mots d’amour ? Je voudrais lui retourner les mêmes mots, dire quelque chose, mais l’émotion est trop forte.
Brusquement, son image devient floue. Je n’avais pas entendu le bruissement du bateau qui s’avançait. Sa pointe traversa le masque de Johannes et glissa imperturbablement de toute sa longueur sur son beau visage. Lorsque le bateau disparut, le canal avait retrouvé ses reflets habituels. Johannes n’était plus là. Effacé…
J’étais comme pétrifié sur place. Dans l’apparition fugace qui venait de disparaître, dans ce bref échange, tout ce que je cherchais depuis des mois se précisait. Le message…
Le soleil de cette fin de matinée m’arrivait pleine face sans me gêner. Les pensées se bousculaient dans ma tête. La signification du message m’apparaissait peu à peu. Je revoyais les visages transfigurés, jeudi, au Mauritshuis, de tous ces gens qui cherchaient une explication. Comme moi, ils avaient été fascinés par cette peinture. Elle les pénétrait.
J’avais enquêté, cherché très loin dans la vie de l’artiste, ses habitudes, sa façon de peindre. C’était inutile. Sa peinture n’était que l’expression visuelle de ce qu’il était lui-même. Le message de cet homme était un simple message d’amour. L’amour de l’art certainement, mais pas seulement…

Il suffisait d’ouvrir les yeux ! Je regardais sa peinture sans la voir... Tous les tableaux de Johannes expriment la tendresse : La femme en bleu lisant la lettre de son amant ; La jeune femme à l’aiguière, rêveuse dans un filet de lumière ; et cette jeune femme inquiète de La lettre d’amour s’interrogeant sur le contenu incertain d’un billet ; ou La femme à la balance, recueillie, portant l’enfant espéré. Même La laitière, cette humble servante, est transformée par Johannes, pour un instant, en princesse. Que dire de La jeune fille à la perle au visage si pur. Johannes peignait son propre bonheur...

Il faisait chaud maintenant. Un avion, très haut dans le ciel, avançait tout droit perpendiculairement au canal. Une longue traînée blanche découpait l’azur en deux parties presque égales. Avais-je rêvé ? Tout s’était déroulé si vite : la dentellière… Johannes… Je restais là, assis les jambes pendantes le long de la berge, désorienté.
Plein de choses s’agitaient dans mon corps. Une pensée s’imposait peu à peu dans mon esprit, oppressante… Très loin en moi, à un endroit inconnu dont mon être conscient n’avait plus souvenance, la peinture et l’image de Johannes étaient entrées en résonance avec une émotion, une douleur lointaine qui ne s’exprimait pas… Les mots d’amour qu’il venait de m’envoyer avaient fait mouche en touchant un point sensible, une plaie non refermée. Le secret, ce n’était pas Johannes qui le détenait, mais moi !
Des souvenirs anciens remontaient… La photo…
La photo jaunie par le temps… celle que j’avais punaisée au mur à côté de « Jojo » l’ordinateur : mon père, superbe dans son costume de marié, souriait tendrement à la jolie jeune fille avec laquelle il venait de s’unir. Un petit bouquet de violettes à la main, elle le dévisageait amoureusement. Son regard était pur, plein d’espoir dans un avenir radieux…
Je n’avais pas deux ans quand il partit un jour, sans laisser d’adresse. J’étais rejeté, ignoré… J’avais besoin de sa force, de sa chaleur ! Ma mère avait fait ce qu’elle avait pu. Durant toute ma jeunesse, je l’avais oublié, balayé, rayé de ma vie, comme s’il n’avait jamais existé.
Bien des années plus tard, j’appris sa mort par hasard. Je partis vers cette région de Bretagne où sa vie s’était arrêtée. Quelle tristesse cette petite croix délavée par les embruns, plantée sur un monticule de sable dans ce cimetière aux odeurs marines ! Mon nom de famille était inscrit en lettres gothiques vertes en travers de la croix. Ce jour-là, je n’avais ressenti aucune émotion… Il ne m’avait rien laissé dans le studio qu’il avait occupé. Pas même une simple lettre indiquant son regret, les raisons de tout ça. J’aurais certainement compris. Sûr que j’aurais pardonné !
Trop tard, papa ! Quel gâchis !
Une larme descend lentement le long de ma joue et humecte mon cou… Je n’ai pas souvenance d’avoir pleuré étant jeune ? Un garçon ne pleure pas !
La traînée blanche dans le ciel avait disparu. La bouche grande ouverte comme une carpe, je respirais par saccade. Une joie diffuse m’envahissait. Le visage du peintre, effacé quelques instants plus tôt dans le canal, m’emplissait.
Je fouille dans mon sac pour prendre le carnet qui ne me quitte jamais. J’y avais noté la phrase de l’historien d’art français Elie Faure concernant l’homme Vermeer : « Cet homme qui est le plus grand maître de la matière peinte, n’a aucune imagination. Il n’a pas de désirs allant au-delà de ce que sa main peut toucher. Il a accepté la vie totalement. Il la constate. Il n’a rien interposé entre lui et elle, il se borne à lui restituer le maximum d’éclat, d’intensité ». Je rajoutai, en écrasant mon stylo feutre noir sur le papier, le mot « amour » en gros caractères à la suite de la phrase.
Je tente de remuer mes jambes qui commencent à s’ankyloser. Je respire mieux. Ma cage thoracique s’ouvre et aspire l’air goulûment. Je fais quelques bruits de gorge. Le son de ma voix s’est éclairci, libéré.
Je m’ébroue comme un jeune poulain malhabile. Flo allait bien rire quand j’allais lui raconter cette rencontre amoureuse avec un homme d’un autre temps.
Mon séjour hollandais est terminé. Une dernière fois, j’examine l’eau chatoyante du canal redevenue sereine.
Je prends la première rue sur ma gauche en direction de la place du marché. Je me sens léger. Je peux repartir en France dans l’après-midi, sans amertume. Je vais pouvoir refermer définitivement mon carnet d’enquêteur.
Au loin, j’aperçois Flo m’attendant sous la statue d’Hugo Grotius. Elle m'aperçoit et me sourit.
Je lui envoie de grands gestes joyeux de la main.
F I N
1. Deux petits tableaux 2. Hantise 3. Un peintre sans visage 4. Le siècle d'or 5. Vue de Delft 6. La leçon de musique 7. La Joconde du Nord 8. Amsterdam 9. Balade hollandaise 10. Une lumière dorée 11. Une servante célèbre 12. Les femmes de Johannes 13. Gert 14. La petite Amsterdam 15. Une plaque gravée 16. Johannes
08:01 Publié dans L'OBSESSION VERMEER, roman (16) | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, vermeer, delft
20 décembre 2011
L'OBSESSION VERMEER - 15. Une plaque gravée
Suite…
Vendredi 17 mai – 15 heures 30.
Après ce repas rapide, nous nous sentons d’attaque pour terminer notre visite de Delft. La France nous attend, tard dans la soirée.

Carel Fabritius – Vue du vieux quai long de Delft, 1652, National Gallery, Londres
Nous retraversons le Markt en direction de la Nieuwe Kerk. De face, elle ressemble à une fusée Ariane sur le pas de tir. Nous la contournons. Vue de trois-quarts arrière, celle-ci me rappelle la toile Vue du vieux quai long de Delft peinte par Carel Fabritius, l’autre célèbre peintre de la ville.
En entrant dans l'église, la voûte gothique élancée impressionne. Nous longeons les piliers trapus de la nef côté sud. Je remarque les grands lustres en cuivre aux longues branches arrondies que l’on retrouve constamment dans les peintures du siècle d’or hollandais. Une raie lumineuse s’échappant d’un vitrail balaie sur toute sa largeur la croix du transept.
Au fond du chœur, un groupe de touristes était amassé devant un étonnant monument en marbre noir et blanc encastré entre les derniers piliers. Nous avançons jusqu’à la grille métallique noire l’entourant.
La voix sonore de Gert raisonne fortement dans le silence du lieu :
- Mes amis, l’emplacement le plus important de La Nieuwe Kerk est situé devant vous. Cette église est le tombeau de la famille royale depuis 1584. Quarante membres de la Maison d’Orange Nassau reposent aujourd’hui dans le caveau royal.
Notre guide continue, pompeux :
- Il s’agit du mausolée le plus admirable des Pays-Bas ! Cette église, dont les vieilles pierres assistent régulièrement, depuis cette date, aux enterrements royaux, n’était pas destinée à un tel honneur. Un étonnant hasard la lia à la Maison d’Orange Nassau.
Gerard Houckgeest – Delft, Intérieur de la Nieuwe Kerk ,1652, collection privée
Il poursuit en baissant la voix :
- Un peu d’histoire… En 1572 le prince Guillaume d’Orange, dit Le Taciturne, qui menait le combat contre l’occupant espagnol, fut obligé de se réfugier à Delft, ville puissamment fortifiée à cette époque. Ne pouvant le faire céder, Philippe II, le roi d’Espagne qui le redoutait le fit assassiner dans cette même ville. Le malheureux prince fut donc enterré à Delft. C’est ainsi que, depuis cet événement, la Nieuwe Kerk est devenue la dernière demeure des membres de la maison royale.
Un groupe de touristes profitait complaisamment des connaissances historiques de notre guide. Quelle ne fut pas ma surprise de retrouver en ce lieu mon ami français, sa compagne et le reste du groupe que j’avais gentiment bousculés avant-hier devant La laitière au Mauritshuis. Le binoclard me reconnut et me lança : « Décidément nous suivons les mêmes routes ! ». Je lui souris en silence pour ne pas interrompre Gert.
Celui-ci, remarquant que son auditoire s’était agrandi, s’engagea dans une description détaillée du mausolée.
Emmanuel De Witte – Delft, Intérieur de la Nieuwe Kerk, 1656, Palais des Beaux-Arts, Lille
- Longtemps après la mort du prince, il fut décidé de construire ce monument somptueux en l’honneur du « Père de la Patrie ». Le prince mort, que vous voyez gisant sur un lit, est en marbre blanc. Remarquez l’élégance de sa statue en bronze grandeur nature devant vous. Je vous laisse faire le tour du monument. Vous pourrez contempler à ses quatre coins les symboles en bronze que Guillaume d’Orange représentait : liberté, justice, religion et courage.
Notre repas énergétique et la fraîcheur de l’église avaient revigoré Flo qui courait dans tous les sens, s’arrêtait devant chaque statue installée derrière le choeur, palpant délicatement les veinures marbrées. J’appris que le Hugo Grotius, statufié sur la place du marché, était enterré ici.
Dans la pénombre, je distinguais des pierres tombales disséminées un peu partout sur lesquelles les visiteurs se promenaient allègrement sans respect pour ceux qui reposaient pour l’éternité dessous. Autrefois, la coutume était d’enterrer les habitants dans les églises. Je m’aperçus que j’étais debout sur l’une d’entre elles. Un texte, gravé de 1652, indiquait qu’un ancien échevin de la ville reposait sous cette pierre. Un maçon partageait la tombe voisine avec un tailleur de pierre.
Les touristes Français mitraillaient notre guide de questions. Il répondait avec sa verve habituelle. Je décidai d’en profiter pour m’isoler un instant.
J’empreinte l’allée centrale et prends place sur une chaise habituellement réservée à la prière, en plein milieu de la nef. Je tente de m’imprégner de ce lieu chargé d’histoire.
Vermeer s’était certainement assis autrefois sur ces bancs, pensai-je. Cela avait dû être une belle fête pour ses parents lorsque, par une belle journée de l’automne 1632, ils amenèrent leur fils Johannes pour le faire baptiser ici même. Toute la famille du peintre était enterrée ici. Plus tard, son épouse, la douce Catharina y reposera également.
Un grand silence m’envahit. Au loin, j’entends faiblement Gert pérorer devant ses admirateurs. Je me surprends à rêver béatement.
… Ne serait-ce pas Johannes ce jeune bourgeois aux longs cheveux blonds que j’aperçois déambulant au milieu de la nef, absorbé dans ses pensées ?... Il s’arrête parfois pour parler avec quelques notables… L’instant d’après, je le vois assis non loin de moi, enlaçant tendrement Catharina qui attend un heureux événement… Serait-ce encore lui, plus jeune, ce galopin qui court au loin et jette des pierres sur le monument de Guillaume d’Orange ?…
Assoupi, je n’entends pas Gert et Flo, qui me cherchent depuis un moment, s’approcher de ma chaise. Leurs voix me sortent de ma torpeur. Je leur souris niaisement. Les paroles enjouées de Flo achèvent de me faire retrouver mes esprits.
- J’adore ce lieu. Il a une âme. Habituellement, la visite des églises me déprime toujours un peu. Je vais m’accorder un petit break shopping dans Delft. Gert et toi allez continuer la visite jusqu’à l’Ancienne Eglise. Faites vite car il faut songer au retour !
Elle s’aperçut qu’elle était en train d’écraser l’épitaphe d’une tombe et fit un bond de côté.
- C’est bien la première fois que je marche sur des morts, dit-elle en s’esclaffant bruyamment !
Nous sortîmes rapidement car Flo était partie dans ce fou rire dont elle avait le secret et qui durait souvent longtemps. A distance, j’envoyais un grand « bye-bye » sonore accompagné d’un signe de la main amical à mes compatriotes français qui continuaient leur visite.
Nous quittons Flo dont les roucoulements joyeux montaient dans le ciel de Delft.
Nous remontons la rive gauche de l’Oude Delft, le canal le plus ancien de la cité, en direction de l’ancienne église : L’Oude Kerk. A distance, je reconnaissais le clocher que l’on devinait au dessus des toits rouges, caché dans la partie ombrée de la Vue de Delft.
L’inclinaison du soleil accentuait l’ombre des maisons anciennes qui s’allongeaient dans le miroir du canal. Devant chaque maison digne d’intérêt que nous longions, Gert me faisait un bref commentaire. J’appris que le peintre Pieter de Hooch avait habité une de celle-ci.
- Vous ne remarquez rien, dit Gert installé sur le pont face à la tour, la montrant du regard ?
- J’ai l’impression qu’elle n’est pas droite. Fatigue visuelle certainement.
- Votre vue est excellente, Patrice ! Elle penche vraiment. Au 14ème siècle, en pleine construction, le clocher s’est affaissé et s’incline de près de deux mètres. Il renferme la plus grosse cloche des Pays-Bas surnommée le « Bourdon » qui ne sonne que pour des événements exceptionnels.
Près de l'entrée de l'église, la petite statue en pierre d'une jeune femme recouverte
d'une sorte de grande cape, la tête encapuchonnée, fixait le ciel. Son expression mystique illuminait la pierre grisâtre.
Une femme heurte le lourd portail, entre et disparaît dans l’ombre. Une crispation me serrait la gorge. Je savais ce qui m’attendait à l’intérieur. Le dénouement de mon voyage se trouvait dans cette église. Planté devant le portail, je n’osais le pousser.
Gert cogne violemment le bois peint. Il s’introduit le premier sous la voûte gothique. Je le suis, mal à l’aise.
Comme dans la Nieuwe Kerk, le sol est couvert de tombes aux reliefs tourmentés. Gert me montre, un peu à l’écart des autres, une très belle pierre tombale sculptée dont l’épitaphe en vers, gravée dans la pierre, vante les qualités du scientifique le plus important de Delft : Anthony van Leeuwenhoek. Je ne m’attendais pas à retrouver cet ami de Vermeer, inventeur du microscope, qui lui avait servi de modèle pour L’astronome et Le géographe.
Gert savait parfaitement ce que je venais faire ici. Chacun de notre côté, nous parcourons l’église lentement. Il ne devait pas être bien loin…
Gerard Houckgeest – Delft, Intérieur de l’Oude Kerk, 1654, Rijksmuseum, Amsterdam
C’est moi qui le découvris en premier, dans le centre du transept, non loin d’une chaire du 16e superbement décorée. Un minuscule monument commémoratif indiquait l’endroit. L’inscription était brève sur la petite plaque rectangulaire : JOHANNES VERMEER 1632 – 1675. Le « peintre de la lumière » reposait sous mes pieds. Sur la plaque, une petite photo de La jeune fille au chapeau rouge était déposée. C’était discret, simple. A son image…

Gert me voyant arrêté, me rejoint. Nos regards se croisent un court instant. Debout côte à côte, nous fixons en silence, respectueusement, le rectangle de pierre gravé au nom de l’artiste. Des personnes passent non loin, indifférentes à notre présence immobile. J’avais le sentiment de me trouver devant un membre de ma famille très proche : un frère… un père…
Gert me donne un coup de coude amical. Je le regarde tristement.
Il est tard. Avant de m’éloigner, je regarde une dernière fois la plaque. Je sais que je ne reviendrai jamais dans cette église…
Le soleil se cache déjà derrière une des maisons de maître qui longe l’Oude Delft. Nous marchons côte à côte, sans un mot. Gert, qui comprend mon trouble, évite de m’adresser la parole. Il ne paraît guère mieux lui-même.
J’avance comme un automate. Des réflexions diverses m’envahissent… Ça ne colle pas ! J’ai effectivement rencontré l’homme, mais son secret ?… Mon parcours avec Vermeer ne peut s’arrêter au bord d’une pierre tombale ? Imperceptiblement, une pensée me pénètre et s’impose peu à peu dans mon esprit :
« Je reste une journée de plus… Je dois revenir dans cette ville, demain… Mais, seul… »
Gert m’examinait de temps à autre, se sentant presque coupable de mon mal être. Je cherchai comment j’allais pouvoir faire avaler la prolongation du séjour à Flo. En insistant elle comprendrait ? Après tout, quatre heures de route suffisent pour rentrer et nous pourrions repartir demain en début d’après-midi.
Nous pressons le pas. Flo nous attendait depuis un bon moment dans l’ombre de la statue d’Hugo Grotius, les bras chargés de paquets.
- Vous arrivez seulement maintenant, nous envoie-t-elle courroucée ! Tus sais bien Patrice que nous devons reprendre la route immédiatement !
- Désolé ! Vermeer nous a retardés, dis-je avec un sourire forcé. Figure-toi qu’en cours de route j’ai pris une décision : Nous repartons demain… J’ai absolument besoin de revenir ici même demain matin. Nous rentrerons tranquillement après déjeuner. Ainsi, tu auras l’immense plaisir de profiter de la conversation de Gert une soirée de plus !
Gert, surprit, ne semblait pas mécontent de rester avec nous un peu plus longtemps. Flo, décontenancée et sans arguments sérieux à faire valoir, admit que rien ne pressait et que, de toute façon, il était imprudent de rentrer ce soir précipitamment.
La journée avait été longue. Je proposai à Gert de l’inviter dans le restaurant d’Amsterdam de son choix.
A suivre…
1. Deux petits tableaux 2. Hantise 3. Un peintre sans visage 4. Le siècle d'or 5. Vue de Delft 6. La leçon de musique 7. La Joconde du Nord 8. Amsterdam 9. Balade hollandaise 10. Une lumière dorée 11. Une servante célèbre 12. Les femmes de Johannes 13. Gert 14. La petite Amsterdam 15. Une plaque gravée
Le 16ème et ultime chapitre de cette histoire arrivera avec la nouvelle année, le mardi 10 janvier prochain. Je vous donne rendez-vous, ce jour-là, pour connaître le dénouement de l'étrange aventure de Patrice qui a commencé au Louvre, à Paris, et va se terminer à Delft, la ville de Johannes Vermeer.
Bonnes fêtes de fin d'année à tous, et des tas de cadeaux dans la hotte du Père Noël.
Alain
12:28 Publié dans L'OBSESSION VERMEER, roman (16) | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, vermeer, delft
06 décembre 2011
L'OBSESSION VERMEER - 14. La petite Amsterdam
Suite…
Vendredi 17 mai – Delft. 11 heures.
Je me lève et fais signe à Gert que ce n’est pas la peine de perdre plus de temps sur les vestiges de la Vue de Delft devant laquelle la foule s’agglutinait hier au Mauritshuis. Un désastre ! Il ne reste plus rien de la merveilleuse toile éclatante de lumière que nous scrutions en silence à l’entrée de l’exposition.
Nous prenons à pied la route bruyante qui enjambe le canal de la Schie et suivons la Koorn Markt afin de rejoindre le centre historique de la ville. Malgré la présence éclairée de Gert, je gardais un plan de la ville à la main pour mieux mémoriser le nom des rues.
- Vous pouvez constater que Delft est bien une « petite Amsterdam », dit Gert heureux de se dégourdir les jambes après ce long arrêt dans le petit port, face à la nouvelle ville moderne.
En effet, les canaux quadrillaient littéralement la ville. De jeunes arbres ceinturaient le mince couloir liquide dans lequel les maisons se reflétaient. De proche en proche, de minuscules ponts bombés, surmontés de garde-fous ouvragés peints en blanc, ressemblaient à de gros champignons posés sur l’eau. Des jeunes gens guillerets pédalaient énergiquement. Il doit faire bon vivre ici, pensai-je.
Delft – pont ancien daté de 1675, année du décès de Vermeer
L’arrière de l’hôtel de ville construit au 17ème se profilait. Gert semblait chercher quelque chose ? Il marchait à longues enjambées sans se retourner. Il ne ralentit pas à l’hôtel de ville et tourna précipitamment sur sa droite dans l’Oude Langendijk.
Arrivé à l’angle de cette rue et de la Jozefstraat, il se bloque net. Flo, surprise, le cogne au passage et s’arrête essoufflée à ses côtés. Je pressens un moment important. La voix de notre compagnon est plus grave :
- Mes amis, vous vous trouvez à l’emplacement où s’élevait jadis la maison de la belle-mère de Vermeer, Maria Thins. Cette maison, tout comme l’auberge Mechelen dont je vous parlerai plus tard, a été détruite au 19e pour construire cette église tristounette devant laquelle nous sommes. Comme pour la Vue de Delft, le 19ème siècle a frappé une fois de plus !
Gert prenait un ton doctoral :
- Le peintre a vécu dans cette maison les quinze dernières années de sa vie. La plupart de ses nombreux enfants sont nés dans ce lieu. Les meilleurs tableaux de son œuvre, à partir des années 1660, ont été peints au dernier étage de la maison qui donnait sur cette rue, à l’abri des rayons du soleil.
L’homme qui me hantait depuis des mois avait créé la plupart de ses chefs-d’œuvre en cet endroit. Gert m’annonçait cela, calmement, debout à l’angle de deux modestes rues, devant une sombre église. Flo s’exclama :
- La Dentellière a donc été peinte ici ?
L’émotion m’étreignait. Je réponds à la place de Gert :
- Pas seulement La Dentellière, mais aussi La leçon de musique, La jeune fille à la perle, La femme à la balance… La plupart des merveilleuses peintures que tu as admirées hier ont été créées lentement, amoureusement, à l’emplacement où tu te tiens en ce moment. Imagine que Vermeer a marché dans cette ruelle sans lumière et que ses gosses jetaient des pierres dans l’eau du petit canal en face !
La voix de Gert s’élève à nouveau :
- Vous vous souvenez des maisons en briques rouges du petit tableau La ruelle qui
était au Mauritshuis ? Elles n’ont pas été retrouvées. Le peintre aurait pu s’inspirer des maisons du Voldersgracht qu’il voyait de l’arrière de l’auberge Mechelen ? A moins que ce ne soit près d’ici sur l’Oude Langendijk ? Il y a de bonnes chances pour qu’elles aient à jamais disparu… comme le reste… O.K. Vous me suivez !
Quand nous débouchons sur la Markt, l’immense place du marché rectangulaire, je comprends que nous pénétrons dans le cœur de la cité médiévale. Gert nous explique qu’elle avait peu changé en trois siècles : à l’extrémité de la place, la belle façade de l’hôtel de ville d’époque et à l’autre bout, proche de nous, la longue silhouette élégante de la Nieuwe Kerk.
L’imposante tour de l’église que nous contemplions il y a un instant encore au-dessus des toits, en face du canal de la Schie, nous dominait…
Delft – Nieuwe kerk, place du marché, statue d’Hugo Grotius au centre
Nous traversons la place et restons un long moment, pensifs, devant l’ancien emplacement de l’auberge Mechelen. Je me rappelais que le jeune Johannes avait vécu à cet endroit jusqu’à l’âge de vingt huit ans avant de déménager pour la maison de l’Oude Langendijk d’où nous venions. Quelques mètres seulement derrière le fantôme de l’auberge Mechelen, au 25 et au 21 de la Voldersgracht, Gert nous montre les lieux où étaient situés la maison natale de Vermeer et la Guilde de Saint-Luc. Tous ces emplacements avaient également été démolis au siècle dernier.
Cela m’énervait vraiment ! Les maisons du 17e avaient toutes été remplacées au 19e et 20e par des bicoques modernes transformées en vulgaires commerces. Même le beau bâtiment de la Guilde de Saint-Luc, avec les attributs des principaux métiers accrochés sur sa façade, n’avait pas été sauvé. J’imaginais l’intense activité qui devait régner dans ce lieu dont les membres étaient les meilleurs artisans et artistes de la cité : tapissiers, faïenciers, marchands de tableaux, peintres, sculpteurs…
Je me fis la réflexion : quelques mètres séparaient le siège de la Guilde et l’auberge
tenue par le père de Johannes, Reynier, qui était inscrit à la Guilde comme marchand de tableaux. Le centre artistique de la ville se trouvait donc en ce lieu précis. Tous les artistes de Delft qui se réunissaient régulièrement à la Guilde, devaient donc, fort logiquement en sortant, prendre la direction de l’auberge pour se désaltérer.
Dessin de Lamberts Gerrit - rue menant à la Guilde de St Luc au fond ,et arrière de l''auberge Mechelen sur le côté
En plein milieu de la place, la lumière éclairait en biais l’imposante statue d’Hugo Grotius, l’un des grands hommes de la ville. Pourquoi Vermeer n’a-t-il pas une statue comme celle-ci, bien exposée, pensai-je ? Delft pouvait être fière de son célèbre concitoyen peintre qui faisait l’objet d’une admiration unanime dans le monde entier. Etait-ce le cas de cet Hugo Grotius ?
Delft - statue de Hugo Grotius, humaniste et juriste
La joie qui m’habitait ce matin en découvrant la ville s’estompait progressivement au fur et à mesure de nos pérégrinations. Je sentais confusément que ce que j’étais venu chercher à Delft m’échappait. Il ne nous restait plus que les deux églises de la ville à visiter. Tous les lieux de vie de l’artiste avaient disparu. C’était comme si une présence invisible s’efforçait systématiquement d’effacer toutes ses empreintes…
Maintenant que je connaissais mieux Delft, je me rendais compte que les emplacements où l’artiste avait résidé étaient tous situés autour de la place du Marché. Un univers clos… Son univers : la Nieuwe Kerk au centre, sorte de tour de contrôle ; en face, l’auberge Mechelen et ses vapeurs d’alcool ; derrière l’auberge, la Guilde de Saint-Luc enfiévrée ; de l’autre côté de la place, sur la droite de l’église, la maison sur l’Oude Langendijk où il finira sa courte vie. Une vie entière était regroupée dans un rayon d’une cinquantaine de mètres maximum de part et d’autre de la Nieuwe Kerk.
Un instant, je m’imaginais Vermeer, préoccupé et rêveur, allant et venant sur la longue esplanade allant de l’église à l’hôtel de ville. La mémoire de ces monuments auraient pu me le décrire, lui et sa famille. Quel homme était-il ? A quoi ressemblait-il ? Catharina était-elle jolie ? Et ses enfants ?
Il allait falloir accélérer la cadence si nous voulions revoir la France dans la soirée, ou plutôt dans la nuit ? Je fis un signe à Gert attardé devant la devanture d’un des nombreux magasins de faïence de Delft autour du Markt.
- Gert, je propose une halte déjeuner. Flo est harassée. Je suppose que cette longue marche vous a mis en appétit. Connaissez-vous un restaurant dans le coin ?
- Oui ! Derrière l’hôtel de ville, il y a un petit bar sympa !
Nous longeâmes la place en passant devant la statue d’Hugo Grotius, impavide. Le bar était installé en plein air, non loin de la halle aux viandes sur la façade de laquelle deux têtes de bœufs en pierre, les yeux globuleux, nous regardaient.
Delft – hôtel de ville
Nous choisissons une petite table ovale en plein soleil. A la table voisine, des touristes allemands enjoués semblaient apprécier la bière de la région. Gert expliqua rapidement à la jeune serveuse que nous voulions un menu plutôt léger, énergétique. Il plaisanta un moment avec elle en néerlandais. Dès qu’il eut fini de passer la commande, je l’attaquai bille en tête, légèrement crispé :
- Gert, ne prenez pas mal ce que je vais vous dire, mais il faut que çà sorte… Nous apprécions votre présence et vos connaissances historiques sur Delft, mais je dois reconnaître que vous ne nous avez rien épargné… Le néant ! Tous les lieux que vous nous avez montrés étaient intéressants mais, malheureusement, inexistants… Pouvez-vous m’expliquer comment une ville qui a la chance inouïe d’avoir enfanté le génie de Vermeer, n’a rien réussi à garder de lui ? Je ne sais pas moi, une pierre… un pan de maison… peut-être un meuble… son chevalet… ou même un simple pinceau. Il est né en plein centre ville… il n’a jamais bougé d’ici… toute son œuvre s’est construite à cent mètres de cet hôtel de ville… Cet homme a fait connaître Delft à l’autre bout du monde et qu’a fait la ville en guise de reconnaissance ? Elle a tout détruit… Insensé !
Ma voix montait. Les Allemands me dévisageaient. Ils devaient se demander pourquoi ce petit français s’énervait aussi bruyamment. Flo ne pipait mot. Gert avait perdu son apparente sérénité. Je continuai, sérieusement remonté :
- La ville n’a pas seulement détruit les traces de Vermeer, elle a saccagé son image. Comment peut-on justifier cette route au trafic intense qui sabre le site de la Vue de Delft sur toute sa largeur ? Delft aurait voulu gommer tout ce qui rappelle le passage de l’artiste, qu’elle ne s’y serait pas prise autrement !
Je reprends mon souffle, exalté. Gert, un moment décontenancé, prit le temps de terminer son plat de crudités. Sa réponse arriva :
- Ho, Patrice ! Je n’y suis pour rien, moi ! Vous savez bien à quel point l’action du temps est sans pitié ! Que restera-t-il de vous dans trois siècles ? Même la trace des plus grands finit par disparaître. Cherchez bien dans votre histoire de France et vous serez surpris par le nombre de personnages célèbres dont plus rien ne subsiste. Patrice, vous vous laissez emporter par votre passion pour ce peintre… Calmez-vous !
Il avait retrouvé son flegme habituel. Il but une gorgée du vin blanc bien frais posé devant lui avant de continuer :
- Je ne vais pas vous apprendre que la seule chose qui compte pour un artiste est son oeuvre. Rien d’autre. Que nous importe de retrouver quelques pierres de sa maison ou un objet lui ayant appartenu… La toile de la Vue de Delft vous attire parce qu’elle dégage une impressionnante présence physique lui donnant vie, et cette lumière magique inoubliable… L’oeuvre du peintre nous enchante et nous fait rêver, n’est-ce pas l’essentiel ? Le reste est secondaire.
Décidemment, Gert avait le sens de la phrase juste. Nous le connaissions à peine, mais il m’impressionnait de plus en plus. En une seule tirade, bien calibrée, comme il m’en avait fait la démonstration ce matin à l’hôtel, il avait rétabli la situation, replacé les choses à leur juste valeur. Maintenant, il me regardait compatissant en savourant son verre de vin blanc. Flo mangeait, rassurée, sans plus se préoccuper de notre conversation.
- D’accord, Gert ! Excusez-moi, dis-je apaisé. Ma déception était la cause de mon emportement contre la ville de Delft. Mais vous ne m’empêcherez pas de penser que les responsables de la cité n’ont pas fait leur boulot normal de sauvegarde d’un patrimoine culturel !
Il sourit, indulgent. J’apercevais au loin l’horloge ronde plantée dans l’octogone supérieur de la Nieuwe Kerk. Les aiguilles indiquaient 15 heures précises.
Nous terminons notre repas en silence.
A suivre…
1. Deux petits tableaux 2. Hantise 3. Un peintre sans visage 4. Le siècle d'or 5. Vue de Delft 6. La leçon de musique 7. La Joconde du Nord 8. Amsterdam 9. Balade hollandaise 10. Une lumière dorée 11. Une servante célèbre 12. Les femmes de Johannes 13. Gert 14. La petite Amsterdam
13:33 Publié dans L'OBSESSION VERMEER, roman (16) | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : peinture, écriture, vermeer, delft

