13 août 2009

Un musée des impressionnismes à Giverny

 

 Le jardin de Monet

 

 

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      Il était temps ! L'exposition se termine samedi prochain, 15 août.

      L'ancien Musée d'Art Américain n'a pas changé de look mais de nom en 2009. Il est devenu le Musée des impressionnismes et veut s'intéresser à l'histoire de l'impressionnisme et à ses conséquences sur l'art du 20ème siècle.

      Blotti dans un jardin découpé à l'ancienne en carrés fleuris éclatants de couleurs, il est toujours aussi agréable de se rendre dans ce musée proche de quelques centaines de mètres de la maison et des jardins de Claude Monet à Giverny. L'artiste y vivra de 1883 à sa mort en 1926, soit 43 ans.

      Comme souvent, le ciel normand bleu diaphane, presque délavé, est morcelé de nuages moutonneux qui laissent filtrer quelques rayons de soleil au gré de leurs humeurs. Pour une fois, la chaleur est présente.

      - Is that parking free ?

      Je ne suis pas encore sorti de la voiture que déjà un touriste japonais s'inquiète de savoir si son budget vacances résistera durablement aux prix exorbitants des places de parkings en France.             

      Je lui souris béatement pour le rassurer.

      - Oh ! Yes, it is free !

      J'accompagne ma réponse d'un geste significatif en arrondissant les doigts de ma main droite : « Zero !... Free ! ».

      Rassuré l'homme s'éloigne rejoindre sa compagne qui semble s'impatienter.

 

      Il fait toujours frais dans ce musée. J'inspecte les lieux. Je constate que les tableaux des excellents artistes américains que je voyais souvent exposés dans ce lieu semblent avoir disparu.

      « Ce n'est qu'un œil, mais bon dieu, quel œil ! » s'exclamait Paul Cézanne en parlant de Claude Monet.

      Je savais avant de venir que l'expo était entièrement consacrée à Claude Monet et à son travail dans la région de Giverny. Effectivement, il n'y a pratiquement que des toiles de l'artiste. Une bonne vingtaine de tableaux du peintre semblent un peu perdus dans les grandes salles du musée. Ils représentent son jardin, quelques vues des bords de la Seine ou de l'Epte et, surtout, son fameux étang aux nymphéas.

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Claude Monet – En norvégienne ou La barque à Giverny, 1887, Musée d’Orsay, Paris

      Faute de la quantité, je vais me contenter de la qualité ! Sur ce plan, aucun souci à se faire. Avec Claude Monet, nous sommes dans le meilleur de l'impressionnisme. Un régal !

      Le Musée d'Orsay s'est délesté, à regret certainement, de sept de ses toiles. J'en reconnais certaines d'entrée : Le bassin au nymphéas avec son pont japonais et, mon préféré, le jardin de l'artiste aux iris bleu mauve vibrants dans la lumière.

 
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Claude Monet - Le bassin aux nymphéas, harmonie rose, 1900, Musée d’Orsay, Paris

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Claude Monet – Le jardin de l’artiste à Giverny, 1900, Musée d’Orsay, Paris

 

 

 

      La visite est entrecoupée de documents historiques divers se rapportant à la vie de l'artiste : courriers autographes signés, livres sur le jardin et beaucoup de photos d'époque dont plusieurs de Théodore Robinson, peintre faisant partie de l'importante colonie d'artistes américains venus s'installer à Giverny autrefois, attirés par la présence de Monet.
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    Photo de Claude Monet, vers 1888-1890                                  

                                                                                                         Photo de Claude Monet près du bassin aux nymphéas, 1905

      Sur une photo, la famille Hoschedé Monet est installée au grand complet dans le jardin. Ils sont nombreux car Claude Monet, veuf de sa première femme Camille décédée à 32 ans, a épousé en 1892 Alice Hoschedé, veuve également. Ils ont déjà 8 enfants à eux deux de leur premier mariage. Cela fait du monde. Je reconnais Blanche au premier plan, beaucoup plus jeune que la Blanche vieillissante aux cheveux blancs que l'on voit sur les photos de la fin de vie de l'artiste. La belle-fille de Monet fut la compagne attentive et dévouée de ses dernières années. Elle peignait souvent avec lui dans la campagne environnante et une de ses toiles est exposée.

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Théodore Robinson – photo des Monet et des Hoschedé, 1892, Musée Marmottan, Paris

      Evidemment, de nombreuses études de nymphéas sont exposées. La plupart ont été retrouvées dans l'atelier du maître après son décès. Elles servaient d'études préparatoires pour les « Grandes Décorations » données à l'Etat par Monet, celles qui enthousiasment les visiteurs du musée de l'Orangerie à Paris depuis 1927.   

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Claude Monet – Nymphéas bleu, 1916/19, Musée d’Orsay, Paris

                                                                                        Claude Monet – Nymphéas, 1904, Musée des Beaux-Arts, Le Havre

       Etrange ! Mes yeux se sont posés par hasard sur les signatures en noir  « Claude Monet » apposées au bas des études. Je ne reconnais pas le jambage minutieux des signatures habituelles du peintre ? Serait-ce des signatures rajoutées par Michel Monet, son fils, qui donna nombre de ces études au Musée Marmottan Monet à Paris ?

       Bof ! L'essentiel est que la peinture soit bien du maître. On ne peut s'y méprendre. L'harmonie picturale des fameux Nymphéas est bien présente : la symphonie des couleurs, les saules pleureurs trempant dans l'onde, les reflets des nuages et les éclats du soleil primesautier, les vibrations des feuillages dans l'eau troublée par le vent, la lumière volage. Seul Monet était capable de rendre ce fouillis aquatique de façon aussi réaliste, souvent proche de l'abstraction.

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Claude Monet – Nymphéas, 1908, Musée municipal de Vernon

      Je vois un beau paysage du musée d'Orsay ne se rapportant pas à la région de Giverny : Champ de tulipe en Hollande. L'artiste aimait le pays des moulins et des canaux.

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Claude Monet – Champ de tulipe en Hollande, 1886, Musée d’Orsay, Paris

      Je reconnais deux des nombreux nymphéas que possède le Musée Marmottan Monet. Les courbes gracieuses de l'agapanthe et de l'hémérocalle ne pouvaient qu'inspirer l'artiste.

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Claude Monet – Les hémérocalles, 1914, Musée Marmottan Monet, Paris

                                                                 Claude Monet – Nymphéas et agapanthes, 1914, Musée Marmottan Monet, Paris

 

 

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      Finalement, la visite a été trop rapide. Je m'assois un long moment, pensif, au milieu des grandes toiles, immense jardin d'eau qui m'entoure.

      Cet homme âgé avait fait un travail colossal, pensai-je. Monet n'avait plus besoin de se déplacer sur le motif, il lui suffisait de piocher dans la « palette » de son jardin. Son style de peinture en fin de vie, peut-être dû à ses problèmes visuels, était proche de l'art moderne...

     

     

 

 

Claude Monet – Saule pleureur, 1920/22, Musée d’Orsay, Paris

 

      En sortant du musée, je ne suis pas retourné visiter la maison rose de Monet et son jardin. Je les connais si bien.

      J'aperçois le couple de japonais qui m'a accosté en arrivant se diriger d'un pas allègre en direction de la maison rose. Je leur fais un signe de la main. L'homme sifflote, heureux.

                                                                      

                                                                                                Alain

 

J'indique ci-dessous, deux récits que j'ai déjà publiés se rapportant au jardin et à l'étang aux nymphéas de Claude Monet :

  Le Clos Normand, un jardin à Giverny - Claude Monet, 1900

  Les Nymphéas - Claude Monet, 1922

 

 

 

30 mars 2008

Balade au Louvre

 

Une belle journée (samedi 22 mars 2008)

 

 

     La pyramide scintillait de toutes ses facettes lorsque nous fîmes connaissance. Louvre-passion avait préparé cette visite de blogueurs depuis plusieurs mois déjà et 9 personnes étaient réunies, un peu perdues au milieu de cette foule déjà nombreuse et pressée.

     Je donne le nom des blogs dans un ordre aléatoire : Louvre-passion ; Lunettes rouges ; L’opéra farfelu ; Détours des mondes ; Si l’art était conté ; De l’art à l’œuvre. Que des passionnés…

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     L’organisateur de notre expédition a affiché sur son blog une photo du groupe en laissant planer un mystère sur nos visages « dévoilés ». Dans les premiers commentaires qu’il a reçus, j’ai constaté que, évidemment, il était bien difficile de trouver qui était qui, d’autant que nous étions 9 personnes pour 6 blogs.

     Allez, en ce qui me concerne, je vous aide un peu !… Sur la photo, je porte des lunettes et je tiens un objet… Facile, vous avez déjà trouvé un blogueur !

 

     Il l’avait bien préparé sa visite, Louvre-passion ! Et il le connaît son Louvre ! Il nous a tout fait : couloirs tortueux, escaliers en colimaçon, galeries sans fin, chemins de traverse, salles immenses. Que du beau et du bon !

     Puisque, dans son blog, Louvre-passion a déjà conté l’essentiel de notre balade (ainsi que dans le blog De l’art à l’œuvre), je me contenterai de quelques coups de cœurs. Il y en a beaucoup, je vais donc me limiter à quelques-uns :

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     - En premier, le cours magistral de Lyliana de Détours des mondes, dans le Pavillon des sessions, l’antenne du musée des arts premiers du quai Branly. Pour un néophyte en arts premiers comme moi, j’eus, par moment, l’impression de connaître intimement ces statuettes, masques colorés, êtres grimaçants, tête en pierre de l’île de Pâques au regard lointain.

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     - Le sourire énigmatique de la Joconde étant inapprochable, je pus vérifier que le fameux « sfumato » de Léonard ne s’était pas dissipé sur le 2108279981.jpgvisage de son Saint Jean-Baptiste, plus accessible.

 

 

 

     - L’impressionnante reconstitution du monastère de Baouit de l’Egypte Copte, agrémentée des commentaires éclairés de Louvre-passion.

 

     - Le chapiteau monumental d’une colonne de la salle d’audiences du palais de Darius 1er. Il suffit de voir les gens sur la photo pour se 99349501.jpgrendre compte de ce que devait être ce lieu à l’origine qui comportait 36 colonnes comme celle-ci…

 

 

 

948689485.jpg     - La statue humaine la plus ancienne du musée (7000 ans avant J.C.), étrange personnage en plâtre au nez pointu, au corps sans hanches, ressemblant aux pâtes à modeler que l’on faisait étant enfant.

 

 

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     - La Vénus de Milo toujours aussi séduisante, même sans bras.

 

 

     - La Pietà de Villeneuve lès Avignon par Enguerrand Quarton, peintre provençal du milieu du 15e siècle. Voir le blog de Au fil de l’art qui en fait une formidable analyse.

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     - Le Saint Joseph charpentier de Georges de la Tour, dont le clair-obscur animé par la lueur dansante d’une bougie traversant la main d’un enfant me ravit à chaque visite.

 

 

 

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Une petite halte :

 

 

 

     C’est toujours le même problème au Louvre. On voudrait tout voir et, finalement, l’on ne voit que peu de choses. Il n’y a que des chefs-d’œuvre et l’on passe souvent au pas de course devant des toiles ou objets qui doivent s’interroger sur les raisons d’une telle indifférence pressée.

     Un seul regret… Etant dans l’aile Richelieu, nous n’avons pas eu le temps de pousser jusqu’au Siècle d’or des peintres hollandais du 17e et revoir une nouvelle fois les deux seuls Vermeer que la France possède. Enfin… je les connais si bien.

     Nous faillîmes perdre quelques blogueurs. Heureusement, on les retrouva sain et sauf. Mais ils auraient pu disparaître à tout jamais dans ce Louvre immense. Les gardiens du musée les auraient peut-être vu errer le soir, tel Belphégor, dans de sombres couloirs.

     Un petit restaurant sympa, face au musée, nous permit de retrouver le calme, de reprendre des forces et de faire mieux connaissance. L’on put parler autrement que virtuellement devant un ordinateur et ce fut très agréable. La Dragonne de L'opéra farfelu, ma voisine de table, fut à l'image de son blog : inattendue et drôle.

          
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     Nous nous séparâmes en milieu d’après-midi. 

     Incité par un soleil discret et un état de fraîcheur inattendu, devinez ce que je fis ensuite ?... Je suis retourné au Louvre voir l’expo « Babylone » qui venait de commencer.

     En rentrant le soir, fatigué, je ne pus que dire à ma femme en franchissant le seuil de la porte : « Ce fut une belle journée ! ».

 

                                                                                                                                                          Alain

 

Photos: Louvre-passion et Alain

                                                           

 

 

 

02 novembre 2007

La liberté guidant le peuple - Eugène Delacroix, 1831

 

 

     Je dédie ce récit à Louvre-passion qui nous permet, chaque semaine, de faire mieux connaissance avec le plus beau musée du monde : le Louvre. Il m’a demandé d’écrire une histoire sur un tableau exposé dans le musée. J’ai choisi « La liberté guidant le peuple » d'Eugène Delacroix que je considère comme une œuvre majeure dans la carrière de ce grand artiste français.

     Cette histoire étant publiée simultanément sur nos deux blogs, Louvre-passion a rédigé la courte présentation de l’œuvre ci-dessous :

       « C'est par une chaleur étouffante que les 27,28 et 29 juillet 1830 le peuple de Paris se soulève contre le régime du roi Charles X.

       Delacroix, qui est déjà un peintre célèbre, a assisté à l'évènement. Il a ressenti l'aspiration du peuple à plus de liberté politique et sociale. Partisan des idéaux de la Révolution Française il veut peindre un sujet contemporain et célébrer le retour du drapeau tricolore.

       En octobre 1830 il écrit à son frère "J'ai entrepris un sujet moderne, une barricade et si je n'ai pas vaincu pour la patrie, au moins peindrais-je pour elle. Cela m'a remis en belle humeur".

       Aujourd'hui ce tableau est célèbre au point d'être devenu une "icône" et un symbole républicain. Mais quand il fut exposé pour la première fois en 1831 il reçut un accueil plutôt froid de la part des critiques qui le jugèrent de mauvais goût. Le fait que la liberté soit représentée par une femme aux seins nus et les aspects réalistes (les cadavres, la saleté des combats) choquèrent une partie du public. L'oeuvre fut achetée par l'Etat pour être exposée au musée royal, mais très vite le tableau fut considéré comme subversif et en 1839 Delacroix dut le reprendre. Ce n'est qu'en 1874 que "La liberté guidant le peuple" en entrant au Louvre fut définitivement exposée au public. »

 

 

Une odeur de poudre

 

 

79baa4093ac2dc8b84731f1b8d050abe.jpg     - Tu es un prétentieux Eugène ! J’admets que tu es un grand peintre. De là à te représenter au premier plan un fusil à la main montant à l’assaut de cette barricade…

     - Je n’avais pas de modèle sous la main. Et puis je me sens bien dans la peau de ce bourgeois fier et déterminé… Ne suis-je pas un enfant de la bourgeoisie ?

     Le baron Louis-Auguste Schwiter s’avança vers la toile.

     Eugène Delacroix sourit en regardant l’étrange allure de son ami. Perché sur des jambes de héron, celui-ci se dandine plus qu’il ne marche. Grand et mince, il personnifie par sa mise élégante et son côté exquis le vrai gentleman anglais. Un dandy… Eugène l’apprécie. Il l’a déjà peint en pied campé dans une pose caricaturale, costume sombre, les mains moulées dans des gants de vachette. La toile fut rejetée au Salon de 1827.

     - La redingote, le haut-de-forme, la cravate soigneusement nouée… Et ce teint pâle, ces cheveux noirs, un regard de feu… Superbe ! Tu as de la chance Eugène, tu es beau naturellement ! Une tête de prince, m’a dit récemment un ami en parlant de toi.

     Delacroix éclata de rire.

      Depuis qu’ils se connaissaient, Louis-Auguste enviait la finesse des traits d’Eugène. Il attirait les femmes comme des mouches dans les soirées mondaines.

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     Le jeune aristocrate observa le tableau et lança sarcastique :

     - Vous, les artistes romantiques, cherchez à vous approprier ces Trois Glorieuses qui ont vu la mort de centaines d’hommes l’année dernière. Combien étiez-vous de romantiques sur les barricades ? Il n’y avait que des pauvres gens encadrés par de rares bourgeois comme celui que tu as peint… Même Victor Hugo est resté chez lui prétextant que sa femme accouchait !

     Eugène le fixa sévèrement.

     - Et toi où étais-tu ? Comme les autres !…

     Son esprit chercha les mots justes.

     - Je sais, Louis… les jeunes romantiques s’enflamment, s’exaltent. Leur enfance a été bercée par les récits d’héroïsme et de grandeur de l’Empire… Un de mes frères est tombé à Friedland… Ils rêvent de liberté mais n’ont pas le courage de se battre en vrai. Leur combat est culturel avant tout. C’est pour cela que j’ai peint ce tableau, mon ami !

     Louis-Auguste effleura d’un doigt léger le beau profil du peintre sur la toile. Il se retourna vers lui, excité.

     -  Hugo a livré sa bataille à la première théâtrale d’Hernani l’année dernière. Tu t’en souviens ? Quel combat ! Je me suis colleté avec des classiques à coups de poing et de bâton. C’était sanglant !

     Les deux amis s’assirent face au tableau.

     - Je l’envoie au Salon la semaine prochaine, dit Eugène en se versant du vin de Loire. Beaucoup d’artistes ont choisi ces trois jours de combat comme thème d’inspiration. Le nouveau roi sera là. Louis-Philippe tente d’apaiser les esprits révolutionnaires. Ils aide les veuves et les orphelins et distribue des médailles aux combattants des barricades.

     Louis-Auguste lança :

     - Forcément, il doit son trône à la révolution ! Le gardera-t-il longtemps ? Il se définit comme un « roi citoyen ». J’en doute…

     Un silence s’installa. Le tableau, immense, les impressionnait.

     Tous ces jeunes hommes, pensa Delacroix en examinant son tableau ?

 

     Les émeutiers avancent dans la lueur du soleil couchant en chantant la Marseillaise. La fumée des canons les enveloppe. Ils enjambent les soldats morts. L’un d’entre eux, allongé, la bouche ouverte, a été dépouillé de son pantalon, de ses chaussettes et chaussures. Un gamin…

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     Le drapeau français bleu, blanc, rouge domine la mêlée. Une forte femme la poitrine dénudée, pieds nus, conduit le peuple. Elle brandit cet ancien drapeau tricolore que la royauté avait remplacé par le blanc royal à la Restauration. Depuis 1789, cette femme coiffée d’un bonnet rouge symbolise la liberté. A ses côtés, un enfant déluré maniant deux pistolets s’élance d’un pas décidé. Des ouvriers, des travailleurs avancent le regard dur.

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     La revendication principale des parisiens a été la sauvegarde de la liberté de la presse. Les imprimeurs en colère ont 5bf631b9042ff6a72aa2835fb4242104.jpgjeté les premières pierres et des milliers d’ouvriers typographes sont descendus dans la rue le 27 juillet 1830. Est-ce l’un d’entre eux cet homme en bretelles placé derrière le bourgeois ? Il lève un sabre et a glissé un pistolet dans son écharpe aux couleurs de la révolution. Des ouvriers de tous métiers se sont joints à eux ne supportant plus la pauvreté et la faim. Quand les premiers coups de feu claquent, ils ne réfléchissent pas longtemps. Il faut se battre. « A bas les tyrans ! ».

     Les hommes se sont procurés des armes ou les ont prises sur des cadavres. Le 28 juillet, 5000 barricades sont dressées dans Paris. Elles sont confectionnées de barriques, de troncs d’arbres, de tables, tout ce que l’on peut trouver dans la rue. La population est au côté des insurgés. On leur offre à boire et des munitions. Des pavés sont jetés des fenêtres sur les soldats du roi.

     Le 29 juillet, les révolutionnaires occupent tous les points stratégiques. La troupe n’est plus en mesure de réprimer le soulèvement et doit quitter la ville. Bientôt, le drapeau tricolore sera hissé sur les tours de Notre-Dame au son du tocsin.

 

     Louis-Auguste s’exclama :

     - Beau travail Eugène ! L’énergie farouche de cette Liberté aux seins nus agitant le drapeau pour entraîner ces hommes va en offusquer certains au Salon ! Je ne peux m’empêcher de penser à Géricault et son Radeau de la Méduse. L’homme, à la pointe du radeau, qui faisait des grands signes avec sa chemise à un bateau dans le lointain. C’est la même force évocatrice…

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     - J’ai souvent pensé à Géricault en peignant, dit Eugène, pensif. Il travailla comme un forcené pendant 18 mois pour peindre son Radeau. La toile était si grande que personne ne fit attention à elle au Salon. Elle était trop grande, puis elle dérangeait… Il est mort trop tôt. Il aurait été le meilleur de nous tous.

     Delacroix se recueillit un instant sur la pensée de son ami.

     - Il m’avait demandé de poser comme modèle pour un des naufragés du Radeau au centre de la toile. La première fois que j’ai vu le tableau dans son atelier, je me suis sauvé le cœur battant en courant dans la rue. C’était un génie…

     Le jeune baron se leva brusquement et se mit à marcher dans la grande pièce. Quelque chose le chagrinait. Il avançait les mains dans le dos, son buste frêle courbé en avant. Parfois, il se redressait, regardait la toile furtivement et repartait soucieux. Il s’approcha d’Eugène et lui envoya une bourrade amicale.

     - Trinquons au romantisme, Eugène !

     Il avala son verre d’un trait. Un éclair sombre passa sans ses yeux.

     - Pauvre gens, dit-il d’un coup ! Savent-ils qu’ils se battent et souffrent pour rien. Ils ont renversé Charles X pour le remplacer par son cousin Louis-Philippe. La belle affaire… Que vont devenir leurs rêves de réformes, de progrès, d’égalité. L’autorité et l’ordre revenus, ils récolteront quelques médailles et leur vie misérable reprendra comme avant.

     Louis-Auguste tourna son regard vers le gamin aux pistolets.

8412976f9df175cab258f4cf711e0629.jpg     - Ce jeune garçon à côté de la femme au drapeau… Tu as mis de la fougue, du plaisir, de l’envie dans son œil. Son père qui s’est battu dans la Grande Armée lui a conté ses exploits. Il s’enivre à son tour de l’odeur de la poudre. Il n’a pas peur. Peut-il se douter qu’il va mourir dans peu de temps ?

     Eugène se taisait attristé par la mélancolie que son tableau inspirait à Louis. Celui-ci hésita à se resservir un verre de vin. Il finit par dire, fataliste :

     - Eugène, une nouvelle fois, comme souvent dans notre histoire, c’est le petit peuple qui se bat mais c’est toujours les puissants qui gagnent !

     Delacroix vint vers son ami et le prit par les épaules.

     - Tu as raison Louis-Auguste. Mais ils espèrent…

 

                                                                                                                                 Alain

 

Delacroix a retrouvé son ami Géricault au Louvre où leurs deux toiles sont exposées côte à côte dans l’aile Denon, Salle Mollien – Romantisme.

-                  Eugène Delacroix : La liberté guidant le peuple 1831, 260 x 325 cm

-                  Théodore Géricault : Le Radeau de la Méduse 1819, 491 x 716 cm

photos : http://www.artchive.com/

14 août 2007

Am Römerholz

 

 

La collection Reinhart

 

     On a tous en mémoire un musée, une collection, que l’on a apprécié tout particulièrement, parfois vu une seule fois dans sa vie à l’occasion d’un voyage ou au hasard d’une promenade.

     Je vous donne un coup de cœur personnel qui va à un musée que, peut-être, peu de gens connaissent, petit bijou niché dans une ville de nos voisins suisses.

     Mine de rien cette villa « Am Römerholz » située dans un beau parc à Winterthur est un paradis pour les amateurs d’arts. L’ancien propriétaire des lieux Oskar Reinhart l’avait acquise en 1924 pour y abriter ses achats de collectionneur averti durant la première moitié du 20ème siècle. En 1971, cette villa est devenue un musée. Et quel musée ! Pour ceux qui aiment la diversité, il faut s’y précipiter.

     be054de760ded5ee73c6386b6b6f0ba7.jpgPresque tous les peintres qui ont enrichi l’histoire de la peinture du 15ème au 20ème siècle en Europe sont présents dans ce lieu enchanteur. Prenez votre temps, il ne faut rien manquer…

     Ce n’est pas le Louvre en quantité, mais la qualité est incroyable. Que du beau !  Rien que des 2863f2ab96fa28fed74c4d1c351061e3.jpgchefs-d’œuvre !  De Cranach l’ancien à Picasso, à part les grands hollandais du 17ème, il est difficile de faire un choix, car tout est étonnant. Je citerais plus particulièrement un excellent paysage de Claude Lorrain, un petit Fragonard savoureux « Satyre et bacchantes », des Delacroix en grand nombre, de superbes Corot, Millet, Daumier, Courbet, et puis une importante représentation d’impressionnistes et post-impressionnistes dont un des tout meilleur Utrillo « Le dcb3fced1e172be4fd2e68b61d12f77f.jpgmoulin de la galette sous la neige » et trois Van Gogh de la période d’Arles. ed7e8315400138dc461a030715a96291.jpg

 

 

 

 

 

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fd04d23ce9beeff4fc550faa25bf21f8.jpg     Renoir est le plus représenté avec 13 toiles et je dois reconnaître que ma passion pour ce peintre a vraiment pris forme le jour de ma visite dans ce musée. Je l’appréciais déjà beaucoup auparavant mais la vision de deux de ses toiles me porta le coup de grâce et m’obligea à m’asseoir devant elles un bon moment. Il c88500a6107561d58cbfeabc0d342453.jpgs’agissait de « Confidences », deux jeunes femmes aux tons vaporeux évoquant un bouquet de fleurs des champs ou quelques pêches bien mures (à croquer !) ; et puis un superbe nu « La dormeuse » : La femme est plongée dans un sommeil heureux qui la fait sourire. Sa pose de déesse magnifie sa peau nacrée transparente. Il s’agit assurément d’un des plus beau nu du peintre daté de 1897.

 

 

 

     Je pourrais parler longuement de ce musée mais je vous laisse le plaisir de le découvrir. Ce n’est pas si loin…

 

                                                                                                                                Alain

 

-         Nicolas Poussin – Repos pendant la fuite en Egypte, 1632, huile sur toile 87 x 66 cm

-         Jean-Honoré Fragonard – Satyre et bacchantes, 1773, huile sur toile 32 x 41 cm

-         Claude Monet – La débâcle, 1881, huile sur toile 60 x 99 cm

-         Edgar Degas – Loge de danseuse, 1878, huile sur toile 60 x 40 cm

-        Vincent Van Gogh – La salle de la maison de santé à Arles, huile sur toile 72 x 91 cm

-         Pierre-Auguste Renoir – Confidences, 1878, huile sur toile 61 x 50 cm

-         Pierre-Auguste Renoir – La dormeuse, 1897, huile sur toile 82 x 66 cm

 

-    Photos : Site Internet et catalogue du Römerholz – Winterthur, Suisse

 

 

01 juillet 2007

Le Clos Normand, un jardin à Giverny - Claude Monet, 1900

 

La maison rose

 

 

 

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     Au moins 300 mètres de queue… Une bonne heure d’attente… J’en étais sûr… Giverny c’est l’enfer !

     Pourtant, je m’arrange toujours pour y aller en semaine. Je repère une journée où la météo est favorable. Le casse-croûte, la bouteille d’eau et c’est parti. Une heure et demie de route, les boucles de la Seine, Vernon, le pont sur la droite qui enjambe le fleuve. Une petite route serpente ensuite directement jusqu’au vaste parking du musée.

     Je suis arrivé sur le coup de midi. La bonne heure… Et voilà le résultat ! Je me retrouve dans une file indéfinie, coincé entre un groupe de scolaires allemands qui me hurlent dans les oreilles et des japonais bardés de caméscopes et appareils photos miniatures. Les gens du « Soleil levant » arborent un sourire zen qui m’irrite.

     Je me résigne à une attente forcée. Des accents américains que je connais bien arrivent jusqu’à moi. Ces américains… Il y a toujours une flopée de touristes américains à Giverny. Ils font coup double : ils visitent le Musée d’Art Américain et se rendent ensuite à la maison de Monet située à peine 200 mètres plus loin.

     Je repense à la photo…

     Il y a un instant, je déambulais tranquillement sur le petit chemin bordé de fleurs qui mène à la maison de l’artiste, lorsqu’une jeune américaine, un reflex Canon en main, m’avait apostrophé dans un français imprécis :

     - Pouvez-vous faire photo devant maison de Monet ?

     Interloqué, je m’étais demandé pourquoi elle était plantée devant une vieille bicoque en ruine. Dans mon meilleur anglais, j’avais essayé de lui faire comprendre son erreur :

     - It is not the Monet’s house ! The good one is one hundred meters over there.

     - Non ! Je suis sûr ! C’est vraie maison !

     La pauvre ! Elle était certaine que la maison de Monet ne pouvait, compte tenu de son ancienneté, qu’être délabrée, au bord de l’effondrement, et non la belle maison soigneusement crépie de rose devant laquelle je poirotais actuellement. Devant son obstination, je n’avais pas insisté, avais saisi l’appareil photo et l'avais immortalisée devant la ruine. De toute façon, le souvenir restera le même et ses futurs enfants ne verront pas la différence sur la photo… Ces américains, je les adore !

     La file a pas mal avancé. J’entre enfin dans le musée, requinqué.

     - Messieurs dames, nous sommes désolés de vous faire savoir que le jardin d’eau est fermé pour travaux. Le ticket de l’entrée n’est valable que pour le jardin de fleurs.

     Un homme en chemisette d’un bleu délavé envoie cette annonce à chaque visage qui s’encadre dans la porte d’entrée. Les japonais n’ont rien compris à l'annonce et sourient toujours béatement. Les allemands se marrent, indifférents.

     Lamentable… J’ai attendu plus d’une heure pour ça…  Dire que je viens essentiellement pour revoir les nymphéas que Monet a immortalisés dans le monde entier... Quand les touristes japonais vont comprendre que l'étang n'est pas accessible, leur sourire va se figer… De plus, ils vont louper le fameux pont japonais…

     La journée commence bien… J’y suis, j’y reste ! Gonflés… ils n’ont même pas baissé le prix de l’entrée ! J’ai envie de taper sur le caissier. Je me retiens et paye.

     Je m’efforce de me calmer et me dirige vers le côté jardin de la maison du peintre.

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     C’est un curieux jardin. Il me surprend à chaque visite. J’en ai vu des jardins : des français réguliers et taillés de près, des « mixed borders » à l’anglaise, des méditerranéens luxuriants, sans compter les joyeux petits jardins de curés. Ce jardin là à une bobine différente des autres. Unique…

241791e440133d87c8e5b1c2ac4eb85c.jpg     Des fleurs de toutes sortes et de tous formats se sont données rendez-vous ici. Les annuelles se mêlent aux vivaces, les fleurs les plus simples fréquentent les variétés les plus recherchées. Dahlias, campanules, rosiers, sauges, soucis, pavots, soleils, marguerites, lys… forment une palette multicolore où toutes les teintes se côtoient de façon un peu désordonnée.

     La maison rose rougit sous les lueurs de feux du massif de géraniums à ses pieds. Je descends l’allée extérieure qui mène habituellement à l’étang. J’enrage encore d’être privé des nénuphars et des effets de transparences que le peintre copiait inlassablement.

     La dernière fois que j'étais venu, un alsacien en visite à Giverny m’avait demandé avec un fort accent :

     -  Monet a vraiment souhaité cet étrange jardin ? 

      Je connaissais bien l’historique du jardin. Je répondis sans hésiter :

     -  Il a tout pensé ! Monet était un peintre jardinier, fou de fleurs. C’est l’œuvre d’une vie. Lorsqu’il s’installa ici il y f657a36c3a279dccd2738cc57255bbb2.jpgavait un verger de pommiers que l’on appelait le Clos Normand. Il arracha les arbres et créa son jardin en s’inspirant des traditions de jardins françaises, italiennes et anglaises. Cela donne le résultat original qui est sous vos yeux : un dessin en lignes droites avec des surfaces tirées au cordeau. Des arbustes et rosiers grimpants donnent du volume dans les plates-bandes. Les nombreuses variétés de fleurs posées de-ci de-là apportent la touche de folie de l’artiste… Vous n’aimez pas ? 

     L’alsacien n’avait pas répondu. Son regard explorait le foisonnement floral du décor. Il paraissait un peu perdu. J’insistai :

     - Vous savez, monsieur, les taches de couleurs ne sont pas posées au hasard ! Monet les orchestrait et reproduisait ensuite sur ses toiles toute cette beauté qui l’entourait.

     Mon interlocuteur se tripotait le nez avec application, peu attentif à mes explications. Il semblait pressé de continuer l’exploration du jardin. J’eus le tort de continuer à faire étalage de mes connaissances.

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     - L’artiste aimait peindre plusieurs toiles en même temps. Cela lui permettait de saisir les variations de la lumière aux diverses heures du jour. Vous devez sûrement connaître les « séries » qu’il réalisa sur le thème des meules, des peupliers, des matinées sur la Seine et, surtout, ses fameuses cathédrales de Rouen. Ces cathédrales… Il s’est usé les yeux à guetter des journées entières les moindres changements lumineux sur les vieilles pierres du monument ! ».

     L’alsacien peu intéressé par mon discours trop savant m’avait laissé en plan sans le moindre remerciement. Il s’était rapidement éloigné dans le jardin. L’ingratitude humaine…

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     Je contourne le jardin par le bas. Les allées intérieures sont réservées aux jardiniers. Installés devant l’allée centrale, les japonais mitraillent à tout va. Cette large allée est la plus belle du jardin. D’énormes roses grimpantes courent sur des arceaux en formant une voûte qui s’allonge jusqu’à la maison rose au fond. Des capucines orangées enflamment le sol.

     Devant moi, des enfants prennent quelques marguerites. C’est interdit. Le « solitaire de Giverny » 64235c3803712f5c818ae0d543c66133.jpgles aurait certainement laissé faire. Il aimait les enfants. Savent-ils qu’ils cueillent des fleurs dans le jardin du « père de l’impressionnisme » ?

     J’ai fait le grand tour et me dirige vers la haute verrière qui servait d’atelier à l’artiste. Dans un poulailler, des volatiles se poursuivent en caquetant.

     Monet apprécierait son jardin aujourd’hui. Hormis les touristes qui arpentent les allées, l’ambiance que j’ai vue sur des photos anciennes est intacte. Le décor a gardé ce côté désuet d'autrefois. J’imagine le vieux peintre assis sur ce banc devant l’atelier, fumant sa pipe en attendant qu’Alice l’appelle pour le repas...

     Je sors.

 

     Les japonais rassasiés de photos sont en grande discussion sur le terre-plein faisant face du musée. L’un d’entre eux, petit, la figure mangée par de grosses lunettes de myope, s’avance vers moi. Son français est incroyable.

     - Savez-vous où est enterré le peintre Monet ?

     - Oui ! L’artiste repose dans le cimetière du petit village de Giverny. Suivez le chemin jusqu’à l’église à environ 800 mètres. La tombe est face à l’église. Vous la reconnaîtrez, c’est un grand monument sur la droite lorsque l’on monte vers l’entrée du cimetière. Il y a toujours du monde et souvent des fleurs… Vous aimez notre grand peintre national ?

     - Si je l’aime ? Au Japon, Monet est considéré comme le peintre de la lumière. C’est un immense artiste. Nous sommes venus en France exprès pour lui et ses amis impressionnistes. Hier, nous étions au Musée d’Orsay où beaucoup de leurs toiles sont exposées. Quelle émotion ! Notre seul regret est de ne pas avoir vu le jardin d’eau. Les Nymphéas...

     Le petit homme ne savait comment me remercier pour mon aide. Il voulut absolument me prendre en photo pour le souvenir.

     Il partit avec ses amis dans la direction que je lui avais indiquée. Soudainement, il se retourna et courut vers moi.

     - Donnez-moi votre adresse, je vous enverrai la photo !

 

                                                                                                                          Alain

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            
                                                                                                       

     Monet vivra 40 ans à Giverny, de 1883 à sa mort en 1926. Peu après son arrivée, de nombreux peintres étrangers, essentiellement américains, s’installeront au village. La réputation de Monet et surtout les paysages et la lumière changeante de la fe63e906daa67320f07f145c550a0248.gifNormandie les attiraient. 

     Durant une trentaine d’années, Giverny deviendra une importante colonie d’artistes. Monet se plaindra d’ailleurs parfois de ne pas pouvoir faire la moindre esquisse dans la campagne « sans se retrouver entouré de curieux ».

   

 

 

 

 

-   Claude Monet : Le jardin de Monet à Giverny, 1900, huile sur toile 81 x 92 cm, Paris, Musée d’Orsay

-    Claude Monet : Une allée du jardin de Monet, Giverny, 1901, huile sur toile 80 x 92 cm, Vienne, The Österreichische Galerie

-   Claude Monet : Le jardin de Monet à Giverny, 1895, huile sur toile 81 x 92 cm, Zurich, Collection EG Bührle

 

 

 

14 mars 2007

La fascination Vermeer

 

 Deux petits tableaux

 

        Pouvais-je savoir, ce jour là, que cette visite au Louvre allait devenir un des moments importants de ma vie d’amateur d’art ?

 

        Quelle chance nous avons de posséder ce « grand Louvre » où des millions de visiteurs se pressent chaque année ! Je m’y rends le plus souvent possible. Cette fois, j’avais décidé de revoir la peinture hollandaise du 17e siècle, période dénommée, à juste titre de par sa richesse, siècle d’or hollandais. Que des grands peintres ! : Rembrandt et ses clairs-obscurs, les portraits de Frans Hals, les paysages de Van Goyen ou Van Ruysdael, Jan Steen et son humour corrosif, les scènes de genre de Pieter de Hooch. Je me faisais un plaisir de les rencontrer à nouveau...

 

        Ouf, ma journée en Hollande se termine ! Au passage, j'ai revu les peintres des Ecoles du Nord. Brrr... Diabolique cette Nef des fous de Jérôme Bosch ?... Rubens ? Ses blondes et plantureuses jeunes filles flamandes sont à croquer...

        Je marche depuis un bon moment et la lassitude s’installe. Pourtant, je sais, par expérience, qu’il ne faut pas rester trop longtemps dans un musée car la vue se brouille et l’on finit par passer impassible devant des chefs-d’œuvre qui ne comprennent pas les raisons d’une telle indifférence.

        Les salles se vident. J'ai fait le plein de peinture hollandaise. Ces tableaux m'enchantent. Ils sont le reflet du peuple hollandais avec leurs maisons coquettes, leurs intérieurs bien entretenus, des paysages de champs fertiles parcourus de canaux, la mer du nord pour horizon.

        Fatigué, je m’apprête à quitter la Hollande lorsque j’aperçois un groupe de personnes scotché contre le mur de la dernière salle. Des abeilles ? On croirait des abeilles à l’entrée d’une ruche ! Mais que peuvent-elles bien regarder puisqu’il n’y a rien sur ce mur ? Erreur… je m’aperçois qu’elles sont tous simplement agglutinées devant une toute petite toile. Je m’approche d’une jeune femme placée derrière les abeilles. Elle tente péniblement de deviner la chose encadrée.

        - Que se passe-t-il ? Impossible d’approcher ! Il faut prendre un ticket, dis-je rigolard ?

        - C’est la plus petite toile de cette salle et personne ne veut bouger, me répond la jeune femme essoufflée. A chaque fois que je viens c’est pareil ! Pas étonnant, c’est La dentellière !

        La dentellière ?... Mais oui, j’y suis, La dentellière de Vermeer ! J’avais complètement oublié Vermeer que je connaissais mal, ce peintre intimiste hollandais tombé longtemps dans l’oubli et redécouvert au 19e siècle par un français. Sa personne restait énigmatique car l’on savait peu de chose sur sa vie. Peu de tableaux avaient été retrouvés. Une aura mystérieuse entourait son nom : Vermeer…

        - En attendant votre tour, profitez-en pour aller voir L’astronome. C’est l’autre toile de Vermeer qui est sur le côté droit de l’ouverture, en pendant de la première. Ce sont d’ailleurs les deux seuls Vermeer que la France possède, il y en a tellement peu dans le monde… Vous ne serez pas déçu, me dit gentiment la jeune femme.

        - Il y a donc deux tableaux de Vermeer au Louvre ? J’ai dû les manquer à ma précédente visite !

        - Forcément, ils sont minuscules et ils sont toujours cachés par les nombreux visiteurs qui se pressent devant, me souffle-t-elle en essayant frénétiquement de se frayer un passage vers la Dentellière.

        L’astronome, lui, est solitaire. Je me demande bien pourquoi ils sont tous devant la Dentellière ? Cette toile apparaît légèrement plus grande. Pas besoin de se coller dessus ! Etant seul, je prends le temps de l’examiner. Je n’ai encore jamais vu de près une œuvre de Vermeer.

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        Ma première impression est déconcertante : une émotion inhabituelle devant quelque chose de nouveau, d’inconnu… Pourtant la scène n’a rien d’originale : un savant, assis dans son cabinet de travail, pose la main sur un globe céleste. Devant lui, une table sur laquelle repose des objets. Une tenture ferme l’angle gauche de la pièce et recouvre la table. L’attention de l’astronome est concentrée sur le globe céleste face à la fenêtre, seule source de lumière apparente.

        Cette représentation, sans intérêt notoire, s’apparente à toutes celles exposées dans cette salle. Comme chez la plupart des peintres intimistes hollandais, l’activité quotidienne est représentée. Pourtant, chez Vermeer, la vision de l’intimité est différente… Pourquoi ?

        La clarté de la fenêtre distille des dégradés subtils d’ombres et de lumière sur le globe céleste, dans les plis du tapis jaune et bleu, sur le savant et le mur derrière lui. L’éclairage légèrement rosé sur la face et les mains du savant offre un doux contraste avec le vert de son habit. En m’approchant, je distingue des petites touches claires qui font vibrer les ombres bleutés du tapis ainsi que les ocres du globe céleste. Le modelé du personnage semble flou, dilué… Un merveilleux équilibre se dégage de cette œuvre. Une mélodie colorée rythmée par la lumière.

        Je suis tellement sous le charme que je ne me suis même pas aperçu du départ des abeilles. Seule la jeune femme est restée en contemplation devant l’œuvre. Sans m’occuper d’elle, je quitte L’astronome et m’approche du minuscule portrait. Comment est-il possible de peindre aussi petit ? 

  

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        A distance, la première impression est une harmonie en bleu et jaune. La dentellière est penchée, attentive sur son ouvrage. Cette fois, la lumière vient de la droite. Ma sensation est la même que face à l’astronome. Une douce clarté irradie la scène. Il ne s’agit pas d’un clair-obscur à la Rembrandt où les ombres sont réservées à l’arrière-plan ; ici, de fines nuances colorées dispersent les sombres et les clairs sur l’ensemble du motif.

      Je cligne légèrement les yeux, comme le ferait un photographe pour vérifier les contrastes devant le paysage convoité. medium_detaildentelliere.jpgUne délicate vibration lumineuse irrigue la toile dans ses moindres détails et fait chanter les couleurs. Des teintes complémentaires, judicieusement juxtaposées, se répondent entre elles et égayent l’œil : le bleu du coussin contre le jaune du corsage ; des fils blanc et rouge s’échappent du sac à couture et se déversent sur le tapis vert de la table. Les contours du visage et des mains du personnage sont peu marqués. Une impression de pas fini, peu courante dans la peinture de cette époque. Flou… Pareil que L’astronome ? Vu de très près (je comprends mieux maintenant les abeilles !), des gouttelettes de peinture essaiment les fils rouge et blanc ainsi que le col du corsage.

        La dentellière médite. Le temps s’est arrêté. Le silence…

        Cette peinture est lumineuse, limpide, d’une simplicité grandiose. La comparaison avec les toiles toutes proches des pauvres Ter Borch et De Hooch, pourtant les meilleurs du genre, est sans appel : celles-ci paraissent fades, sans éclat. 

        Je reste là, sans bouger, fasciné. Je ne perçois pas ce qui m’arrive. La jeune femme, qui est toujours présente, me regarde en souriant. Ma mine défaite semble l'amuser.

        -  C’est un choc, me dit-elle ! Cela fait toujours comme ça la première fois. Asseyez-vous, vous les verrez avec plus de recul.

        Je suis son conseil sans même m’en rendre compte. Groggy…

        A quelques mètres des deux Vermeer, je les regarde intensément. Ils me paraissent encore plus beaux à distance. Je n’ai jamais ressenti une telle émotion. J’ai la sensation qu’il ne s’agit plus de peinture. Je suis devant quelque chose d’autre, d’indéfinissable…

        - Monsieur, le musée ferme ses portes dans cinq minutes. Merci de bien vouloir vous diriger vers la sortie.

        Un homme en uniforme m’interpelle. Je le regarde hébété. Pourquoi ne me laisse-t-il pas tranquille ? Que peut-il comprendre à la peinture, ce type !

        J’essaye de reprendre mes esprits. La jeune femme est partie. Je regarde une dernière fois les deux petits tableaux. Je traverse la salle suivante d’un pas incertain, sans un regard pour les toiles accrochées, et emprunte inconsciemment l’escalator en direction du hall d’accueil.  

        

                                                                                                                 Alain

 

        Voilà l’histoire de cette journée. C’est une histoire vraie, je l’ai vécue…

        Depuis ce jour, je me suis documenté sur le peintre, l’ai étudié, l’ai rencontré à nouveau en Hollande et à Delft, sa ville natale. Des nombreux peintres que j’aime, il est devenu mon préféré et le restera longtemps.

        Je reparlerai de Vermeer. Pour le plaisir…  

 

        - Johannes Vermeer : L’astronome 1668, huile sur toile 50 x 45 cm - Louvre, Paris

        - Johannes Vermeer : La dentellière 1669-1670, huile sur toile 23,9 x 20,5 cm – Louvre, Paris